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20 avril 2006
La contestation citoyenne en Kabylie, relayée par les événements du Printemps noir de 2001, a le mérite de mettre en avant une question aussi importante que lancinante : le rôle des mouvements de masse dans la dynamique sociale et la réalité socio- économique de la région de Kabylie. Politiquement, les origines de ce soulèvement restent énigmatiques et entourées des non-dits. La seule raison qu’on s’autorise à "avouer" est celle visant à déstabiliser le président de la République, consacré par les urnes deux ans plus tôt, dans sa lancée vers la réalisation de son ambitieux programme de relance économique. A part cela, les événements de Kabylie étaient plus douloureux et plus meurtriers que n’importe quel autre soulèvement populaire de l’Algérie post-indépendante : 126 jeunes assassinés par un corps de sécurité républicaine, les gendarmes en l’occurrence, durant la période de 2001/2003, des milliers de blessés et des centaines d’handicapés à vie.
La contestation kabyle, ou à la recherche de la citoyenneté
Comme pour les événements de 1980, où l’Etat à anéanti
toute forme d’entreprenariat privé en Grande Kabylie, la période
de 2001/2004 a été aussi marquée par une inertie quasi
totale de toutes les activités économiques, sociales, politiques
et culturelles.
La répression sanglante des manifestants en Kabylie durant trois ans(2001,2002
et 2003), a donné lieu à l’émergence d’une structure, dont
le mode de fonctionnement est puisé du système ancestral de la
gouvernance locale, les Archs en l’occurrence. Alors que l’essence du soulèvement
a induit une mise en perspective les réalités sociales, économiques,
culturelles et politiques de la région, l’apparition des acteurs, ayant
formé la structure chargée de contenir la foule, a fini par remettre
en cause l’efficacité et l’utilité des partis politiques, acquis
pourtant au prix des sacrifices des enfants d’octobre 1988.
"Les réactions des partis politiques les plus ancrés dans
les régions kabyles n’ont pas pu se transformer en action politique relayant
valablement ce qui prend la forme d’un véritable soulèvement…
le FFS et le RCD, étaient en fait paralysés par l’ampleur et l’imprévisibilité
du mouvement", écrit le sociologue Mohamed Brahim Salhi dans son
exposé : "Le local en contestation, citoyenneté en construction.
Le cas de la Kabylie".
Cinq ans après le début de la contestation et deux ans après
l’arrêt des hostilités entre les jeunes protestataires et le pouvoir
central, les délégués des Archs ont engagé le processus
du dialogue avec le chef du gouvernement depuis janvier 2004 en vue de satisfaire
les revendications sociales, politiques, culturelles et identitaires contenus
dans la plate forme d’El Kseur, ces mêmes partis peinent à retrouver
leur aura d’antan. L’illustration est venue des résultats des élections
municipales partielles du 24 novembre dernier, où seulement 30% des Kabyles
de Tizi Ouzou et 34% de Bejaia se sont rendus aux urnes.
Le recours à une organisation ancestrale pour gérer une crise
à la dimension de celle d’avril et mai 2001, devrait être interprété,
selon les sociologues, comme étant un besoin de changement du mode d’organisation
sociale. Il est vrai que dans le feu de l’action et l’urgence qui s’y sont imposés,
les citoyens, en manque d’idées peut-être, ont opté pour
un mode aussi ancien mais qui demeure efficace en temps et en espace. Les villages
de Kabylie continuent d’exercer ce modèle de "gouvernance"
comme base incontestable du maillon formant les institutions consultatives de
la République.
Le message était perçu différemment par la société
civile nationale et locale. Mais ce qui est apparu au fil des quatre années
ayant suivi avril 2001 est que les Kabyles ont manifesté un besoin de
changement. C’était, estiment les sociologues, l’expression d’un peuple
qui veut construire sa citoyenneté. Et c’était le début
d’une autre ère sociale en Algérie en général et
en Kabylie en particulier.
Ainsi, il n’est aucunement difficile de déduire de ces années
de contestation citoyenne et de la conduite, en somme imprévisible, des
délégués du Mouvement citoyen, que la société
kabyle se démarque du modèle centralisé de la gouvernance
et remis en cause le système politique existant. Ce qui impose, de fait,
un autre regard sur le besoin de la société civile de figurer,
non en tant qu’entité à qui on impose des idées et autres
projets, mais en sa qualité d’acteur à part entière dans
la gestion de son quotidien.
