|
Tout
au long de l’histoire tumultueuse de l’Algérie,
la culture berbère- souvent sans support écrit-
a pu être conservée dans ses différentes
formes dont la principale est la forme linguistique.
Dans le processus de revendication inhérent à
tamazight, l’identité et l’histoire à
réhabiliter sont étroitement jumelées
à la langue. C’est évidemment au 20e siècle
que la conscience berbère, concentrée
en Kabylie pour des raisons historiques, commencera
à prendre son élan. Au sein du mouvement
national, la question connaîtra son apogée
pendant la ‘’Crise berbériste’’ de 1949 où
des militants de la Kabylie avaient essayé d’introduire
la dimension berbère du peuple algérien
dans les textes et la philosophie du parti nationaliste,
le PPA.
L’action fut
rapidement présentée comme un ‘’travail
fractionnaire’’ au sein du parti, et on qualifia les
animateurs du mouvement de ‘’berbéro-matérialistes’’.
Messali a pu renvoyer sine die la question berbère
en procédant à des purges au sein du parti.
Au lendemain
de l’indépendance, la dictature ayant succédé
à la ‘’guerre des wilayas’’ n’avait aucune vocation
de prendre en charge les revendications populaires et
à fortiori la revendication berbère. Et
c’est ainsi que la Kabylie, saignée à
blanc par une guerre qui aura emporté des milliers
de jeunes martyrs, se trouvera face au pouvoir central
dans une position de ‘’chiens de faïence’’, défiance
et incompréhension qui se fonderont momentanément
dans un mouvement politico-militaire, le FFS.
Pendant environ
quinze années de colère tue, de mépris
subi, d’espoirs annihilés et d’attente déçue,
les populations de Kabylie, et particulièrement
la frange de la jeunesse qui a fréquenté
l’école de l’indépendance, ont essayé
de sortir de l’isolement et de l’ostracisme en s’investissant,
dans la clandestinité, dans la recherche et la
production liées au domaine berbère. De
même, écrivains, chanteurs, hommes de théâtre
ont tout fait pour abolir la fatalité qui s’est
abattue sur la langue et la culture berbères.
Des associations clandestines de villages jusqu’à
l’institution parisienne appelée ‘’Académie
berbère’’, en passant par les collectifs culturels
des lycées et universités, des efforts
ont été consentis dans le sens d’une sensibilisation
du peuple quant à la nécessité
de défendre et de promouvoir la langue berbère
par tous les moyens pédagogiques, associatifs
et culturels. Des individualités, comme feu Mouloud
Mammeri, se sont distinguées par les moyens qu’ils
ont mis en œuvre pour réhabiliter non seulement
une langue mais aussi une culture et une identité.
Hasard du destin,
c’est suite à l’annulation d’une conférence
que devait donner Mammeri à l’université
de Tizi-Ouzou sur la poésie kabyle ancienne que
la précipitation des événements
aboutit à ce qui est appelé depuis ‘’Tafsut
Imazighen’’ (le Printemps berbère).
Les chantiers
culturels de la clandestinité
Ce réveil
ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel serein.
A la fin des années 1960 et tout au long des
années 1970, une véritable renaissance
culturelle s’est développée dans un système
underground, en dehors des circuits administratifs,
de la bureaucratie et de la censure du parti unique.
Les cours informels de berbère assurés
à l’université d’Alger par Mouloud Mammeri
étaient assidûment suivis par des étudiants
engagés dans le combat culturel ; ces cours seront
brutalement interrompus par l’administration et la fougue
de l’élite kabyle prit d’autres relais.
Un point de ralliement
sera consigné par Bessaoud Mohand Arab en fondant,
avec des amis, l’Académie berbère de Paris.
Autour de cette institution bénévole graviteront
des étudiants, des chanteurs émigrés
et de simples travailleurs. Des relais seront implantés
en Algérie, particulièrement à
Alger et en Kabylie, par l’intermédiaire d’étudiants,
de lycéens et de certaines personnes plus ou
moins instruites acquises à la cause de la défense
de la culture berbère. Mohamed Haroun, étudiant
au lycée technique de Dellys, sera un fervent
et efficace ambassadeur de cette institution au niveau
de la Kabylie.
