© makabylie.info, 18 avril 2007

Depuis que les hommes ont inventé des frontières, les contours politiques du monde n’ont cessé d’évoluer au gré de la violence, des guerres et des coups de force. Des dynasties pharaoniques à la République d’Athènes, de la guerre de cent ans à celle de 6 jours, d’Alexandre Le Grand à Napoléon, et la liste constituait une litanie infinie..., l’humanité configure et reconfigure dans la violence son organisation interne et ses frontières. Le mouvement entraîne un changement permanent et la pause ou le statu quo en est juste un ralentissement, jamais un arrêt définitif. Tous les pouvoirs et tous les systèmes politiques défient les lois de l’Histoire en essayant d’imposer sinon leur éternité, du moins leur longévité, en oubliant les forces internes imperceptibles qui travaillent à leur transformation, leur remplacement par leurs successeurs. Les frontières entre les états bougent en fonction des époques et des intérêts des tyrans, des puissances ou des peuples. Il n’y a rien d’immuable dans l’histoire du Monde et ce qui a été vrai pour le passé le sera davantage pour les siècles à venir, voire plus, du moins tant que l’homme est pour l’homme un ennemi. Aucun être humain, aucune communauté, aucun peuple, aucun continent n’admet sa négation, la confiscation de ses droits et de sa dignité par quelqu’un d’autre. Tant que le monde reste injuste, la fin de l’histoire politique n’est pas à l’ordre du jour. La dialectique du maître et de l’esclave ne connaîtra son épilogue qu’avec leur disparition, le jour où nous accéderons tous à un univers de liberté, de justice et de démocratie. Cela ne se fera pas sans heurts.

Aujourd’hui, les opprimés sont instruits par l’Histoire que la lutte paie. Rien que pour les dix dernières années, beaucoup de peuples d’Europe, d’Asie et d’Afrique ont accédé à leur indépendance ou à leur autonomie vis-à-vis des Etats et des pouvoirs qui les niaient et les opprimaient jusque là. Le cas du peuple kurde d’Irak en est, parmi les plus récents, le plus édifiant.

Des dizaines de pays de par le monde sont encore minés par une « question nationale » dont l’opinion occidentale (états et médias) se détourne en bonne conscience jusqu’à ce qu’advienne un bain de sang comme au Rwanda, un crime contre l’humanité comme au Darfour, une menace de partition d’un pays, comme en Côte d’Ivoire. Malgré ces coups de semonce de l’Histoire et ses lots d’horreur, l’ordre mondial n’en tire guère de leçons et ne semble pas se résoudre à reconnaître le fait que ces pays ensanglantés ont, depuis le début, été des création plus ou moins artificielles, et non de vrais pays ; des constructions qui n’existaient guère que dans la têtes de leurs créateurs colonialistes et de leurs successeurs autochtones. Le fait de faire émarger un Etat aux Nations Unies ne suffit pas pour en faire une nation, la Somalie, entre autres, est là pour le rappeler. Inversement, ce n’est pas parce qu’un peuple ne siège pas à l’Onu qu’il n’en est pas moins une nation accomplie. Une nation pour être réelle suppose un certain nombre de conditions que la force et la répression ne pourront jamais réunir, comme cela s’est clairement vérifié en ex-URSS et en ex-Yougoslavie. La volonté de vivre ensemble est conditionnée par une reconnaissance et un respect mutuels entre les diverses identités culturelles et linguistiques composant l’ensemble national ou international à construire. Lorsque de graves tensions dans un pays sont dues à l’existence de peuples différents, il est nécessaire de se rendre à la réalité d’une inexistence nationale qui ne tardera pas à accoucher d’une insoutenable horreur. Espérons que le divorce, "par consentement mutuel", à la Tchécoslovaque fera école là où la séparation est inévitable. S’il est une leçon à tirer de l’histoire en ce domaine, c’est la suivante : entre peuples, les mariages forcés conduisent tôt ou tard à des guerres civiles. C’est, entre autres, l’appréhension d’une telle issue en Algérie qui nous a amenés à défendre une solution autonomiste pour la Kabylie, solution qui pourrait être adoptée par et pour d’autres régions du pays, voire au-delà.

