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 19 avril 2006

L’interdiction de la conférence sur « les poèmes kabyles anciens », que devait donner da L’Mouloud au centre universitaire de Tizi Ouzou le 10 mars 1980, a été l’agression de trop qui a fait déborder le vase. L’obstination du pouvoir à bâillonner toute expression culturelle provoquera « la révolte de 1980 ».

La riposte populaire, par la mobilisation générale face à la violente répression, a été sans attente et sans précédent. Cette nouvelle dynamique d’essence populaire, en parfaite symbiose avec l’élite militante et intellectuelle, sonnera le glas du régime et marquera un tournant décisif dans le combat identitaire et démocratique en général. En fait, pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie, la question identitaire et culturelle, confinée durant des années dans des cercle restreints, a été posée dans la rue par la population, notamment la jeunesse. Tafsut N’ 80 arriva au bout d’un long parcours du peuple algérien pour le recouvrement de sa liberté et sa dignité, parsemée de beaucoup d’obstacles et d’amertume dues, d’une part, à la politique exclusiviste des gouvernants et, aux préjugés et méconnaissance de l’histoire, sciemment falsifiée pendant des décennies d’autre part. depuis la crise anti-berbériste, pierre inaugurale du combat identitaire qui culmina en 1949, où des militants nationalistes et berbéristes, à l’image d’Imache, secrétaire général de l’ENA, soutenu plus tard par Laïmèche, Benaï, Ould Hamouda, Ali Yahia et autres du PPA-MTLD, ont été offensés pour la seule raison d’avoir revendiqué l’Algérie algérienne et dénoncé le mémorandum adressé à l’ONU par Messali, alors dirigeant du PPAC. Il est signifié dans ce document que l’histoire de l’Algérie commençait à partir du VIIe siècle, occultant par là un pan entier de l’identité et la culture millénaire du nord africain. Face au colonialisme, ces mêmes militants acceptèrent de taire leurs divergences et sacrifier leur idéal pour se consacrer dans l’unité des forces nationales à la libération du pays, seulement au moment où le peuple algérien et particulièrement les régions berbérophones croisaient le fer avec acharnement contre l’ennemi ; d’autres ensorceleurs conspirèrent pour piéger l’histoire et travestir l’Algérie. A l’Indépendance, le pays, ensanglanté par les rudes années de la guerre et amoindri par la perte de ses valeureux cadres, se retrouva amputé de sa culture, sa langue et son identité amazigh. En guise de reconnaissance, la Kabylie, qui a été à l’avant-garde de la lutte de libération depuis le mouvement national dont la majorité de ses fondateurs est issue, sera trahie et poignardée dans le dos. La première sentence tomba comme un couperet, le pouvoir en place décida que, désormais, l’Algérie sera exclusivement arabe. Une véritable machine de « désamazighisation », appuyée par les tenants du panarabisme, sera mise en branle avec les missions d’étouffer et diaboliser tout ce qui sera en rapport avec la culture berbère. La première Constitution et les différentes chartes exclurent la dimension amazigh de la définition de l’identité algérienne et consacrèrent le déni des droits fondamentaux de l’homme. La nomenclature touchait tous les domaines de la vie : l’école, la chanson, la radio, la vie culturelle ou politique, prénoms berbères, etc. Sous l’oppression du régime, l’OFB décida de riposter à la violence par la violence. Les locaux d’El Moudjahid et le tribunal de Constantine furent plastifiés. En signe de représailles et pour taire toute velléité, les militants de l’académie berbère, initiée par Boussaoud, inaugurèrent la cour de sûreté de l’Etat. De lourdes peines furent prononcées contre essentiellement Medjber et Haroun allant de la peine capitale à la réclusion à perpétuité, le pouvoir profita de l’opportunité pour accélérer et légitimer la machine répressive ; l’académie berbère sera fermée sous injonction d’Alger, son fondateur fut exilé à Londres. Cela n’arrêtera en rien la détermination de nombreux militants à braver l’interdit au risque de déclencher les foudres du système. des espaces furent occupés parfois de force et avec virulence dans les stades, sous la bannière de la JSK, autour de Ferhat Imazighen Imoula qui s’affirma dans la chanson engagée, Mohya dans le théâtre, Mammeri dans le domaine de la recherche et de l’enseignement, Alliche, Sadi dans le domaine littéraire, Ben Mohamed et Benhanafi en poésie et autour de la Chaîne II et beaucoup d’autres qui crièrent tout haut ce que le peuple murmurait tout bas. Les élites militantes et intellectuelles retranchées