
Brahim Tazaghart: «Tamazight est sur la bonne voie» Les conditions de production de la littérature kabyle Premier regroupement des enseignants du primaire Tamazight officiellement codifiée à Ontario

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26 janvier 2006
Les Berbères possèdent depuis au moins 25 siècles une écriture, le libyque dont la forme la plus connue sous le nom de tifinagh, est encore en usage chez les Touaregs. Mais son usage est essentiellement d’ordre symbolique (stèles honorifiques, funéraires...) et il semble que l’usage du tifinagh a connu une extinction vers le Ve s. après J.C. pour ce qui concerne la partie septentrionale de l’Afrique du Nord.
L’essentiel de la poésie conservée depuis le XVe s.
au moins, était de production orale soumise donc aux aléas que
connaît toute littérature orale de part le monde à savoir,
la perte totale ou partielle de pièces qui la composent, éternelles
modifications à travers le temps... Pour ce qui est de la Kabylie, ce
n’est qu’après la conquête française que le kabyle fut transcrit
en caractères latins par les militaires, les missionnaires religieux
et puis par les linguistes. Les premières élites kabyles (constituées
essentiellement d’instituteurs) apprirent cette écriture et l’utilisèrent
à leur tour pour dire le monde. Certes, ce n’est pas seulement le fait
d’être instruit qui permet de devenir écrivain ou poète.
D’ailleurs, une bonne partie des écrivains kabyles sont des autodidactes.
Mais cela ne signifie nullement absence de rapports entre l’apprentissage de
l’écriture et l’école. S. Chaker (1992 ) notait qu’"il faut
donc attendre la période coloniale et la très forte influence
de l’école et de la culture française pour que naisse une véritable
production littéraire écrite en langue berbère". Cette
influence de l’école est très variable car les rares écrivains
qui y ont eu accès ont produit leur littérature en français,
il s’agit essentiellement de M. Mammeri, M.Féraoun, J.Amrouche...
D’autres ont préféré écrire partiellement en berbère :
M. Mammeri, S. Boulifa, M. Lechani... ou totalement : cas de
Bélaïd Aït Ali. Certains écrivains ont appris à
écrire en dehors de l’institution scolaire, par des apprentissages individuels.
Toutefois, on remarque l’existence d’un lien entretenu avec les savoirs livresques
et scolaires dans les propos tenus par ces auteurs dans leurs interviews, témoignages
divers... mais aussi à travers les textes produits.
Le rapport qu’entretient l’enseignement et l’écriture peut être
aisément établi dans le cas de la littérature kabyle écrite.
C’est la présence récurrente de l’absence de l’accès au
savoir que prodigue l’école qu’il faut tenter d’expliquer. Une recherche
reste à faire dans ce domaine, et celle-ci permettra sûrement de
saisir où finit l’oralité et où commence l’écriture
dans la littérature kabyle. L’exemple de l’œuvre de Bélaïd
Aït Ali est en ce sens très édifiant car elle permet de poser
dès la fin des années 40, deux questions :
1)- Comment un écrivain peut-il réécrire une histoire transmise
oralement depuis des générations (il s’agit de celle d’un saint :
Ccix Hmed Wali) et l’insérer comme récit intradiégétique
dans son roman, le premier du genre, “Lwali n wedrar” ?
2)- Comment écrire en kabyle ? Faut-il reproduire récits
et poésies tels qu’ils étaient dits depuis des siècles ?
Ou alors faut-il alors modifier et travailler les textes en profondeur jusqu’à
ce qu’ils soient différents de ce qu’ils étaient en littérature
orale ? Si oui, quel rôle l’enseignement joue-t-il ?
De la compétence littéraire :
Dans le cas kabyle, la compétence littéraire est généralement
acquise en dehors de l’enseignement du kabyle. L’enseignement, qui devait contribuer
à sa formation et à sa consolidation est quasiment inexistant.
La scolarisation s’était faîte en langue française jusqu’à
l’Indépendance, puis en arabe mais aussi en français jusqu’à
présent. Ce n’est qu’au cours de l’année 1995/96, que des cours
de berbère ont eu officiellement lieu dans l’école algérienne.
