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20 juin 2004
Le croiriez-vous, Monsieur le Ministre ? Je n'ai été
ni surpris ni choqué par votre commentaire à chaud sur l'affaire
Mohamed Benchicou au lendemain du verdict. Un haut responsable est assurément
dans son rôle lorsqu'il monte au créneau pour défendre l'institution
dont il a la charge. Encore avez-vous eu le bon goût d'éviter la
sempiternelle tirade sur l'indépendance de la justice. Point trop n'en
faut, n'est-ce pas, et tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle
se casse. Disons, pour garder le sens des convenances, qu'elle est sérieusement
fêlée. Merci infiniment de l'avoir ménagée.
C'est donc entendu, c'est l'évidence même, Mohamed Benchicou n'a
pas été condamné pour ses écrits, encore moins pour
l'engagement du Matin, mais pour une sombre histoire de bons de caisse. D'ailleurs,
le jugement rendu le 14 juin 2004 au nom du peuple algérien est là
pour en attester. Pour l'éternité.
Mais alors, pourquoi cette lettre ? J'avoue avoir hésité avant
de prendre la décision de vous l'écrire. Et puis, je me suis rappelé
le magistrat que vous étiez il y a peu, dont il me souvient qu'il était
apprécié de toute la famille judiciaire tant pour sa rectitude
que pour ses qualités humaines. L'idée m'est alors venue de faire
de cet homme de loi l'arbitre d'une procédure dont la conclusion a été
qualifiée de barbare par une éminente ONG. Ce faisant, il me plaît
de croire qu'il me fera crédit d'une opinion étrangère
à tout esprit partisan ou orienté. Ce magistrat me connaît
suffisamment pour savoir que si la défense a toujours constitué
pour moi un sacerdoce, j'ai eu le souci constant de ne jamais rien exprimer,
dans les prétoires ou ailleurs, qui soit contraire à ma conscience.
Au soir d'une carrière qui tire à sa fin, je suis bien placé
pour savoir que tous les justiciables ne sont pas innocents, il s'en faut de
beaucoup. Et Mohamed Benchicou est un justiciable, soit.
Commençons donc, Monsieur le Ministre, par fixer les idées. Quand, quelque temps avant le déclenchement
des poursuites, le ministre de l'Intérieur déclare à la
presse que « Benchicou va payer », vous me concéderez qu'il visait le directeur du
Matin, qui avait ouvert toutes grandes ses colonnes à un citoyen qui
venait de formuler quelques griefs contre ce ci-devant patron de la Sécurité
militaire. Il faut la foi du charbonnier pour diriger ces menaces vers je ne
sais quel trabendiste même si auparavant le même ministre, chargé
de faire respecter la loi et l'ordre public, s'était autorisé
à dénoncer l'aisance financière, réelle ou supposée,
d'un citoyen parfaitement en règle avec les institutions de son pays.
Quand quelques jours avant le procès le Chef
du gouvernement en personne annonce que « Benchicou a quelques rendez-vous
avec la justice », la solidarité gouvernementale vous fait obligation,
Monsieur le Ministre, d'admettre qu'il parlait de l'homme de plume. Je ne sache
pas qu'un Chef de gouvernement ait le temps de s'intéresser à
un vulgaire dossier de bons de caisse.
Le décor étant ainsi planté en amont comme en aval d'une
condamnation annoncée, parlons droit, Monsieur le Ministre, comme il
sied à des hommes de loi. Et d'abord, qu'est-ce qu'un bon de caisse si ce n'est un banal
reçu, un titre de créances attestant du dépôt d'une
somme d'argent dans une banque commerciale et de l'engagement de celle-ci à
le rembourser à terme échu avec les intérêts convenus
? L'opération est analysée par les juristes du monde entier comme
un contrat de prêt à intérêt, au surplus expressément
prévu dans le code civil (art. 455). Il s'ensuit que la détention de ce bon, ou sa
« circulation » dans les poches du détenteur, est sans effet
sur le capital déposé, qui reste dans la banque à sa disposition
et à son entière discrétion. Autrement dit, que ce titre de créance soit
à Alger, à Paris ou ailleurs, le capital déposé
reste sur le territoire national et sera remboursé sur le territoire
national, au siège de l'agence débitrice, à terme échu ou par anticipation, selon
les clauses du contrat.