L’arbitraire
du pouvoir avait interdit toute expression publique
de la culture berbère : des élèves
de lycées de Kabylie ont plusieurs fois été
contraints de jouer des pièces de théâtre
en arabe classique ; la télévision d’Etat
ignorait complètement la dimension berbère
de la culture algérienne en faisant l’impasse
sur cette langue et en faisant un matraquage propagandiste
sur et dans la langue arabe ; tous les signes qui renvoient
à cette culture sont pourchassés, y compris
par les forces de répression. La provocation
alla jusqu’à programmer des chanteurs arabophones
au cours d’une édition de la Fête des Cerises
de Larbaâ Nath Irathène, ce qui entraîna
de graves troubles et une féroce répression
des populations.
Cette attitude
ségrégationniste avait, comme de bien
entendu, renforcé la conviction des femmes et
des hommes de culture, des lycéens et des étudiants,
quant à la justesse du combat amazigh. Cela se
traduisit par un travail encore plus profond et plus
élargi de tous ceux qui, souvent avec des moyens
dérisoires, s’étaient investis dans la
culture.
Loin de nous
l’idée de procéder à un inventaire
des œuvres et des personnalités qui allaient
constituer le ferment de la lutte pour la culture berbère
pendant les années qui ont précédé
l’explosion d’avril 1980 ; on ne peut cependant faire
l’impasse sur certains hommes et certains symboles qui
ont fini par faire corps avec la société
: le chanteur et militant Ferhat Imazighen Imoula, Aït
Menguellet, Ben Mohamed, Mohia, Slimane Azem, Mammeri,
Matoub Lounès, la JSK…On ne pourra jamais dresser
une liste exhaustive pour une période qui a fait
intervenir également des anonymes, des militants
sans ‘’statut’’ particulier. En tout cas, chanteurs,
écrivains, animateurs d’associations et de revues
interdites, animateurs villageois, tous ont contribué,
d’une manière ou d’une autre, à l’éveil
de la conscience berbère en Kabylie.
Même les
organes officiels de l’Etat ont été investis,
d’une manière subtile et intelligente, par les
défenseurs de la démocratie et de la culture
berbère ; nous faisons particulièrement
allusion à la radio d’expression kabyle, la Chaîne
II, où ont pu s’exprimer des hommes et des femmes
de grande valeur à l’image de Benmohamed, Boukhalfa,
Hadjira Oulbachir, …etc. et à l’hebdomadaire
Algérie Actualités où travaillaient
des plumes prestigieuses comme Tahar Djaout, Abdelkrim
Djaâd…qui ont pu éclairer l’opinion sur
un certain nombre de sujets complexes liés à
la culture.
Il s’ensuivit
alors un bouillonnement culturel sans précédent
suite auquel la société kabyle a renoué
avec les grands symboles de sa culture et de son histoire
: Massinissa, Jugurtha, Juba, Jean et Taos Amrouche,
Feraoun, Abane Ramdane, Krim Belkacem,…etc.
Colère
d’avril contre une pensée et un ordre ‘’vrillés’’
Le pic des manifestations
des populations kabyles avant l’explosion d’avril 1980
fut atteint pendant la finale de la coupe d’Algérie
de l’année 1977 qui avait opposé l’équipe
de la JSK au NAHD ; les spectateurs ont exprimé
dans le stade toute leur colère contre le pouvoir
dictatorial de Boumediene et ont dit tout haut tout
le ‘’bien’’ qu’ils pensaient du président du
Conseil de la Révolution. Ce dernier, ahuri et
pris de court, n’a pas pu mettre en œuvre sur-le-champ
sa machine répressive. Mais sa rancune et son
esprit de vengeance n’ont pas tardé à
s’abattre sur le symbole kabyle qu’était l’équipe
de la JSK. A partir de la saison suivante, le club mythique
de la Kabylie prendra le nom de JET (jeunesse électronique
de Tizi Ouzou), mesure qui, par ‘’esprit d’équité’’,
touchera les autres clubs qui deviendront : MPA, MPO,
…etc.
L’université
d’Alger est rentrée en effervescence depuis déjà
des années. Le pouvoir de l’époque a toujours
géré les manifestations politiques des
étudiants par les divisions qu’il y a crées
; ainsi, aux berbéristes et communistes, il a
su opposer les islamistes qui ne reculent devant aucun
moyen, y compris la violence physique, pour mater les
autres courants porteur de modernité et de démocratie.
Le sommet de l’horreur sera atteint le 2 novembre 1982
par l’assassinat d’Amzal Kamal sur le campus de Ben
Aknoun.