L’adhésion massive des populations de Kabylie dans l’entreprise des Archs
au lendemain de leur structuration, renseigne amplement sur ce besoin longtemps
réprimé par le pouvoir central via des restrictions culturelles,
économiques, mais surtout en fermant les canaux d’expression libre. "L’autocratie
intellectuelle" érigée en appareils politiques ayant connu
leur période faste au lendemain de leur création, et qui étaient
loin des pulsions et nécessités réelles des citoyens,
a fini par démontrer son incapacité de poser d’alternative et
mener les débats autour des projets de société censés
être nouveaux et créateurs d’idées et d’initiatives modernes.
Pour M. Salhi, le recours à la structure des Archs "accentue une
situation de vacuité politique et neutralise toute possibilité
d’alternative pour le prolongement d’un débat sur "le vivre ensemble",
dans la diversité. Et ce, avec un retour critique sur les modes d’organisation
de la société et de participation aux affaires publiques à
partir de lieux locaux et dans la proximité”.
Une dangereuse récession économique
Les événements d’avril 2001 ont eu, par ailleurs, des répercussions
économiques très dangereuses sur le processus du développement
de la Kabylie. Durant au moins trois ans, la machine économique, productrice,
commerciale et de service a failli être réduite au plus bas niveau
de la courbe.
Au moment où la région enregistre le plus haut taux de chômage
à l’échelle nationale (un tiers de la population locale à
Tizi-ouzou contre 30% dans l’ensemble du pays) et un sous-emploi de 75% de la
population active, des opérateurs privés qui s’y sont à
peine installés, délocalisent leurs entités économiques
vers des cieux moins agités qu’en Kabylie.
Déjà embourbés par une fiscalité agressive et des
lenteurs bureaucratiques pour s’y installer, ces créateurs de PME ont
trouvé durant ces événements l’argument qui manquait pour
délocaliser leurs projets et " remettre " des centaines de
travailleurs au bras des agences d’emploi.
Un phénomène qui était, non sans aggraver le climat social
déjà délétère et précaire engendré
par la crise économique de 1985, la compression des effectifs dans les
entreprises publiques qui croulaient sous des dettes extravagantes en 1997 en
sus de la non-attractivité d’investisseurs que connaît la région
depuis toujours.
Si le soulèvement du printemps 2001 a contribué d’une façon
directe au changement des mœurs politiques, il n’en demeure pas moins que les
répercussions socio-économiques sont des plus dramatiques dans
la mesure où la région était devenue, non seulement incapable
de créer des richesses propres, accentué par le désinvestissement,
mais elle devait également faire face au poids aggravant de chômage.
L’ensemble des projets dits de grande envergure, à l’image des infrastructures
publiques de base, a été figé au stade de maquettes. Deux
lectures étaient alors véhiculées par l’opinion publique
: l’une qui dit que l’inertie de ces projets est due à la politique de
l’Etat qui cherchait à immobiliser toutes les initiatives du développement
pour étouffer la protestation citoyenne, l’autre qui s’autorise
l’idée de l’isolement totale de la région sur tous les plans.
Quant aux détenteurs de capitaux et de projets d’investissement, le climat
d’instabilité politique que connaît la Kabylie n’est pas du tout
propice à l’investissement.
Les échanges commerciaux n’ont pas échappé, non plus, aux
conséquences de la protestation citoyenne de Kabylie. Il est vrai que
les volumes d’échanges sont réduits aux simples opérations
de l’écoulement de marchandise par des petits grossistes, - sans toutefois
réussir à avoir l’envergure de grands distributeurs -, et des
détaillants achetant les différents produits de consommation
des autres régions du pays. Ces mêmes activités ont subit
des effets néfastes poussant certains à baisser rideau. Sans omettre,
bien évidemment, le cumul des dettes fiscales qu’ils doivent au Trésor
public ayant contraint des dizaines, si ce n’est des centaines de commerçants,
soit à fermer boutique soit à délocaliser leurs activités.
Cette situation est restée pendante jusqu’en décembre 2005 avant
que les pouvoirs publics ne décident l’effacement des dettes fiscales
pour certains commerçants et l’allégement d’impôts pour
les autres. C’était le résultat de consultations marathoniennes
entamées avec les délégués des Archs dés
la signature de l’accord cadre avec Ouyahia, en sa qualité de chef du
gouvernement et interlocuteur direct du Mouvement citoyen dans le processus
du dialogue, avec les représentants des administrations intervenants
dans le commerce et la fiscalité.