dans la clandestinité tentent une résistance par la sensibilisation dans les milieux universitaires et ouvriers ; ils réussirent à semer les germes de la contestation parmi la population qui ne tarda pas à donner ses bourgeons qui fleuriront un certain printemps, le 20 avril 1980, dans toutes les régions de Kabylie et de l’Algérois. Au-delà de la revendication identitaire, car posée sur le terrain des luttes démocratiques, le printemps berbère ouvrira le chemin a d’autres luttes d’émancipation. le 20 avril, qui surprendra le système de par son arrogance, a eu l’audace, pour l’époque, de jeter cette revendication dans la rue, drainant avec lui d’autres revendications qui touchaient tout le peuple algérien. Les militants berbéristes étaient à l’avant-garde de toutes les luttes ; des femmes contre le code de la famille, des droits des enfants de chouhada, des droits de l’homme, du respect des libertés, du pluralisme et de la démocratie tout simplement. Profondément enracinée, car portée dans le cœur des millions d’algériennes et d’algériens de génération en génération, la question amazigh ne pouvait plus faire marche arrière, elle vient de faire son entrée dans la scène publique, politique et nationale. A chaque débat, tamazight émerge et finit par glaner quelques acquis. C’est ainsi que les départements de tamazight sont créés à Tizi Ouzou et Béjaïa, suite à la grandiose marche populaire organisée par le MCB à Alger le 25 janvier 1990, tout comme son introduction à la télévision juste avant les législatives de 1991 où son introduction à l’école après une année du boycott scolaire en 1994-1995. L’aboutissement de tamazight comme langue nationale et officielle, revendication vieille de près d’un demi-siècle, fera aussi son chemin doucement mais sûrement. l’amendement de la Constitution en 1996 a vu s’intégrer tamazight dans son préambule en tant que composante de la personnalité algérienne aux côtés de l’arabe et de l’islam ; sa constitutionnalisation comme langue nationale restera incontestablement l’événement qui marqua l’histoire du combat identitaire ; il s’agit d’un acquis arraché suite aux événements du printemps noir, au prix d’une centaine de martyrs, de handicapés et des milliers de blessés sur fond de manipulations sournoises du pouvoir relayé par sa clientèle. Cette avancée partielle constitue sur le plan de la symbolique une grande victoire, même si sa concrétisation sur le terrain bute encore à des résistances et des manœuvres. Malgré les frictions qui ont miné la classe politique, après l’ouverture démocratique, le MCB a constitué durant des années une véritable école où des milliers de jeunes en communion avec les anciens militants ont été initiés au combat, à la découverte des grandes valeurs : droits de l’homme, démocratie et de citoyenneté. Laminé par l’usure et les querelles intestines, à la grande joie du pouvoir et des islamistes, le MCB mourra après avoir porté haut le combat amazigh pendant plus d’une décennie. la Kabylie perdra depuis son immunité face à ses adversaires de tout bord. C’est dans ce contexte que Matoub, le militant assassiné en 1998, après avoir été kidnappé en 1995, est relâché sous la pression du MCB. Seulement, les événements, qui suivent l’assassinat de Matoub et d’autres jeunes, révèlent au grand jour le rôle déterminant du MCB en tant que creuset des forces démocratiques et espace d’expression populaire. l’incapacité des forces existantes à faire face aux agressions ennemies d’une part et à contenir la déferlante pression de la population, particulièrement les jeunes, a ouvert la voie à tous les aventurismes, d’autre part. L’assassinat du chanteur symbole a dévoilé la rupture entre les générations militantes et généré une nouvelle radicalité chez les jeunes qui rejettent tout cadre politique structuré et toute autorité même les plus crédibles, irrité encore par le mépris du pouvoir face à des revendications, pourtant reconnues justes, qui contrastent bien avec l’impunité accordée aux terroristes qui ont ensanglanté le pays durant une décennie : la voie pacifique est alors plus que jamais compromise. Cette option s’affirma à l’éclatement des événements du printemps, noirci par le deuil en 2001 suite à l’assassinat de Massinissa et l’enlèvement de deux collégiens d’Amizour. La Kabylie n’a échappé au chaos que grâce à l’implication de toute la population qui a su maîtriser son sang-froid face aux provocations incessantes du pouvoir qui n’a existé que par la répression durant plus d’une année. Rares sont les militants qui ont osé s’interposer entre les balles assassines, d’une part, et les molotoves