
© makabylie.info, 15 avril 2007
La symbolique du printemps berbère
est, par certains aspects, autant galvaudée que dévoyée
par ses propres artisans. Ne vous laissez donc pas abuser par ceux qui renient
et occultent le sens du combat de la Kabylie en faveur de son identité
et du droit à son existence en le submergeant par le seul combat pour
la démocratie et le respect des droits humains. Autant vous l’avouer
tout de suite : le printemps noir 2001, votre printemps est aussi noble,
aussi juste et aussi grandiose que celui de vos parents, sinon plus. Il ne s’agit
pas pour nous d’opposer un printemps à un autre, des époques et
des générations. A chaque temps son combat. Il y a lieu de vous
décomplexer par rapport à un passé auquel le présent
n’a rien à envier en termes de sacrifices. Nous avons encore du chemin
à parcourir avant de mériter un peu de repos.
En tant qu’étudiants, vous n’avez pas connu le 20 avril sinon par des
récits plus ou moins vrais, plus ou moins truqués, faits par un
certain nombre d’acteurs qui n’hésitent pas à fonder leur trahison
d’aujourd’hui sur leur héroïsme d’hier. Notre génération
a fini par être rattrapée par ce qu’elle dénonçait
naguère chez son aînée des anciens moudjahidine : aller
à la soupe du pouvoir en récompense de ses sacrifices réels
dans certains cas, imaginaires dans la plupart des autres, y compris lorsque
dans la dite soupe, le sang des martyrs du printemps noir continue de fumer.
Pour exemple on ne peut qu’être scandalisé par la curée
actuelle des législatives à laquelle s’adonne, pour des recasements
sociaux, une frange d’anciens militants berbéristes. Pour autant, rien,
absolument rien ne pourra altérer la symbolique d’un printemps kabyle,
qu’il soit amazigh ou noir.
20 avril : journée
anti-répression
La première symbolique apposée sur la journée du 20 avril
1980 est celle de la journée anti-répression. Dès 1981,
du fait de la réaction violente, l’année d’avant, du pouvoir algérien
contre la Kabylie cette journée a été placée sous
le mot d’ordre de la lutte contre la répression. Ceci a été
d’autant plus justifié que les arrestations étaient monnaie courante
dans les milieux militants qui se donnent pour nom générique celui
de Mouvement Culturel Berbère ou MCB. Je rappelle à titre d’exemple
qu’en 5 ans, 1980-1985, j’ai été arrêté 11 fois.
Cependant cette perception n’était historiquement qu’une croûte
sous laquelle poussaient d’autres symboles, d’autres sens dont nous allons évoquer
les plus significatifs d’entre eux à nos yeux. La lecture de l’Histoire
ne doit pas s’arrêter à l’aspect anecdotique et aux visions idéologiques
qui caractérisent un événement, une époque. Les
acteurs croient toujours poursuivre un objectif, essaient de donner un sens
à leurs actes sans pour autant savoir en percuter leur réelle
signification. Il y a toujours un décalage entre la perception que l’on
a d’une action à chaud et ce qu’elle engage en vérité d’historique.
Aussi, sous les apparences des événements du printemps berbère
se profile une cascade de lectures dont celle du combat contre la dictature.
Le combat pour la démocratie
et les droits de l’homme.
En 1980, la dictature algérienne basée formellement sur le parti
unique, réellement sur le pouvoir militaire, a plus de 15 ans. L’indépendance
de l’Algérie acquise après plus de sept ans de guerre de libération
nationale est confisquée à ses artisans, notamment la Kabylie,
par ceux qui en guettaient l’opportunité à partir de Tunis et
d’Oujda. Ben Bella puis Boumediene en ont été les architectes.
Lorsque le 11 mars 1980 a lieu à Tizi-Ouzou la première manifestation
de rue contre le régime algérien, suite à l’interdiction
d’une conférence de Mouloud Mammeri, c’est une page d’Histoire qui se
tourne, et une autre qui s’ouvre. La loi du silence imposée au pays par
la terreur de la Sécurité Militaire vient de voler en éclats.