Le peuple kabyle, c’est écrit dans l’histoire de l’avenir, jouira un jour ou l’autre de la plénitude de ses droits. C’est depuis 1857 qu’il se bat pour avoir de nouveau une existence reconnue par son environnement. Il en a largement payé le prix et mérite qu’il aille aux moissons de sa liberté. C’est son droit absolu que d’y prétendre. La méthode qui lui manquait est encore à inventer. L’action du MAK, si du moins elle n’arrive pas déjà trop tard, ne vise en fait que deux objectifs : 1) éviter de prendre un dangereux raccourci en empruntant la voie de la violence et de l’effusion de sang ; 2) arrêter de persister dans l’erreur comme le font le FFS et le RCD, égarés dans des impasses qui forcément conduisent à des explosions comme au printemps noir 2001 et sûrement à pire si la situation de blocage venait à perdurer.

Par ailleurs, ceux qui, au pouvoir, pensant qu’ils auront toujours les moyens d’en retarder l’échéance, ne font que jouer avec le feu, piéger l’avenir de l’Algérie en général et de leurs propres enfants en particuliers qui, tous, souhaitent hériter d’un pays où la question nationale soit résolue en conformité avec le Droit et les aspirations profondes de nos peuples. Or, les tenants du régime, en toute irresponsabilité, préparent un dangereux avenir à leurs enfants et aux générations futures qui ne manqueront pas, un jour, d’en faire les frais. En fait, à force de vouloir tuer la Kabylie, d’étouffer le peuple kabyle, c’est toute l’Algérie que le pouvoir et ses relais sont en train de pousser à l’implosion et à la catastrophe.

La mondialisation tout en faisant de la planète un seul et même village, tout en favorisant la construction de grands ensembles n’en fait pas moins de chaque peuple une famille, avec son droit à sa propre maison et à sa propre représentation à l’assemblée du village. N’en déplaise à tous les despotes et autres fascistes de la terre, mondialisation rime avec démocratisation. Si, en matière de traitement, la logique marchande et la géopolitique mondiale actuelles ont une préférence pour les grands ensembles, les peuples, eux, ont une propension à aspirer plutôt à la Démocratie et au Droit. Si ces peuples, sans aucun doute, un jour se regroupent dans des entités géopolitiques, ce sera en fonction de leurs intérêts et non par la force. A ce point de vue, la construction européenne préfigure déjà celle d’autres espaces continentaux ou régionaux à venir. Les spéculations sur la viabilité d’un peuple ou d’un état sur la base du nombre de ses citoyens ou de ses kilomètres carrés sont un non sens. On n’a pas besoin d’être les Etats-Unis d’Amérique sur le plan superficie ou la Chine sur le plan numérique pour être une nation, un peuple ou un Etat. L’écrasante majorité des pays siégeant à l’ONU sont des nains de jardin face à ces géants.

Il est donc nécessaire que l’Algérie admette en son sein l’existence d’un peuple et d’un état régional kabyles pour mieux préserver la stabilité politique du pays et stimuler la prospérité économique et le développement culturel dans un environnement démocratique. Ceci sera d’autant plus salutaire que la Kabylie n’est pas la seule région candidate à la reconnaissance de ses droits. L’autonomie régionale de la Kabylie sera le premier pas vers une refonte totale de l’Algérie et plus tard, de l’Afrique du Nord. Elle sera le point de départ de la construction d’un véritable espace démocratique régional voulu, accepté et contrôlé par ses composantes. Il suffit d’y croire et d’oser. L’avenir appartient aux audacieux.

Ferhat Mehenni
Kabylie, le 12 avril 2007


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