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12 mars 2005
Farouk Ksentini est le président de la commission
nationale consultative de défense et de promotion des droits de l’Homme
(CNCDPDH), organisme rattaché à la présidence de la République
et qui succède depuis 2001 au défunt observatoire de Rezzag Bara.
Ce proche de Abdelaziz Bouteflika épouse, naturellement, la vision officielle
s’agissant de la perception de la presse nationale. Cependant qu’il nuance quelque
peu sa vision des choses, estimant notamment injuste l’incarcération
du directeur du Matin , Mohamed Benchicou. Il est d’autant plus intéressant
à écouter que notre interlocuteur est juriste de formation…
Le Soir d’Algérie : Le département d’État
américain vient d’interpeller le pouvoir algérien à propos
de la situation des droits de l’homme. Le rapport du département insiste
particulièrement sur la dégradation que subit des acquis comme
la liberté d’expression, notamment la liberté de la presse
Farouk Kessentini :
Le rapport du département d’État américain se distingue
par une totale objectivité, il faut bien le reconnaître. Ceci dit,
il reste, à mon avis, que ledit rapport comporte quelques erreurs d’appréciation.
Notamment concernant la presse. Moi, personnellement, je considère qu’il
y a, au contraire, une nette amélioration dans ce domaine.
Comment cela ?
Il a été mis fin à un certain nombre d’excès dans
la presse. La qualité des articles est bien meilleure. Voilà par
exemple ce qui m’éloigne de l’appréciation qu’en fait le département
d’État dans son rapport.
Vous parlez donc du contenu et non pas des conditions
difficiles! de la presse d’aujourd’hui ?
Oui, il faut dire que pendant la campagne
électorale, il y a eu des écrits franchement diffamatoires. La
presse s’est donc nettement améliorée, depuis.
Vous faites allusion à l’avant et l’après-8
avril. Mais l’incarcération de journalistes, la suspension d’un journal
et les incessants autres harcèlements de journaux et journalistes ont
cours depuis le 8 avril. Le pouvoir est en passe d’instaurer un véritable
climat de terreur incompatible avec la liberté d’expression. Il favorise
grandement le réflexe de l’autocensure, pour le moins…
L’autocensure ? Moi je ne sais pas si des journalistes s’autocencurent ou pas.
Je constate seulement que la presse s’est améliorée. Quant aux
affaires en justice, n’oubliez pas qu’il s’agit de dossiers qui sont antérieurs
au 8 avril 2004. Et ce n’est que maintenant qu’ils sortent. Ceci dit, si vous
faites allusion à l’affaire BENCHICOU, moi je vous répondrais
qu’il n’est pas en prison pour ses écrits mais pour une affaire de transferts
de fonds, selon son dossier en justice. Je tiens cependant à préciser
que, me concernant, je dénonce le fait qu’il soit mis en détention.
Car le mandat de dépôt est une mesure injustifiée. C’est
pour cela que je souhaite qu’il (Mohamed Benchicou) retrouve sa liberté
le plus vite possible.
Les avocats de Benchicou ont, justement, déposé
récemment une demande de mise en liberté provisoire. Allez-vous
les soutenir alors ?
Je souhaite ardemment que cette mesure aboutisse.
Avec votre concours ?
Comme je vous l’ai déjà dit et déclaré par ailleurs par le passé, je suis contre la détention préventive.
Sur un tout autre chapitre, le rapport du département d’Etat américain déplore un net recul des libertés politiques et syndicales en Algérie…
C’est un point de vue. Mais on peut également
considérer que les libertés dans ce pays se sont également
élargies.
Dans quel domaine ?
Dans tous les domaines, celui de la presse notamment. Les dernières élections
présidentielles, par exemple, étaient libres et transparentes.
C’est de notoriété publique et personne ne peut trouver à
redire. La police nationale aussi est en train de faire beaucoup d’efforts dans
le domaine du respect du droit et de l’amélioration de ses relations
avec le citoyen. La justice aussi. Le code de la famille a été
amendé. Ce n’est certes pas une révolution, mais c’est tout de
même un progrès important. Tout cela est réconfortant.
Le président Bouteflika déclarait récemment
ne reconnaître que l’UGTA. Ne considérez-vous pas que c’en est,
là, la négation même du pluralisme, et ce, en violation
de la Constitution algérienne ?
Ecoutez, on ne peut pas empêcher le président d’avoir une affection
particulière pour l’UGTA. C’est quelque chose d’affectif qui lie les
Algériens pas uniquement le président à l’UGTA. Tout comme
au FLN d’ailleurs. Et ce pour des considérations historiques évidentes
eu égard à leurs rôles respectifs durant la Révolution.
Ceci étant, je suis pour le multipartisme et le pluralisme syndical même
si ma préférence va vers l’UGTA à laquelle nous restons
tenus par des liens affectifs.