Le combat démocratique post-indépendance est né. Il y aurait
de notre part atteinte à la mémoire des martyrs du FFS de 1963-1965
(près de 400) que de dénier à ces derniers leur part de
sacrifice En faveur du combat démocratique. Il y a juste lieu de faire
la distinction entre une lutte armée pour la démocratie et qui,
si elle avait réussi, aurait aussi pu accoucher d’une nouvelle dictature,
et le combat pacifique d’avril 1980 pour les libertés démocratiques.
Plutôt que de s’attaquer à la tête du régime comme
visait à le faire l’insurrection du FFS, le printemps berbère
en sape les fondements à travers la liberté d’expression avec
laquelle il fait irruption dans la rue. Il montre que chaque citoyen a le droit
de protester contre l’injustice et l’arbitraire qui caractérisent le
système politique algérien. Et ce n’est qu’une suite logique d’un
processus historique de démocratisation du pays parti du printemps 80
que son extension à celui des droits humains avec, notamment, la création
de la Ligue Algérienne de Défense des Droits de l’Homme. Mais
du fait des causes réelles à l’origine de cette révolution
politique, il est nécessaire de chercher sous le combat démocratique,
celui mené pour les droits identitaires et linguistiques amazighs.
Le combat pour l’amazighité.
Cela a commencé par la politisation de la culture. En consacrant par
les textes et la pratique le déni identitaire amazigh d’un côté,
et la survalorisation de l’identité et de la langue arabes de l’autre,
la dictature a semé les germes de sa propre destruction et de celle du
pays tout entier en semant la haine et la division entre Algériens. Le
racisme anti-amazigh est désormais constitutionnalisé. L’Algérie
ne dénonçait la politique d’apartheid de l’Afrique du Sud, en
son temps, que pour mieux masquer celui qu’elle pratique contre les berbérophones
chez elle. Elle est restée fidèle à l’irresponsable déclaration
de Ben Bella à sa sortie de prison au lendemain de l’indépendance
dans laquelle il proclamait en dépit du bon sens : « Nous
sommes des Arabes, nous sommes des Arabes, nous sommes des Arabes ! ».
S’ensuivit logiquement une politique d’arabisation de l’école, des médias
et de l’environnement et dont l’objectif officiel serait la « récupération
de la personnalité algérienne ». La nationalité
est ainsi déniée à tous ceux qui ne se reconnaissent pas
en tant qu’Arabes. En réalité elle ne vise que l’extinction du
fait amazigh à travers l’ensemble du pays en général et
de la Kabylie en particulier. La donnée amazighe est exclue des « constantes
nationales » que sont l’arabité et l’islamité alors
qu’il est le seul à avoir eu une permanence sur le territoire nord-africain
depuis la nuit des temps. De déni en provocation des berbérophones,
le régime en voulant pousser son avantage et donner le coup de grâce
a fini par produire la révolte qu’il croyait impossible. Comme toutes
les dictatures, il est resté aveugle et sourd aux souffrances et aux
douleurs de ses opprimés. Le réveil fut donc brutal au printemps
berbère de 1980. Cependant, nous avons encore à aller en dessous
de l’épaisse écaille amazighe pour y découvrir le combat
identitaire du peuple kabyle.
Le combat de la Kabylie pour
les droits du peuple kabyle.
Historiquement, une revendication en cache une autre. Tout en ayant une réalité
socioculturelle et historique profonde et irréfutable en Kabylie, l’amazighité
n’en était pas moins un simple paravent de la kabylité. Tout en
restant le substrat humain et culturel dans lequel la Kabylie plonge ses racines,
elle n’aura formé qu’une couverture, non pas pour la « langue
française » comme s’évertuent à le dénoncer
les islamo-baathistes de tous poils mais, pour l’affirmation identitaire kabyle.