Après
la mort de Boumediène, en décembre 1978,
la Kabylie servit de diversion pendant la période
de succession ouverte. Sur Cap Sigli, ‘’on’’ procéda
à un largage d’armes ‘’en provenance du Maroc’’
à partir d’un Hercule C130. L’opération
fut présentée comme une tentative de rébellion
armée fomentée en Kabylie. Dix ans plus
tard, certains acteurs politiques de l’époque
ont avoué que ce n’était là qu’un
montage aux desseins obscurs, peut-être pas si
obscurs qu’on le dit.
En 1980, la conscience
politique en Kabylie paraît atteindre sa pleine
maturité pour exprimer publiquement les revendications
historiques d’ordre identitaire et démocratique.
A ce propos, Salem Chaker écrit dans Imazighen
Assa-a : "Par delà les fluctuations conjoncturelles,
la revendication berbère est profonde, durable
et non réductible. L’interdiction, le 10 mars
1980, d’une conférence de Mouloud Mammeri sur
la poésie kabyle ancienne n’a été
que l’étincelle qui a mis le feu aux poudres
: la situation était explosive en Kabylie depuis
plusieurs années déjà, probablement
depuis le début des années 1970.
Certes, la forte
concentration d’intellectuels à Tizi Ouzou, consécutive
à la création en 1979 du Centre universitaire,
a facilité le bouillonnement et la propagation
du mouvement de protestation. Mais, même si l’université
de Tizi Ouzou a joué pendant plusieurs semaines
le rôle de fer de lance et de centre nerveux de
la contestation, celle-ci n’avait et n’a rien de spécifiquement
intellectuel. La grande majorité de la population
kabyle s’est sentie concernée par la revendication
et y a peu ou prou participé. Les manifestations,
d’une ampleur jamais vue dans l’Algérie indépendante,
se sont succédé pendant plusieurs semaines,
à Tizi Ouzou, Bougie, dans les petits centres
urbains (Michelet, Fort National, Draâ El Mizan,
Boghni, Azazga, Amizour, Sidi Aïch, Akbou…) et
dans les villages ".
Les informations
de ce qui deviendra par la suite ‘’les Evénements
de Kabylie’’ ont fait le tour du monde malgré
tous les efforts du pouvoir de l’époque tendant
à minimiser la protestation et la répression
sauvage des populations descendues dans la rue pour
des manifestations pacifiques. Depuis l’indépendance,
c’est la première fois que le pouvoir algérien
a eu à faire face à un soulèvement
populaire de cette ampleur. Aucun village kabyle n’était
resté à l’écart d’une dynamique
qui a pris de court le sérail politique et les
analystes tout à la fois. Après
l’interdiction de la conférence de Mammeri, une
marche a été organisée à
Tizi Ouzou pour dénoncer une mesure arbitraire
qui va se révéler comme la goutte qui
fera déborder le vase de la jeunesse Kabyle.
Une motion de soutien à la marche de Tizi Ouzou
sera adoptée par les étudiants de l’INH
de Boumerdès le 17 mars. Une semaine plus tard
sera opérée la première arrestation
à Tizi Ouzou ; il s’agit de Abbout Arezki, un
militant syndicaliste de l’université. Il sera
présenté à la télévision
d’État dans une scène cynique où
‘’il passe aux aveux’’, un principe moyenâgeux
selon Boukharine, condamné à mort et exécuté sous le régime de Staline.
Alger va enregistrer
une marche le 7 avril à la suite de laquelle
la presse gouvernementale va mettre en branle sa machine
propagandiste : des messages de soutien émanant
des kasma du FLN, des organisations de masse et de l’administration
sont destinés à la direction politique
du pays et reproduits in extenso dans les journaux.
Des manifestations
et des heurts sont enregistrés dans la vallée
de la Soummam suite à l’interdiction d’un gala
de Ferhat Mehenni. Tizi Ouzou est paralysée par
une grève générale le 16 avril,
tandis que Ferhat est arrêté le lendemain.
La violation
des franchises universitaires par les forces de l’ordre
dans la nuit du 19 au 20 avril 1980 et la répression
qui s’est abattue sur les étudiants et autres
militants de la cause berbère ont abouti à
des arrestations massives au sein de la communauté
estudiantine et ont conduit à l’amplification
des actions de protestation à travers toute la
Kabylie.
Face à
une telle situation, le pouvoir n’avait aucune réponse
viable à proposer si ce n’est un surcroît
de répression et des manœuvres pour gagner du
temps avec de vagues promesses. Les journées
qui ont succédé au 20 avril sont faites
de marches, de heurts avec les services de sécurité,
de barricades, de destruction des édifices publics
(administrations, entreprises et parti unique).