Si l’enseignement généralisé du berbère avait existé
en Kabylie pendant la période coloniale, certains écrivains kabyles
n’auraient-ils pas écrit et publié leurs oeuvres en berbère ?
Si cet enseignement avait existé après l’iIndépendance,
n’y aurait-il pas une littérature algérienne de langue berbère
à côté des littératures de langues arabe et française ?
Quelques arguments militent en faveur d’une réponse positive. De nombreux
auteurs ont suivi les rares cours de berbère qui ont existé depuis
au moins 1891, année ou fut crée le Brevet de langue kabyle. C’était
le cas de Saïd Boulifa, professeur de kabyle. Pour peu que l’on ne se limite
pas aux fins pédagogiques pour lesquelles il avait été
élaboré, le cours de 2e année peut être la première
œuvre en prose écrite en kabyle. Lechani dont la poésie vient
d’être éditée avec une bonne partie de ses études
sur la langue et la littérature sous le titre : “Ecrits berbères”,
est lui aussi diplômé de berbère en 1912. Brahim Zellal
l’auteur du roman du “Chacal” est lui aussi diplômé de berbère
de l’Université d’Alger.
D’autres auteurs, tels A. Mezdad, S. Sadi... ont suivi les cours que donnaient
M. Mammeri à l’Université d’Alger jusqu’à ce que ces
derniers soient interdits en 1973.
Quelques auteurs ont appris uniquement comment écrire le kabyle en caractères
latins c’est à dire l’alphabet et n’ont suivi aucun cours de kabyle,
c’est le cas de Mezyan u Muh (de son vrai nom Gherram Hocine). Et c’était
le cas de Bélaïd Aït Ali qui a pourtant poursuivi sa scolarité
en français jusqu’au brevet mais qui n’a écrit en kabyle que lorsque
les deux pères J.-M. Dallet et J. Lanfry, responsables du Fichier
de documentation berbère, lui ont demandé de leur écrire
des histoires et des contes pour le FDB, occasion où il apprit la transcription
utilisée jusqu’alors. Le romancier Amar u Hemza, ouvrier immigré
en France, a appris à écrire en kabyle en dehors de l’institution
scolaire. C’est également le cas de prosateurs tels Djafer Chibani et
Ahmed Berkouk.
Hamane Abdellah a créé un alphabet personnel à base des
lettres arabes pour écrire non seulement ses traductions des versets
coraniques ou des poèmes de Baudelaire mais aussi ses nombreux récits
et pièces de théâtre.
Toutefois, la compétence linguistique (et a fortiori littéraire)
ne se réduit pas à la capacité de noter et/ou de transcrire
la langue. Elle exige aussi l’acquisition d’un niveau de langue, d’un registre
de la koinè littéraire qui, pour cette génération
d’écrivains, est passé par l’oralité. Ce passage a, d’ailleurs,
plusieurs incidences sur l’écrit.
La compétence littéraire se remarque aussi dans la maîtrise
des œuvres de la littérature kabyle orale par la plupart des écrivains.
Parfois, l’influence des prédécesseurs, par exemple Si Muhand
pour ce qui est de la poésie, est telle que l’on arrive difficilement
à discerner l’appartenance de certains neuvains. De nombreux poètes
(Si Lhusin, Mezyan u Muh...) ont fait du neuvain presque l’unique structure
formelle en poésie kabyle. Cette influence est malheureusement inconsciente.
Pour ce qui est de la prose, la compétence littéraire passe aussi
par la maîtrise des techniques du conte traditionnel. Si on prend le cas
de Bélaïd, on remarque qu’il a avant tout réutilisé
le conte comme premier terrain d’essai avec de courtes introductions de description
avant d’écrire des récits inspirés directement de sa vie
quotidienne (Afenjal n lqehwa, Lexdubegga...). Toutefois, la littérature
française (et universelle traduite en français) a beaucoup contribué
à forger cette compétence surtout chez les romanciers des années
80 et 90.
Conscience identitaire et idéologie :
Dans le cas du kabyle (et du berbère en général), la conscience
identitaire a constitué une “motivation sociale” pour cette génération
d’écrivains.
