
Brahim Tazaghart: «Tamazight est sur la bonne voie» Les conditions de production de la littérature kabyle Premier regroupement des enseignants du primaire Tamazight officiellement codifiée à Ontario

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02 février 2006
Brahim Tazaghart, qui vit à Bgayet, est auteur
de romans, de nouvelles et de poésies en kabyle. Ses livres ont été
salués par les universitaires spécialistes de l’amazighité.
L’ un de ses romans est l’objet d’une étude universitaire. Brahim Tazaghart
inaugure la série d’entretiens avec les écrivains en tamazight
qu’initie La Dépêche du livre à partir de cette semaine.
La dépêche de Kabylie : Vous êtes
romancier en tamazight. Peut-on savoir comment est accueilli un roman par le
lectorat kabyle ?
Brahim Tazaghart : Devant votre question, il y a une idée qui me
traverse l’esprit : le peuple amazigh observe une certaine distance vis-à-vis
de sa langue ! Au fond de lui-même, il est rongé par le doute,
l’incertitude sur la capacité de celle-ci à rivaliser avec les
autres langues, à remplir les mêmes fonctions et les mêmes
tâches. Son regard sur sa langue est un regard dévaluant, intérieurement
fataliste. En réalité, il lui arrive de se détester, de
se haïr parce qu’il est conscient qu’il est le seul responsable de cette
situation.
Tamazight est pensée, revendiquée comme une langue identitaire,
une langue de différenciation, une langue refuge. A ce jour, elle n’est
pas perçue comme un outil de savoir et de connaissance, un instrument
d’élévation de l’âme et de l’esprit. La sortie d’un roman
est reçue en tant qu’action de résistance, en tant qu’initiative
militante ; elle est saluée comme les deux à la fois. Le roman
n’est pas encore perçu comme un produit littéraire, comme une
valeur intellectuelle autonome. Cela en ce qui concerne la société.
Pour le lectorat amazigh qui commence graduellement à se cristalliser,
le regard change, les enjeux sont saisis. Il y a des gens qui lisent, des travaux
universitaires qui accompagnent le processus de production. Les écrits
de Salem Zénia ont bénéficié d’un mémoire
de licence en tamazight ; mon roman “Salas D Nuja” est sujet d’un travail au
niveau du département de Bgayet.
Pourquoi écrivez-vous en tamazight
et non en langue française que vous maîtrisez aussi ?
J’écris aussi en langue française. Il m’arrive d’intervenir dans
la presse nationale sur des questions qui touchent à la question culturelle
ou à la société d’une manière générale.
Seulement, l’écriture en langue tamazight a pour moi une autre signification,
une autre odeur, une autre saveur. Je suis issu d’un peuple maltraité
par l’Histoire, un peuple qui a tant donné à l’humanité
mais dont l’apport est occulté parce qu’il n’a pas su faire usage utile
de sa langue.
Face aux défis que nous impose les temps modernes, il nous arrive de
porter de la rancœur et du reproche à l’encontre de tous les hommes et
femmes amazighs illustres qui ont usé d’autres langues plus «placées»
pour exprimer leur savoir et leur vision du monde. Notre situation présente
est le produit de ces choix. Je considère que les anciens pouvaient bien
user de notre langue, la travailler et la développer davantage. Je ne
désire pas supporter le même reproche, je ne veux pas faire ce
que je critique, ce que je crois mal pensé. Je dis bien mal pensé
car le savoir ne peut être socialement utile que lorsqu’il est exprimé
dans la langue du peuple. En écrivant dans d’autres langues, on s’adresse
aux autres, on s’expose, mais on ne parle pas avec soi, on ne s’adresse pas
à soi-même, à ses blocages, à ses désirs.
La pensée amazighe ne peut se construire qu’avec la langue amazighe ;
il s’agit de regarder avec assurance et fierté vers les siècles
qui s’annoncent et se placer dans la voie de la raison et de l’intelligence.
Il s’agit de rompre avec l’irrationnel, avec l’anachronisme mental. Tamazight
est une langue merveilleuse, il faut lire ce qui s’écrit dans cette langue
pour le réaliser.Ceci dit, lire et écrire dans d’autres langues,
une fois sa langue bien considérée, est indispensable aujourd’hui.
Quelle est votre opinion par rapport
à ce qui s’écrit en langue tamazighe ces derniers temps ?
Je crois que le défi de faire de tamazight une langue de savoir et de
développement est possible. Dans l’étape actuelle, il s’agit d’encourager
les gens à écrire, à produire, à publier. C’est
vrai qu’il faut éviter de soutenir n’importe quelle production, mais
la qualité va émerger de ce mouvement global.
Dans ce qui s’écrit en tamazight, je trouve beaucoup de belles choses.
Je viens de lire quelques extraits d’un roman qui va paraître prochainement,
une histoire d’amour dans les monts de Zberber. J’étais agréablement
surpris par la beauté du style et la vie qui traversent les veines des
mots. Les auteurs commencent à se libérer, à prendre des
risques, à innover. L’écriture est une aventure ; pour réussir,
il faut avoir de l’audace. Les nouvelles d’Amar Mezdad, comme
ses romans d’ailleurs, sont porteurs de beaucoup de savoir, de connaissance
et de bonheur. S’il y a des publications accidentelles sans aucune consistance,
il y a aussi énormément de surprenantes choses.
Nous avons constaté que la
majorité des livres publiés en tamazight sont des recueils
de poésie, alors qu’on remarque la pauvreté de la production de
romans et de nouvelles ? Quant à l’essai, il est pratiquement inexistant.
Pourquoi cette prédominance de la poésie selon vous ?
L’amazigh a toujours dit de la poésie dans les moments de bonheur ou
de douleur ; il a toujours recouru à la parole bien construite.
Nous avons célébré, il y a quelques jours, le
centenaire de la mort de Si Moh Umhend
et le cinquantenaire de la naissance de
Lounès Matoub, des gens de la
parole et du sens. Leur place dans la société indique la valeur
donnée à leur métier de poètes. La poésie,
«Asefru» a toujours été au cœur de la kabylité
en particulier, et de l’amazighité en général. Nous sommes
un peuple de la parole, de parole, et c’est tout à fait normal que la
poésie domine notre production littéraire. On écrit une
nouvelle, un roman, et on ne les dit pas ; on écrit aussi un poème,
mais contrairement à la nouvelle et au roman, le poème se dit,
il s’est dit avant même de s’écrire. Le roman, la nouvelle et l’essai
sont récents ; leur apparition est liée au passage de tamazight
à l’écrit.
En vérité, comme genre littéraire, le roman n’est pas aussi
ancien qu’on le pense. C’est au début du vingtième siècle
que le premier roman en langue arabe a vu le jour, pas avant. Comme toutes les
autres langues, tamazight suit son bon bout de chemin. Dans la poésie,
dans le conte, au théâtre, en nouvelle, dans le roman, elle
est en train de s’affirmer, de s’enrichir, de se consolider toujours davantage.
Parlez-nous de vos projets, notamment
votre recueil de poésies qui sortira prochainement.
Akkin i tira est un recueil de poésies dans lequel j’ai regroupé
des textes écris pendant deux périodes différentes : les
années quatre-vingt-dix (90) et deux mille (2000). J’ai tenté
de mettre différents thèmes, mais aussi différentes façons
d’écrire un poème. Du poème dit au poème écrit,
du poème classique au poème libre. Je laisse le lecteur le découvrir.
En plus de ce recueil de poésies, j’ai un roman en chantier, mais aussi
d’autres chantiers qui avancent en parallèle.