La télévision
d’État et la presse écrite gouvernementale-
les seuls organes d’information et de propagande de
l’époque- ont jeté l’huile sur le feu
en présentant le mouvement de protestation comme
un mouvement, tantôt séparatiste et tantôt
bourgeois/anti-révolutionnaire, mais en tout
état de cause, des manœuvres orchestrées
de l’étranger.
Un ‘’florilège’’
d’extraits d’El Moudjahid de l’époque a été
réalisé par Salem Chaker et Dahbia Abrous
et inséré dans la revue Tafsut n°14
d’avril 1990.
‘’Depuis Cap
Sigli, les maillons d’une même chaîne de
provocations impérialistes’’ (14 avril 1980).
L’UGTA fait appel à ‘’l’unité des rangs
pour briser toutes les tentatives de l’impérialisme
et de la réaction’’ (20/04/1980)
"Les événements
de Tizi Ouzou visent à saper l’unité nationale
dans le cadre d’un plan préétabli. Ce
plan a été tramé par les milieux
impérialo-réactionnaires hostiles à
la révolution algérienne et qui tentent
de semer la division dans les rangs du peuple. En évoquant
les facteurs qui ont contribué sur le plan extérieur
à attiser ces événements, M. Brerhi
(ministre de l’Enseignement supérieur) a rappelé
à ce propos le long séjour de Hassan II
à Paris et les nombreux entretiens qu’il a eus
avec les responsables français" (23 avril
1980).
C’est le 16 mai
que 24 détenus seront mis sous mandat de dépôt
et déférés devant la Cours de sûreté
de l’Etat de triste réputation. Ils seront libérés
le 26 juin après de puissantes manifestations
de soutien et une journée de protestation organisée
par Ferhat et Kateb Yacine à l’université
de Tizi Ouzou le 12 juin.
Un peu plus de
trois mois plus tard, le 1e août 1980, des animateurs
du Mouvement se sont donnés rendez-vous pour
un conclave au cours duquel un bilan de la protesta
fut dressé et de nouvelles perspectives pour
les suites à donner à la lutte furent
discutées. Cette réunion prit le nom de
‘’Séminaire de Yakourène’’ en référence
à la petite ville des Ath Ghobri où s’étaient
déroulés les travaux. Le document d’une
centaine de pages qui a sanctionné ces travaux
du Séminaire a bénéficié
d’une large diffusion et a été même
envoyé au Comité central du FLN, parti
unique qui préparait alors une… ‘’Charte culturelle’’
pour l’Algérie. Le document du Séminaire
reproduit les grandes revendications du Mouvement berbère,
à savoir principalement la reconnaissance et
la prise en charges des langues de la nation, le berbère
et l’arabe algérien ; ensuite, la revendication
des libertés démocratiques, ce qui donne
au texte une connotation politique sans ambages.
"Loin de
refléter une vision représentative de
l’ensemble du tissu sociologique kabyle qui s’est exprimé
durant les événements de Kabylie, le Séminaire
de Yakourène traduit avant tout les vues, à
un moment donné, des élites qui ont pris
les devants du mouvement. Pour autant, il n’est pas
dénué de sens et de portée. En
effet, c’est la première fois que l’on assiste
à l’émergence d’une voix berbériste
dans l’espace public algérien" (Maxime Aït
Kaki).
On sait ce que
nous a réservé la Charte culturelle du
FLN : plus de baâthisme, plus de répression
culturelle, dégradation du niveau scolaire dû
principalement à l’arabisation, confection d’une
liste de prénoms au niveau de l’état civil
où l’on retrouve toutes les filiations orientales
mais non celles du pays historique dont le premier substrat
est l’amazighité.
C’est à
partir de 1981 que le mouvement se dote d’un organe
d’expression et même de théorisation de
la lutte pour la culture berbère ; il s’agit
de la revue Tafsut dont le nom symbolise le Printemps
berbère. Au cours de cette même année
fut célébré le premier anniversaire
du 20 avril 1980, événement auquel ont
assisté des dizaines de milliers de personnes
à Oued Aïssi. Un mois plus tard, au cours
de la célébration de la Journée
nationale de l’étudiant, le 19 mai, des étudiants
sont arrêtés à Alger et Béjaïa,
puis mis en prison, pour avoir manifesté dans
la rue.
