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20 avril 2006
On est le 18 avril 2001. Une journée quelconque, presque anodine, dans une Kabylie qui ne vit, depuis quelques jours, que pour la 21e année de son Printemps berbère. Une Kabylie qui, sans qu’elle le sache, ni qu’elle le veuille vraiment, vient de prendre un autre rendez-vous avec l’histoire pour vivre (et commémorer par la suite) l’un des printemps les plus sanglants de son histoire.
On ne saura peut-être jamais ce qui s’est réellement
passé dans les sous-sols de la brigade de gendarmerie de Béni
Douala en cette maudite journée, pour que le jeune Moumouh y perde la
vie. Cinq ans après les faits, les mystères qui ont entourés
ce meurtre ne sont toujours pas élucidés et, aujourd’hui encore,
personne ne sait vraiment s’il s’agit d’un acte délibéré,
d’une manigance arrangée ou d’un simple concours de circonstances. Ce
qui est sûr, par contre, c’est que le tragique destin qu’a connu le jeune
Guermah Massinissa allait mettre Béni Douala, Tizi Ouzou et bientôt
toute la Kabylie est à feu et en flammes. A peine la nouvelle de sa mort
connue, les Ath Douala, offensés et scandalisés, entreprennent
d’assiéger la caserne des gendarmes pour tenter de venger leur jeune
innocent. Des escarmouches très intenses ont eu lieu dès la journée
du 19 avril. Au soir du même jour, la situation devient inquiétante
: Béni Douala s’enfonce définitivement dans la violence. Pire
encore, l’agitation s’est rapidement propagée vers d’autres localités
de la wilaya où les émeutes ont dangereusement gagné en
intensité. Les populations d’Azazga, Fréha, Ifigha, Bouzeguène,
Larbaâ Nath Irathen et bien d’autres se sont mises à reproduire,
mécaniquement presque, le même procédé que celui
initié par les Béni Doualis. Les brigades de gendarmerie sont,
de ce fait, systématiquement prises d’assaut et attaquées à
coup de pierres et de cocktails molotov. Le 22 avril au soir, les affrontements
qui ont déjà atteint une quinzaine de communes, deviennent plus
violents que jamais. On recense les premiers blessés sérieux.
Les jeunes manifestants ne reculent plus devant rien. Devenus insensibles au
gaz lacrymogène et totalement indifférents aux tirs de sommation,
ils laissent exploser une telle fureur que certaines brigades, pourtant bâties
en un solide béton, commencent à subir d’importants dégâts.
L’embrasement est général !
Côté politique, c’est la totale banqueroute. Les incessants appels
au calme lancés par les responsables politiques locaux demeurent lettre
morte. Les jeunes manifestants ne se reconnaissent plus dans les discours des
politiques. Ils s’entêtent à persévérer dans la violence.
Cette même défaillance est également décelée
aux plus hautes sphères du pouvoir. Les erreurs d’appréciation
se suivent et se succèdent et les officiels (notamment le ministre de
l’Intérieur), tombent dans de graves — mais surtout regrettables — inadvertances.
Leurs attitudes provoquent un dangereux regain de violence. Cette fois, c’est
irrémédiable, les politiques et les officiels s’affichent incapables
d’endiguer la colère montante des jeunes émeutiers kabyles. Entre
temps, le corps de la gendarmerie organise sa “riposte”. Celle-ci sera d’une
brutalité inouïe puisque les Darkis n’ont pas hésité
à tirer sur les manifestants : c’était un véritable carnage.
Les premières victimes tombent le 27 avril 2001, le jour-même où
la localité de Seddouk à Béjaïa enterrait sa première
victime, tombée le 25 du même mois. Les 28 et 29 avril ont été
des journées particulièrement sanglantes. Azazga, une ville où
les émeutes se poursuivent à un rythme effréné depuis
plus d’une semaine, est le théâtre d’une terrible boucherie : neuf
jeunes manifestants y sont assassinés en une seule journée. La
situation a définitivement dégénéré. La Kabylie
est à feu et à sang.
L’ascension des archs
La Kabylie sera livrée à la répression des gendarmes un
mois durant. Vers la mi-mai, les appels au calme reçoivent, enfin, un
écho favorable. La région connaît ses premiers moments de
répit. Une structure, à la dénomination archaïque,
commence à faire parler d’elle. En ces quelques jours de trêve,
cette dernière entreprend de canaliser, même momentanément,
la colère des émeutiers. Le Mouvement citoyen des archs vient
de naître. Il sera officiellement baptisé le 18 mai 2001 lors d’une
rencontre tenue à Illoula. Trois rencontres préliminaires étaient,
néanmoins, nécessaires pour accorder les violents et discuter
des dernières consignes organisationnelles. Elles ont eu lieu à
l’université de Tizi Ouzou, Ath Djennad puis Béni Douala. Au sortir
de la réunion d’Illoula (les réunions finiront par changer d’appellation
pour devenir conclaves), les participants avaient accouché de la toute
première plate-forme de revendications de l’histoire des archs. Mieux,
un appel solennel est même lancé pour l’organisation d’une marche
populaire à Tizi Ouzou-ville et ce, pour la date du 21 mai 2001.
Le Mouvement citoyen des archs entamera, suite à cela, plusieurs campagnes
de structuration, lesquelles seront peaufinées et améliorées
à la veille de la marche historique du 14 juin 2001, dont le principe
était entériné trois jours auparavant (le 11 juin) à
El Kseur. Le code d’honneur et les principes directeurs des archs n’ont pas
tardé à voir le jour. La plate-forme d’El Kseur sera explicitée
à Larbaâ Nath Irathen en date du 31 octobre 2001.
De la colère naquit l’espoir
Durant les cinq années qui ont suivi les douloureux événements
de 2001, la Kabylie a connu (et a subi parfois) plusieurs événements
qui y ont latéralement bousculé l’ordre établi avant ce
fameux 18 avril 2001. Les archs se sont définitivement imposé
sur l’échiquier politique local et tenaient, à une cadence infernale,
de multitudes de conclaves à l’effet de gérer un contexte fort
délicat. Il faut dire qu’à cette époque, la région,
toujours endeuillée et meurtrie, a quasiment fini par tomber sur ses
deux genoux sur le plan social et économique. L’inertie tous azimuts
était le lot incontesté de tous les Kabyles. Les émeutes
deviennent plus espacées et moins violentes. A l’appel des archs, la
Kabylie a tourné le dos aux législatives de mai 2002 et aux municipales
d’octobre de la même année. Les partis politiques, eux, ne font
leur réapparition qu’à l’occasion des partielles de 2005 qui,
il faut le rappeler, ont eu lieu suite à la condition préalable
des archs, consistant à révoquer les “indus élus” avant
l’entame de tout processus de dialogue. Entre temps, la Kabylie connaîtra
trois consultations électorales et les délégués
entament leurs premiers rounds de pourparlers avec les représentants
de l’Etat algérien. La mise en œuvre de la plate-forme d’El Kseur peut
enfin avoir lieu. Les résultats définitifs de ces 28 mois de dialogue
seront rendus publics le 25 avril prochain. Aujourd’hui, cinq ans après
le Printemps noir, la Kabylie semble comme vouloir aspirer à un lendemain
meilleur. Une Kabylie qui, il faut le noter, ne regrette absolument rien
de ses pulsions coléreuses envers ceux qui l’ont méprisée,
puis endeuillée. Trop de larmes et trop de sang. La région voudrait
bien réapprendre à vivre... sans amnésie envers les douleurs
du passé.