N’empêche, lorsque c’est un président de
la République qui le dit, cela équivaut décision officielle
de retour à «l’unicisme»
Je ne le pense pas. Le président a
prononcé un discours (à l’occasion du double anniversaire de la
nationalisation des hydrocarbures et de la naissance de l’UGTA, le 24 février
NDLR). C’est une allocution que le président a prononcée et non
pas une décision qu’il a eu à prendre.
Les ONG internationales sont de moins en moins agressives
envers l’Algérie. Est-ce dû, selon vous, à un changement
d’attitude de la part des autorités algériennes ou alors n’est-ce,
là, qu’une conséquence tout à fait naturelle des bouleversements
provoqués par le 11 septembre ?
C’est un peu de tout. L’Etat algérien a fait des efforts incontestables.
Aussi, les événements du 11 septembre ont démontré
à ces ONG qu’elles se sont trompées de camp. En ce sens que, s’agissant
de l’Algérie, elles ont soutenu le terrorisme. Ce que ces ONG n’ont pas
compris est le fait que depuis 1992, le véritable défenseur des
droits de l’homme en Algérie a été l’Etat algérien.
C’est l’Etat algérien, à travers ses institutions et ses corps
de sécurité qui a défendu les citoyens et a préservé
leurs vies et biens. Cela, ces mêmes ONG ne l’ont pas compris et elles
ont soutenu les terroristes contre l’Etat
Mais l’Etat algérien s’affaire, en 2005, à
préparer une loi portant amnistie générale qui bénéficiera
à ces mêmes terroristes. Allez-vous la soutenir ?
Nous soutenons le projet d’amnistie générale
parce que nous considérons, honnêtement, qu’elle se justifie par
une raison d’Etat. L’Algérie a un pressant besoin de tourner la page
de la décennie rouge pour consacrer tous ses efforts à la reconstruction
et au développement.
Mais n’est-ce pas un paradoxe pour un Etat que d’amnistier
des terroristes au moment même où il se trouve en position de force
et après avoir triomphé militairement sur le terrorisme et que,
politiquement, celui-ci est définitivement discrédité à
l’extérieur ?
C’est un paradoxe en apparence seulement.
En apparence, en ce sens que c’est le vainqueur qui amnistie et non pas le vaincu.
L’Etat a remporté une victoire militaire et politique telle, qu’il peut
se permettre d’amnistier.
Ne considérez-vous pas qu’amnistier des terroristes
constitue en soit une violation des droits de l’Homme. Ceux des victimes et
de leurs familles en l’espèce ? Aussi, l’Etat n’est t-il pas tenu par
un devoir de justice préalable à toute autre mesure ?
Entendons nous bien. L’amnistie ne change
en rien les droits des victimes. Les victimes du terrorisme garderont leur statut
de victimes ainsi que l’ensemble de leurs droits. L’amnistie ne les affecterait
en rien.
Vous dirigez un organisme dépendant de la présidence
de la République. Les rapports que vous faites sont destinés au
président. Quels sont les dossiers urgents que vous lui recommandez de
prendre en charge, prioritairement ?
Les urgences sont incontestablement les droits
sociaux. Nous avons un déficit énorme en la matière. L’Etat
doit intervenir urgemment à ce niveau. En second lieu, je peux citer
des secteurs comme la justice, la santé et l’éducation qui doivent
améliorer leurs prestations. Tout ceci après le terrorisme bien
sûr.
Le discours «osé» qui vous distingue
de l’ex-Observatoire, vous confère une certaine crédibilité.
Vous êtes donc souvent sollicités et non pas interpellés,
par les dirigeants du FIS notamment…
Les dirigeants du FIS sont effectivement
venus me voir à plusieurs reprises. Nous sommes une institution publique.
J’estime que nous n’avons fait que notre devoir. Je pense qu’en tout état
de cause, nous avons agi dans le sens du rapprochement et de réconciliation
entre les Algériens.
Quels sont les dirigeants du FIS que vous avez reçus
? Quelles ont été leurs doléances ?
J’ai notamment reçu Abassi Madani,
Ali Benhadj, Ali Djeddi et, pas plus tard que ce matin (jeudi dernier NDLR)
le fils de Layada (le premier émir national du GIA emprisonné
à Sarkadji depuis 1994 NDLR) était assis là où vous
êtes en ce moment.
Que voulaient-ils au juste ?
Chacun avait ses propres doléances
que moi je transmettais à chaque fois à qui de droit. Abassi Madani
voulait régler son problème de passeport ; Ali Benhadj se plaignait
de harcèlements de la police et il était venu m’en entretenir;
Ali Djeddi, lui, m’a sollicité pour qu’il puisse réintégrer
son corps professionnel d’origine qu’est l’enseignement. Quant au fils de Layada,
il est venu se plaindre de ce que son père soit tenu à l’isolement
depuis l’affaire de Sarkadji. De même que j’ai eu à recevoir, la
semaine dernière, la famille de Mohamed Benchicou. C’est vous dire que
nous sommes tenus de traiter avec le large spectre de la société
algérienne dans tout ce qu’elle offre comme diversité.