Point n'est besoin d'être un juriste confirmé
pour admettre, puisque le capital ne voyage pas avec le bon de caisse, que les
« déplacements » de ce dernier n'ont pas à être
déclarés à la douane ou à la police et qu'ils ne
sauraient, par voie de conséquence, fonder une poursuite pour infraction
à la législation sur les mouvements de capitaux. C'est donc à titre simplement surabondant que
j'observerai que l'anonymat de ce bon a été précisément
décrété par les pouvoirs publics pour les protéger
contre toute curiosité, fût-elle policière ou douanière,
dans le but d'encourager l'épargne. C'est tellement vrai que jamais, au grand jamais,
la justice algérienne n'a poursuivi quiconque pour non-déclaration
de bons de caisse. Blanchi sous le harnais de la jurisprudence, de la doctrine
et du droit comparé, je n'ai jamais, au grand jamais rencontré
un cas de cette nature dans tout l'univers.
C'est donc dans le plus strict respect de la légalité
que la police des frontières n'a pas procédé à la
saisie des bons de caisse trouvés sur Mohamed Benchicou à son
arrivée à l'aéroport Houari-Boumediène le 23 août
2003 vers 15 h 30, pas plus qu'elle ne l'a conduit au bureau des douanes pour
« constater l'infraction ». Elle s'est contentée de les photocopier (pour
information, bien sûr) avant de laisser l'intéressé sortir
de l'aéroport, libre de ses mouvements.
Peut-être serez-vous intéressé de le savoir, un officier
de la police judiciaire a loyalement déclaré à l'audience
de jugement que si la police n'a pas procédé à la saisie
des bons litigieux, c'est parce qu'elle ignorait qu'ils pouvaient être
constitutifs d'une infraction.
Et Mohamed Benchicou a eu beau jeu de faire observer au tribunal qu'on ne pouvait
pas exiger d'un citoyen qu'il sache ce que la police judiciaire ignorait.
Pourtant, ce dangereux délinquant était attendu de pied ferme,
comme en a témoigné devant le magistrat instructeur l'agent préposé
au contrôle des passeports qui a, avec une franchise digne de tous les
éloges, déclaré que sitôt contrôlés
les papiers de Mohamed Benchicou, il s'en est allé informer son chef
direct avant de reprendre son travail. Il fallait que l'affaire fût d'importance,
et de chef en chef, il est permis de penser que l'arrivée de Benchicou
fut très vite portée à la connaissance du grand chef.
Mais il y a mieux, ou pire, c'est selon : l'administration des douanes a vite fait de se démarquer
de la manoeuvre qui a commencé à se dessiner avec le communiqué
passé en pleine nuit du 23/24 août sur le fil de l'APS pour signaler
à l'opinion publique le retour du journaliste porteur de treize bons
de caisse. Par écrit du 25 août 2003, le directeur
général en personne signifie au Chef du gouvernement et au chef
du DRS que les poursuites envisagées contre Mohamed Benchicou étaient
frappées de nullité, non sans dénoncer au passage les empiétements
de la police sur les prérogatives des douanes. Ce document, porté à la connaissance du
public grâce à une fuite bienvenue dans la presse du 15 novembre
2003, achève de démontrer que le directeur du Matin n'avait rien
à se reprocher. Il explique aussi a posteriori pourquoi le ministère
des Finances a dû recourir à l'agence judiciaire du Trésor
pour déposer une plainte le 26 août 2003 pour non-accomplissement
des obligations douanières (!). Kafka doit se retourner dans sa tombe,
surtout lorsqu'on sait que la somme d'argent déposée a été
normalement récupérée par le détenteur des bons
à l'endroit même où elle avait été remise
à la banque. Et voici comment Mohamed Benchicou a été inculpé
le 27 août 2003 pour infraction à la législation des changes
et aux mouvements de capitaux, avec mise sous contrôle judiciaire, retrait de passeport (ce sera la seule et unique
saisie opérée dans ce dossier !) et interdiction de quitter le
territoire national. La mesure était sans doute injustifiée,
mais les choses étant ce qu'elles sont dans notre beau pays, elle constituait
incontestablement un moindre mal, comparée au mandat de dépôt
requis, jusque devant la chambre d'accusation, par le ministère public.
