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19 avril 2006
Cinq années après avoir enterré ses enfants assassinés à la fleur de l’âge, et 26 ans après avoir ouvert la voie au combat démocratique, la Kabylie est-elle prête à se regarder en face et à faire le bilan de toutes ses années de lutte ?
D’un printemps à l’autre, la région renoue
avec ses divisions, ses fractures, ses malheurs et au lieu de se projeter vers
l’avenir elle fait une fixation sur son passé. Un passé fait de
contestations, de sacrifices et d’opposition à un pouvoir toujours prêt
à sortir le bâton pour amener le citoyen à plier l’échine
et à rentrer dans les rangs. Cinq ans après l’assassinat de Massinissa
Guermah, la population locale est allée de déception en déception.
Son combat, sa mobilisation, ses sacrifices semblent aujourd’hui vains. Des
assassinats aux émeutes, de la répression féroce au pourrissement,
le pouvoir a su jouer sur l’usure. La formidable mobilisation des citoyens de
Kabylie aux premières heures de la crise s’est effilochée au fil
des mois, laissant place à une lutte d’intérêt entre les
différents acteurs locaux, à savoir les partis politiques traditionnels
et le mouvement des archs. Les uns et les autres se sont adonnés à
une guerre sans merci, réduisant de fait la force de contestation et
de mobilisation de la région. L’insécurité, la violence,
le chômage, la délinquance, les retards immenses dans le développement,
sont aujourd’hui les phénomènes qui font la particularité
de cette région. Lorsqu’en novembre 2005, les élections partielles
ont révélé le retour du FLN et du RND et le recul des deux
partis traditionnels, personne n’a osé se dire que si des citoyens ont
voté pour les partis du pouvoir c’est que quelque part le FFS et le RCD
ont failli, déçu. Mais comme en Kabylie, lorsque quelque chose
ne marche pas, c’est la faute au pouvoir, on continue à tourner en rond.
Aux côtés des deux structures politiques sociologiquement influentes,
les archs tentent de garder un semblant de place sur l’échiquier local,
déniant à tout le monde le droit de parler au nom de la Kabylie.
Lorsque quelqu’un se sent fort, il tente de brimer l’autre, de lui interdire
toute forme d’expression, parce que dans cette région aux avant-gardes
du combat démocratique, toute personne qui ose contredire le discours
ambiant est taxée d’être à la solde du pouvoir. Après
avoir été le lieu de tous les débats avant-gardistes, certains
acteurs dans cette Kabylie de 2006, nouveaux pour la plupart, ne tolèrent
plus aucune voix discordante. Les archs accusent les partis de jouer le jeu
du pouvoir. Les partis, quant à eux, considèrent les archs comme
des agents du pouvoir. Et entre les deux, le citoyen attend, espère et
désespère de voir un jour toutes ces années de lutte donner
ses fruits. Avec les nouvelles assemblées locales, les deux partis traditionnels
se sont alliés chacun de son côté au FLN ou au RND, alors
que les archs, qui voient le RCD et le FFS comme des ennemis mortels, sont ballottés
entre les promesses et les rendez-vous ratés avec Ouyahia. Au lieu de
s’allier avec le frère pour combattre l’adversaire commun, on s’allie
avec l’ennemi pour affaiblir le frère. Aujourd’hui, on ne parle plus
de la plate-forme d’El Kseur, du jugement des assassins. Au moment où
les islamistes réoccupent doucement le terrain et les partis du pouvoir
multiplient les sorties et les actions de proximité, les partis d’opposition
se font discrets, alors que les archs cherchent à moraliser une société
déstructurée en s’attaquant aux lieux de débauche. Marches,
rassemblements, meetings, conférences-débat et colloques se succèdent
pour marquer ce printemps kabyle, mais après le 20 avril on attendra
l’année prochaine pour venir réoccuper la scène et répéter
le même discours en rendant hommage à ceux qui ont marqué
l’histoire de cette région et de son combat pour l’identité amazighe
et la démocratie.