Il est indéniable que la conscience identitaire berbère a joué
un rôle déterminant chez la plupart des auteurs kabyles de ce siècle.
Déjà, les poètes du XVIII° et XIX° siècles
(de Yusef u Qasi à Si Muhand) ne se reconnaissent que comme Kabyles.
La Kabylie était indépendante de tout pouvoir extérieur,
au moins depuis la fin du XIVe s. et ce jusqu’à la conquête définitive
(1857) et surtout après l’écrasement de l’insurrection de 1871.
La naissance d’une conscience nationale algérienne au XXe s. n’a pas
réduit pour autant la conscience identitaire kabyle, ni même la
conscience d’appartenance régionale. Le vocable tamurt n Leqbayel ne
se réduit pas à une région repérée sur une
carte mais renvoie à une langue et une culture qui sont vécues
comme différentes de celles des autres (Arabes, Turcs et Français).
L’exclusion des références à la berbérité
dans toutes ses dimensions linguistiques, culturelles et historiques dans le
discours nationaliste et dans les textes fondateurs de l’Etat-Nation algérien
n’a fait que renforcer la conscience identitaire berbère. Cette dernière
se caractérise par le sentiment d’appartenance à une même
communauté linguistique, certes fragmentée mais ayant des références
culturelles et historiques communes. Cette identité ne se veut pas seulement
régionale (Kabyle) ou nationale (Algérien) mais transnationale
c’est-à-dire Nord-africaine car partagée avec les autres communautés
berbérophones qui s’en réclament (Chleuhs, Rifains, Touaregs,
Nefoussis...).
Si cette conscience identitaire se retrouve affirmée chez les militants
politiques (A.Imache, O.Bennaï...), nous la retrouvons aussi chez les écrivains
et poètes des années postérieures à l’Indépendance
et même chez les poètes nationalistes tels Yidir Aït Amrane,
l’auteur du : “Chant Ekker a mmi-s umazig” (1945). Elle n’est pas en reste chez
les écrivains kabyles de langue française les plus classiques :
M. Féraoun, M. Mammeri, J. Amrouche... Et apparaît même
sous des formes subtiles dans l’œuvre de T. Djaout alors qu’elle est plus clairement
assumée dans les écrits de N. Fares. Certes, leurs œuvres ne sont
pas réductibles à cette seule référence idéologique,
mais elle demeure néanmoins importante et même centrale dans “La
Traversée” de M. Mammeri, par exemple. Chez Taos Amrouche qui a
publié tous ses romans en français, cette référence
se manifeste sous la forme d’un texte autant polémique que politique :
Que fait-on pour la langue berbère ? (publié une première
fois dans Le Monde en 1956, avant d’être repris dans Documents nord-africains
en 1957).
La berbérité comme référence idéologique
des auteurs se retrouve inscrite dans de nombreuses œuvres poétiques
surtout à partir des années 1970. Mais elle est plus prépondérante
dans le roman. Elle y est citée explicitement dans six des huit romans
publiés jusqu’ici sans compter qu’elle l’est aussi dans la nouvelle “Lwali
n wedrar” de Bélaïd At Ali.
D. Abrous (1989) a déjà mis en évidence cette conscience
identitaire dans les productions romanesques kabyles. La récurrence de
cette conscience chez les écrivains et poètes kabyles quelle que
soit leur langue d’expression (kabyle ou français) est, par ailleurs,
un des critères d’existence d’un espace littéraire kabyle spécifique
telle que défini par D. Merolla dans “Espace littéraire kabyle”
(1996).
L’histoire de la constitution de ce dernier et l’analyse des courants qui le
traversent restent à faire. Mais il demeure néanmoins comme la
seule dénomination permettant de consacrer la littérature écrite
par les Kabyles loin des appellations spéculatives ou portant de fortes
charges idéologiques que ce soit nationaliste, linguistique... Car après
avoir été pris dans un ensemble nommé littérature
algérienne de langue et/ou d’expressions : française, berbère...
n’a-t-on pas vu Adonis “la classer comme littérature arabe d’expression
berbère” ?