Nous n’en voulons pour preuve que le fait que le printemps berbère n’a
été des années durant que kabyle. Les autres berbérophones
algériens, (Chaouias, Mozabites, Touaregs …), suivent les événements
de Kabylie davantage en spectateurs qu’en acteurs. Les visières idéologiques
vissées sur nos têtes depuis les années 20, superposées
sur la peur de répression par un régime sanguinaire, justifiaient
l’occultation du fait kabyle et la perception du mouvement de l’Histoire dont
l’objectif est l’émergence d’un peuple et d’une nation du même
nom. Les différentes époques historiques successivement enclenchées
par la Kabylie de 1857 à nos jours s’articulent les unes aux autres,
s’emboîtent harmonieusement dans un mouvement de quête de souveraineté
et d’affirmation de son existence et de ses aspirations à recouvrer ses
droits légitimes. La dernière phase marquée par le printemps
noir de 2001 et qui est le prolongement historique naturel du printemps berbère
d’avril 1980 nous en dévoile le véritable sens. C’est dans la
plateforme d’El-Kseur qu’il faut en chercher les preuves. En effet, ce document
ayant marqué cette étape de notre vie montre le moment M où
l’Histoire a basculé. On y trouve aussi bien la prégnance des
anciennes idées occultant la kabylité sous le manteau de l’amazighité
et le début d’une affirmation kabyle, certes timide et diffuse, mais
qui n’en est pas moins réelle. Ainsi, on peut y trouver d’un côté
des revendications nationales voulant faire le bonheur des Algériens
malgré eux comme une allocation chômage pour tous ceux qui n’ont
pas de travail, le refus de l’économie de bazar et, de l’autre des demandes
spécifiques à la Kabylie comme l’interdiction du corps de la gendarmerie
sur le territoire kabyle ainsi que la mise en place d’un plan d’urgence socioéconomique
pour la Kabylie. C’est aussi et surtout ce moment révolutionnaire qui
nous a amenés, nous acteurs d’avril 80 et au nom du MCB à revendiquer
une autonomie régionale pour la Kabylie. La boucle est bouclée.
L’horizon, malgré ses nuages noirs, se dégage de plus en plus
devant la marche du peuple kabyle vers sa lumière.
Symbolique de l’avenir
Nos peuples allant toujours de l’avant vers le recouvrement inéluctable
de leurs prérogatives et de leurs droits légitimes réajustent
leurs objectifs et leurs symboliques en fonction de la vision qu’ils ont d’eux-mêmes
et de leur avenir. La symbolique d’une date, d’un repère historique est
dynamique, jamais statique. Au vu de ce qui précède je lance un appel solennel à
tout le peuple kabyle et à l’ensemble des peuples amazighs à ce
qu’à partir d’aujourd’hui et ce jusqu’à la réalisation
de cet objectif, de célébrer le printemps berbère sous
le signe de « L’AUTONOMIE REGIONALE ».
J’appelle l’ensemble du mouvement associatif kabyle d’une part et amazigh d’autre
part à ce que les marches et toutes les autres manifestations culturelles
et sportives marquant dorénavant l’anniversaire du double printemps berbère
et noir soient orientées dans le sens de la revendication et de la constructions
de notre autonomie régionale.
A ce titre, je lance un appel pour la première marche de notre histoire en faveur de l’autonomie de la Kabylie ce jeudi 19 avril 2007. Elle partira à 11 heures de l’université Mouloud Mammeri de Hasnaoua au centre ville ex-mairie de Tizi-Ouzou.
Par ailleurs, au vu des plans machiavéliques échafaudés contre la Kabylie, de leur mise en œuvre à travers des agressions quotidiennes contre le peuple kabyle j’invite l’ensemble des forces politiques, sociales, économiques et culturelles de la région à réfléchir à la manière de mettre, ensemble ou séparément, sur pied un PLAN DE RESISTANCE PACIFIQUE DE LA KABYLIE
Confiant en le travail inexorable du temps et de l’Histoire devant notre prise de conscience de ce que nous sommes et de ce à quoi nous aspirons, je reste persuadé que l’avenir de liberté n’est pas bien loin des peuples amazighs en général et du kabyle en particulier.
Ferhat Mehenni
Université de Tizi-Ouzou,
le 15 avril 2007
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