Marche
rythmée vers le Printemps noir
En tout cas,
après le grand réveil du 20 avril, la
Kabylie ne connaîtra qu’agitation, manifestations
et protesta. Tout au long des années 1980, un
‘’destin rebelle’’ marque la Kabylie. Au milieu de la
décennie, le mouvement berbère a essayé
de se donner de nouveaux moyens de légitimation
plus consensuels et plus ‘’universels’’. C’est ainsi
que fut créée la Ligue des Droits de l’homme
avec les principaux animateurs : Saïd Sadi, Ali
Yahia Abdennour, Mokrane Aït Larbi et Hachemi Naït
Djoudi. Une autre organisation vit le jour à
la même période ; c’est l’association des
fils de chouhada. Les animateurs de ces deux organisations
furent arrêtés pendant l’été
1985, au moment où les autorités officielles
festoyaient à l’occasion de la fête de
l’indépendance et de la jeunesse. Au cours du
même été, la première rébellion
armée islamiste prit le maquis après avoir
attaqué la caserne de police de Soumaâ.
Les éléments de Bouyali ont pris position
dans les monts de Larbaâ. Et, comme un ‘’malheur’’
ne vient jamais seul, des éléments du
MDA, parti clandestin de Benbella, furent arrêtés
au cours de la même période pour une obscure
affaire de ‘’trafic d’armes’’. Le réveil politique
de cette année 1985 a déjà réalisé
une grande prouesse historique : le sommet de Londres
entre deux compagnons et ennemis d’hier, Aït Ahmed
et Benbella.
La saison va
se terminer par ce que les Kabyles ont toujours considéré
comme un seuil à ne pas franchir, l’arrestation
d’Aït Menguellet le 5 septembre 1985 pour une ténébreuse
affaire de ‘’détention d’armes de guerre’’, alors
qu’il s’agissait de vieilles pièces de musée.
Avec le recul, l’année 1985 nous paraît
comme une répétition générale
d’une pièce qui va se jouer d’une manière
tragique à partir de 1989. D’autres secousses
de moindre intensité viendront s’ajouter à
cette machine bien emballée : le Constantinois
va se révolter en 1986 comme l’Oranais en 1982
: pour des raisons sociales facilement identifiables
quand ce n’est pas …le pouvoir qui, par le truchement
des services, joue au contre-feu, au saupoudrage de
révoltes dans un but de diversion.
Après
la chute des cours du pétrole et la faillite
du PAP (programme anti-pénurie), l’Algérie
se lèvera avec une gueule de bois un certain
5 octobre 1988. Presque un millier de morts ; la Kabylie
n’y prendra pas une grande part du fait qu’elle sentait
des manipulations et des manœuvres au sein du sérail
politique de l’époque. Cependant, elle sera touchée
dans sa chair en la personne de Matoub qui fut gravement
blessé par une rafale de balles tirées
par un gendarme à l’entrée de Aïn
El Hammam.
Le sacrifice
des enfants d’octobre 88 a ramené avec lui une
certaine libéralisation du champ politique et
du milieu médiatique. L’adoption d’une nouvelle
constitution en février 1989, la création
ou la réhabilitation des partis politiques et
le lancement de journaux privés avaient donné
l’illusion d’une véritable ouverture démocratique.
Cependant, il fallait être d’une sacrée
ingénuité pour admettre que le pouvoir
rentier acceptât de se remettre en cause et de
signer son arrêt de mort par l’instauration d’une
véritable démocratie. Il savait que le
vers était dans le fruit en autorisant les partis
islamistes à activer librement sur la scène
politique. Alors, il conçut un jeu où
il sortirait gagnant par l’agitation d’un épouvantail
ou croque-mitaine qu’est la mouvance religieuse. Sans
doute, une partie du jeu devint franchement incontrôlable.
Quoi qu’il en
soit, les germes de destruction et de nihilisme nourris
par l’intégrisme islamiste ont fini par annihiler
tout espoir de vie démocratique en Algérie.
Malgré
le voile de silence et de meurtres qui tombe sur le
pays à partir de 1992, la Kabylie a continué
à résister par la mobilisation citoyenne
et- ce n’est pas une coquetterie intellectuelle- par
la revendication des droits linguistiques et identitaires.
La grève du cartable de 1994, qui a vu presque
un million d’élèves déserter l’école
pendant une année, en est la preuve tangible.
Les fruits qui en sont issus ne sont pas du tout négligeables
malgré les limites naturelles qui sont les leurs
: introduction de Tamazight à l’école
et création d’une institution chargée de la promotion de la langue
berbère, le Haut Commissariat à l’Amazighité.