C'est le même ministère public qui a gardé par-devers lui
ce dossier pendant de longs mois, après la clôture de l'instruction
intervenue le 13 janvier 2004 par ordonnance.
Le renvoi devant le tribunal correctionnel d'El Harrach, alors même que
la loi (art. 165 CPP) lui faisait obligation de le transmettre « sans
retard » au greffe de la juridiction de jugement pour fixation à
l'une des plus prochaines audiences. Hasard ou coïncidence, vous devez le savoir mieux que quiconque, le dossier n'est sorti des tiroirs du parquet qu'après
l'élection présidentielle du 8 avril 2004, pour être fixé
à l'audience du 31 mai 2004 où il fut renvoyé à
quinzaine.
Le moins qu'on puisse dire est que tant d'anomalies ne sont pas caractéristiques
d'un dossier de droit commun, comme vous en avez traité des milliers dans une
carrière bien remplie.
Je confesse à ma grande confusion, délicatement interprétée
en blessure narcissique par Mohamed Benchicou du fond de sa cellule, que je
n'ai pas vu le coup arriver. C'est que je suis de ceux qui pensent, contre vents
et marées, que le pire n'est jamais sûr.
Tout s'est clarifié à l'audience. Pour des raisons tout à fait inhabituelles,
que la défense, pourtant très fournie, n'a pas décryptées
sur-le-champ, l'affaire a été avancée d'autorité
par le tribunal par rapport à son numéro d'inscription au rôle
(75), pour être évoquée dans la foulée des dossiers
« prioritaires » des prévenus en détention préventive.
On aurait voulu faire « profiter » Mohamed Benchicou du panier à
salade qui attendait de ramener ces détenus à la prison d'El Harrach
qu'on n'aurait pas procédé autrement. Les choses se sont précisées davantage
quant à l'issue d'un réquisitoire de trois minutes, je dis bien
trois minutes, le procureur a requis cinq ans de prison ferme avec
mandat de dépôt à l'audience.
Le doute n'était plus de mise quant à la décision fatale,
je veux parler spécialement du mandat de dépôt, à
l'annonce du délibéré immédiat, après clôture
des débats. Quatre heures de débats, des conclusions écrites
très circonstanciées versées in limine litis, trois heures
de plaidoiries auraient mérité un autre sort, à tout le
moins une mise en délibéré à huitaine, comme c'est
la règle pour les prévenus libres, ou même à quinzaine. Le magistrat expérimenté que vous êtes,
Monsieur le Ministre, ne saurait en disconvenir.
Ce n'est pas fini. Le délibéré a duré une
cinquantaine de minutes, pas seulement pour Mohamed Benchicou mais aussi et
en même temps pour la dizaine de détenus dont les dossiers avaient été examinés
avant le sien. Le calcul est vite fait : le sort de chaque prévenu concerné,
Mohamed Benchicou compris, a été scellé en moins de cinq
minutes (moyenne résultant du temps consacré à la délibération
divisé par le nombre de dossiers) pour le meilleur et pour le pire.
Le directeur du Matin s'attendait donc au pire qui lui a été asséné
par le prononcé du verdict. Je dois à la vérité de préciser
que les agents de sécurité qui se sont emparés de lui instantanément
pour le soustraire au monde des hommes et des femmes libres ne semblaient pas
avoir été pris de court par la décision.
J'ai failli oublier, Monsieur le Ministre, l'intense
émotion qui a alors étreint le public, les larmes qui coulaient
des joues des amis (es) proches, connus ou anonymes, la salle qui a vibré
à leur pauvre cri de ralliement Djazaïr horra dimocratia, m'ont
complètement fait perdre de vue que, dans son rendez-vous manqué
avec la justice, Mohamed Benchicou venait de payer pour non-déclaration
de bons de caisse, pas pour ses écrits. Surtout pas pour ses écrits,
quoi qu'en pense le magistrat auquel je m'adresse et que je fais respectueusement
juge de ce qui n'a été du début à
la fin qu'un leurre, un délit à la carte créé ex
nihilo pour les besoins de la cause.
