UN CALENDRIER POUR LA GÉNÉRALISATION
DE L'ENSEIGNEMENT DE TAMAZIGHT
Brahim TAZAGHART
animateur du Mouvement Culturel Berbère
et écrivain-poète en langue amazighe
23 septembre 2007
La situation de l’enseignement de la langue amazighe est
inquiétante. A la place d’une politique ambitieuse
et résolue visant la promotion de cette langue plusieurs fois millénaire,
les pouvoirs publics donnent l’impression de reculer sur leurs engagements.
L’affaiblissement du mouvement culturel
amazigh, le relâchement de la mobilisation populaire et l’absence d’un
projet national intégré et intégrateur semblent redonner
de tonus à des forces qui s’entêtent à vouloir immobiliser
la marche irréversible de l’histoire. A ce titre, les avancées arrachées
de hautes luttes sont plus que jamais tributaires de l’engagement, de la vigilance,
et de l’effort constant des militantes et des militants de tamazight et de la
démocratie. Car, à bien observer, les pouvoirs
publics n’affichent pas encore des intentions sincères au sujet de la
réconciliation des algériennes et des algériens avec leur
histoire, leur identité, leur héritage culturel et leurs langues
maternelles.
La suppression arbitraire de 35 postes budgétaires alloués
à l’enseignement de tamazight dans la wilaya de Bouira vient à
juste titre confirmer les appréhensions de beaucoup de militants et praticiens
de cette langue. En effet, face à l’exigence de la généralisation
de l’enseignement de tamazight qui réclame un encadrement en très
grand nombre, la direction de l’éducation de cette wilaya prend la décision
irresponsable de mettre des enseignants de tamazight en chômage.
A plus d’un titre,
cette action est scandaleuse. Elle interpelle le pouvoir politique
sur sa responsabilité quand à la promotion d’une identité nationale apaisée
et apaisante, unie et unifiante, source de fierté nationale et moyen
privilégié de mobilisation d’une population qui s’engouffre de
plus en plus dans l’indigence intellectuelle et morale.
Elle interpelle les syndicats et les organisations des travailleurs
de l’éducation qui ont le devoir de solidarité avec des enseignants
qui se retrouvent sans salaires en plein ramadhan et à la veille de l’aïd.
Elle interpelle, aussi et surtout,
l’ensemble des défenseurs
de tamazight pour qu’ils actualisent leurs engagements, leurs visions et leurs
stratégies de lutte. Pour ce faire, il est primordial de sortir
de la conception virtuelle de la lutte et de considérer tamazight dans
sa réalisation quotidienne et dans ses potentialités à
replacer comme un instrument privilégié du développement
et du progrès, en ayant un regard lucide sur la période historique
qu’elle traverse. Le passage du pourquoi réhabiliter
tamazight au comment et avec quel moyen le faire est une exigence stratégique
en ces moments d’incertitudes et de troubles. Plus que jamais, nous avons le devoir
de veiller sur le bon déroulement de son enseignement, sur la promotion
de sa production intellectuelle et culturelle, et de combattre avec sérénité,
audace et responsabilité, les entraves qui se dressent devant son épanouissement.
Les pouvoirs publics doivent admettre,
une fois pour toute, que face à une situation exceptionnelle telle que
la réhabilitation d’une langue aussi vieille que l’humanité, il
y’a l’impératif d’apporter des réponses qui soient à la
hauteur de ce défi historique dont l’Algérie ne sortira que grandie.
A cet effet, on ne peut, raisonnablement, considérer de la même manière
l’enseignement de langues prises en charge depuis l’indépendance telles
l’arabe et le français et une langue qui revient de loin, réprimée
des décennies durant. Pis, faire en sorte que l’enseignement de cette
langue se retourne contre elle, dans un calcul machiavélique sans dignité,
peut être préjudiciable non seulement pour cette langue, mais surtout
pour le pays qui peut sérieusement en pâtir. Le moment est très sensible. L’impératif
de la cohésion nationale et une condition essentielle à la stabilité
de l’Etat. Tergiverser sur
des choix qui garantissent l’avenir démocratique de la nation relève
de la mauvaise gouvernance. A la place de l’hésitation ambiante,
il faut que l’enseignement de tamazight bénéficie d’une attention
particulière. Il est impératif de le doter de structures spéciales,
capables d’audaces et de résultats, tant au niveau du ministère
de l’enseignement supérieur, du ministère de
l’éducation
nationale, que celui de la formation professionnelle
A titre indicatif, les départements
de tamazight de Tizi-ouzou et de Béjaïa, crées suite au rassemblement
historique du 25 janvier 1990, doivent accéder sans tarder au statut
d’instituts. Tout retard dans cette voie est synonyme de mauvaise volonté.
Car, noyés dans des facultés aux traditions anciennes et aux problèmes
multiples, ces départements ne peuvent remplir des missions à
la hauteur des ambitions de leurs cadres, de leurs enseignants et étudiants,
mais aussi de la société qui attend beaucoup de ces foyers du
savoir et de la connaissance. Le statut d’institut, garantissant l’autonomie
financière et des espaces de recherches plus étendus, ne sera
que profitable pour tamazight. Au niveau de l’éducation nationale,
il est urgent, après l’institution du centre pédagogique et didactique
pour l’enseignement de tamazight, de créer dans les directions des wilayas
des services propres pour l’enseignement de tamazight, avec des moyens suffisants
et des prérogatives claires. Dans cet optique, le principe d’ouverture
des postes budgétaires pour l’enseignement de tamazight doit répondre
à un seul et unique critère : « Le nombre de postes
budgétaires doit être égale au nombre des licenciés
sortants de l’université ».
Car, en ce moment historique crucial dans la vie de notre langue,
il est criminel de laisser des licenciés et des enseignants en chômage
alors que tamazight a affreusement besoin de leur apport.
A ce sujet, il est
utile de prévoir pour les garçons, un service national de forme
civile. En outre, si dans les grandes villes d’Algérie, et dans d’autres
villes qui le souhaitent, il y’a lieu de créer des classes pilotes pour
l’enseignement de tamazight, avec bien sûr des directeurs qui soient d’une
âme algérienne, dans les régions berbérophones, il
est temps de se pencher sur le calendrier de la généralisation
de l’enseignement de cette langue. Pour bien cerner cet objectif, et en
ciblant pour la première étape les wilayas de Béjaïa,
Tizi-Ouzou et Bouira, un colloque traitant de la question de la généralisation
de l’enseignement de tamazight à tous et à tous les niveaux est
plus que nécessaire. L’association des enseignants de tamazight
peut s’atteler dès à présent à la préparation
de cette rencontre en collaboration avec des associations et des institutions
en mesure d’apporter leurs contributions.
Copyright © 2004 - www.ziane-online.com
By Namo Interactive Inc.
All Rights
Reserved.
![]()