Ce qui, cependant,
fera le malheur de la Kabylie dans sa combativité
et l’unité de sa lutte, est cette forme de tutelle
politique ‘’bicamérale’’ exercée par les
deux partis politiques les plus représentés
dans la région, le FFS et le RCD. Les luttes
homériques auxquelles ils se sont livrés
pendant plus de dix ans sont faites d’invectives, d’insultes
et d’inélégance dommageables à
l’ensemble des populations de Kabylie.
C’est sur ce
fond trouble- fait de luttes intestines et de terreur
intégriste- que la Kabylie vivra d’abord l’assassinat
du chanteur-symbole Matoub Lounès en 1998, événement
qui s’accompagnera d’une grave crise où des jeunes
seront tués au cours des manifestations, ensuite
l’assassinat de Guermah Massinissa par la gendarmerie
de Beni Douala. Ce dernier drame a été
suivi, quelques jours après et par une intrigante
coïncidence, par l’arrestation de lycéens
à Amizour par des éléments de la
gendarmerie nationale.
La boite de Pandore
fut ouverte et la Kabylie comptait chaque jour ses morts
jusqu’à dépasser la centaine. Des jeunes
furent fauchés par les balles assassines des
gendarmes à la fleur de l’âge. Le nouveau
cycle de la protesta kabyle atteignit son apogée
lors de la marche du 14 juin 2001 par laquelle la fraîche
organisation des aârchs comptait présenter
au président de la République une série
de revendications inscrites dans la Plate-forme d’El
Kseur. Outre les réparations morales et matérielles
liées aux assassinats et blessures par balles
des jeunes Kabyles ayant participé aux manifestations
et émeutes, le texte reprend les revendications
historiques de la Kabylie relatives à l’institutionnalisation
de Tamazight, la reconnaissance de l’identité
berbère sur le plan historique et culturel et
une démocratisation effective de la vie publique.
Nous savons le sort réservé à une
marche qui a drainé quelque deux millions de
manifestants : matraquage et lynchage de la part des
services de sécurité, appel fait aux habitants
d’Alger de ‘’défendre leur ville’’ face aux ‘’envahisseurs’’.
L’entêtement et la maladresse du pouvoir ont radicalisé
les positions des citoyens et de l’organisation des
aârchs. La protestation s’est poursuivie sur plusieurs
mois et même plusieurs années. Des élections
locales, législatives et présidentielles
ont été boycottées dans un climat
de tension extrême. Après que les deux
principaux partis implantés en Kabylie eurent
été dépassés par les événements,
une mouvance autonomiste a essayé de se structurer
à la périphérie des aârchs
: le MAK, Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie,
représenté principalement par Ferhat Mehenni.
Outre cet imbroglio
intra-kabyle, la confusion et les dissensions ont atteint
leur apogée lorsque l’ancien chef du gouvernement,
Ali Benflis, a voulu entamer un dialogue avec une aile
des aârchs ; ce fut le fameux épisode Alilouche
qui avait discrédité l’idée même
de dialogue.
Avec l’appel
au dialogue lancé par le nouveau Premier ministre
en été 2003, les appréhensions
des aârchs ont mis du temps à s’estomper.
Cela ne se fit pas sans accroc, puisqu’une aile anti-dialoguiste
a vu le jour suite aux premiers pourparlers avec Ouyahia.
Le changement
de gouvernement en juin 2006 a entraîné
dans son sillage une remise en cause des acquis du dialogue-
c’est à Béjaïa, en août 2006,
que Belkhadem déclara que, pour lui, le dialogue
était clos- et, pire, une certaine désagrégation
du groupe des aârchs qui les poussera en rangs
plus que jamais dispersés vers l’échéance
électorale du 17 mai 2007.
À l’échelle
de l’histoire des luttes pour la réhabilitation
de la culture berbère, l’épisode des aârchs,
dont on ne peut tout de suite prédire la fin
ou le regain de vigueur, sera très probablement
considéré comme une des étapes
importantes d’une remontée de l’histoire qui
en appelle d’autres combats et d’autres formes de lutte
qui ne peuvent faire l’économie d’un investissement
plus sérieux et plus assidu dans le domaine de
la culture de façon à capitaliser les
acquis déjà engrangés (enseignement
de tamazight à l’école et à l’université,
création littéraire et audiovisuelle qui
commence à s’imposer sur le terrain,…) et à
explorer les nouvelles voies qu’imposent la technologie
et la mondialisation de l’économie.
LIRE
AUSSI
Le défi permanent, 20 avril
2005
|