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12 mars 2006
On aura tout vu et, à ce niveau d'émotionnel, il n'y a presque plus rien à ajouter. La libération des islamistes, celle d'Ali Benhadj en particulier, qui cèdent volontiers leurs paillasses chaudes aux journalistes, témoignent de ce que le processus de régression, apparemment inexorable, peut ne s'arrêter qu'au trente-sixième sous-sol. Il culmine dans une prestidigitation négationniste qui, en jonglant avec les mots, en faisant par exemple disparaître «terrorisme» et apparaître ce générique lyrique, confusionniste et dilatoire de «tragédie nationale», impose une lecture manipulatoire de la décennie sanglante dont le pays continue à pâtir des répliques.
Il n'y a jamais eu d'AIS, de GIA, de GSPC. Les années
du couteau n'existent pas. Pure invention du parti de la guerre suspect de vouloir,
contre la «culture du pardon», continuer à attiser les vents
contraires ! L'assassinat purificatoire, les listes de femmes et d'hommes à
abattre parce qu'ils ne sont pas formatés dans la soumission intégriste,
les massacres collectifs, les voitures piégées, la psychose de
l'attentat, la haine des hommes libres au nom d'Allah, les vociférations
ininterrompues ponctuées d'appels au djihad, tout cela est fiction. 200
000 morts, des milliards de dollars de dégâts matériels,
un tissu national déchiré, un fossé traumatique de ressentiments,
c'est le fruit de l'imagination de scénaristes belliqueux. Non, il ne
s'est rien passé. Aucun responsable à ce bilan de guerre. Mettons
tout cela dans un ballot qu'on baptise «tragédie nationale».
On le jettera par-dessus bord. Il ne faut pas l'ouvrir. Attention ! C'est la
boîte de Pandore, ce ballot. Pas de détail. Tous les morts sont
le fait de cette vague «tragédie nationale», quelque chose
qui ressemblerait à une catastrophe naturelle logeant toutes les victimes
à la même enseigne. Tant qu'à faire, il faut allonger la
liste des victimes de la «tragédie nationale» de celles des
inondations de Bab-El-Oued et de celles du séisme du 21 mai 2003. Le
sociologue Boukhobza, égorgé devant sa fille, est autant «victime»
que le terroriste Moh Leveilley, tué les armes à la main. Un but
partout ! Des comparaisons pareilles, il y en a à la pelle. Mais il ne
faut pas les rappeler sous peine de raviver la douleur et, ce faisant, empêcher
le pardon. C'est cela l'équidistance glacée de la «tragédie
nationale ». Victimes et bourreau, mêmes droits. C'est cela aussi
la conséquence de voter les pleins pouvoirs pour une qualification univoque
et arbitraire de faits dont la chaîne tresse une vraie guerre. Une guerre
menée par des groupes s'inspirant de l'islamisme radical prôné
par des Benhadj contre un Etat et des citoyens récalcitrants à
la fatalité qui aurait voulu qu'une majorité électorale,
du reste bricolée, imposât par la force un projet de société
totalitaire à tout un peuple. L'extension de la violence à tous
les secteurs a, de toute évidence, conduit à ce que les représentants
de cet Etat se rendent parfois coupables d'écarts. Pour autant, cela
absout-il les intégristes de crimes qu'ils ont toujours revendiqués
et qu'ils continuent à revendiquer, notamment par la voix de l'inénarrable
Madani Mezrag, comme des faits de guerre ? L'expression «tragédie
nationale» et une loi laxiste avec les criminels et répressive
à l'égard de ceux qui nomment la nature du crime, parviennent
pourtant à opérer la magie de tout égaliser. Et de tout
effacer ! Quand il débouche sur des conclusions péremptoires et
prescriptives, le rétroviseur cesse d'être un miroir du passé
pour devenir une sorte de palimpseste où le dernier qui a écrit
a raison, surtout s'il se donne la légitimité de la force. Nous
ne sommes plus dans l'Histoire, cette machine impitoyable de précision
des faits, mais dans l'approximation de l'exégèse. Jamais, autant
qu'aujourd'hui, le religieux n'a dominé le politique, le privé
le public, l'irrationnel le rationnel. Jamais autant qu'aujourd'hui la sbiha
n'aura autant remplacé le micro, le muezzin cathodique la petite voix
du coeur, l'incantation échevelée la raison pure. A l'aune des
pitoyables résultats que l'on voit aujourd'hui, le combat à résonance
universelle mené quinze ans durant contre les forces de l'irrationnel
paraît avoir été inutile, comme l'aura été
le sacrifice des femmes et des hommes qui ont payé de leur vie cette
lutte. On repart de zéro. Comme si de rien n'était ! Le drame
des victimes du terrorisme n'aura servi à rien mais la violence islamiste,
elle, aura été payante. La libération des terroristes en
est un effet. Les scènes observées aux portes des prisons ont
l'allégresse des victoires. Le tralala déclenché par des
islamistes plastronnant est le rappel sonore de ces années emplies de
cris rageurs, de morgue comminatoire, de promesses de l'enfer d'ici et de là-haut.
Le malaise suscité par ces scènes ne vient pas seulement de cette
cacophonie de youyous qui ont l'air de pousser tout seul à la vue d'un
terroriste lavé de tout par son élargissement. Il ne vient pas
non plus de ce spectacle, somme toute ordinaire, de la canonisation à
vif par des ouailles jusque-là désemparées de leur apôtre
Ben hadj, revenu aux siens par la grâce de la réconciliation. Il
a pour cause qu'un Ali Benhadj, bénéficiaire de la réconciliation,
juge que la victoire des siens n'est pas entière. Qu'il aspire à
revenir sur la scène est un secret de Polichinelle. Celui qui déclarait
«la démocratie kofr», qui appelait à la désobéissance,
qui soutenait la violence, a raison de considérer que si on le relâche,
malgré tout ce dont il est coupable, c'est qu'il y a encore à
prendre. Le doigt ne suffisant pas, il faut arracher la main. On n'a jamais
mieux semé les graines de la haine.