comme seul moyen de défense des jeunes, d’autre part, qui nous rétorquaient, à propos du MCB, que la politique par la parole, les banderoles et les tambourins a échoué et nous demandaient de les laisser en découdre avec le pouvoir, quitte à laisser des milliers de vies. Voila l’état d’esprit des jeunes, exaspérés et désemparés ; ils se livrent aux balles et bravent la mort. En dépit de tout cela, le mouvement citoyen, né dans la tourmente et la douleur, a secrété des structures d’urgence et réussi à canaliser la colère populaire et arracher des acquis considérables sur fond de violence et d’incertitudes. Ces structures n’ont pas résisté, malheureusement plus longtemps, aux tentations et dérives liées peut-être aux contradictions qui le traversaient et attitudes hégémonies des partis implantés dans la région. Beaucoup de ceux qui se sont terrés chez eux, en attendant de voir passer la tempête, se découvrent la qualité de délégué, donneur de leçons pour enfin précipiter ce qui reste des structures du MCb dans des équations d’équilibre entre les clans du pouvoir, qui n’ont profité qu’à ce dernier ; une tendance dite dialoguiste est récupérée par Ouyahia du RND et l’autre non-dialoguiste par Belkhadem du FLN. Des militants précurseurs du printemps, tels que Ferhat, Sadi et Khellil sont empêchés de marcher un 20 avril à Tizi Ouzou. D’autres négateurs ou Ouyahia déguisé en berbéro-démocrate, sont accueillis par des « délégués » avec les honneurs. Une véritable stratégie de reconfiguration du champ et du personnel politique est minutieusement élaborée et mise à exécution. Tout ce qui représente la fierté de la Kabylie et normalement de toute l’Algérie, est victime des attaques les plus sournoises ; Abane est traité de collabo, Krim d’assassin, Amirouche de sanguinaire et j’en passe. Le refus de tout dialogue à l’intérieur des structures entre les délégués et à l’extérieur avec la société civile ou les partis politique a enfoncé le mouvement citoyen dans l’isolement. Le dialogue engagé avec le pouvoir est venu très en retard, non capitalisé quand la mobilisation populaire était à son paroxysme ; des négociations sur fond de démobilisation et de divisions, c’est se jeter à la gueule du pouvoir qui n’attendait que cela. Le dialogue, qui suivra et ne finira jamais, tourna au ridicule, mais le ridicule ne tue pas.Sommes-nous amnésiques à ce point ? Encore une fois, la population est soumise à un nouveau plan ; « soumission contre nourriture » caractérisé par un chantage qui consiste à marchander ses revendications identitaires et politiques contre son obéissance au régime. En fait, pour relancer la vie dans cette région, le pouvoir se cache derrière l’instabilité occultant son entière responsabilité dans la crise ; aucun projet sérieux n’est engagé en Kabylie depuis l’investiture du président qui a ouvert les hostilités avec son « jamais ». par contre, des enveloppes à coups de milliards sont jetées à travers les wilayas boostées par des programmes de développement, tels que le spécial hauts-Plateaux, grand-sud, etc. Même la grande route Est-Ouest esquive la région. Il s’agit d’une véritable politique de discrimination envers la Kabylie. Des attaques des plus perfides, ouvertes ou secrètes, sont perpétrées à l’encontre de ceux qui refusent de plier l’échine. Des agents de la police politique recyclée en politiques de la police se démènent pour injecter leur venin afin de faire se retourner le peuple contre toute la symbolique de son combat et jeter le discrédit sur les militants. Il devient de plus en plus impossible d’expliquer aux gens en ces temps que le combat est avant tout une question de convictions qui méritent des sacrifices ; tout est monnayable de l’avis de certains, les élections permettent de voir plus clair à se sujet . Non satisfait de son accueil à Tizi Ouzou, le président s’est abstenu d’allouer à cette région de l’aide pendant qu’il reconnaît de ses dires qu’elle a accumulé du retard : faudra-t-il que la Kabylie s’agenouille devant le président pour qu’elle bénéficie de sa part de cette manne qui est pourtant le bien de tout le peuple, punir la population en signe de correction pour sa révolte ne changera en rien à la situation, la Kabylie est têtue peut-être mais elle restera digne et la dignité ne s’achète pas. 26 ans après le printemps de 1980, cinq ans après le printemps noir de 2001, quel bilan peut-on faire ? tamazight a avancé, pourtant la situation, y compris les acquis, reste encore casuelle, un débat de fond, qui ne peut être différé, doit être entrepris en urgence, car il s’agit de l’avenir de la revendication, en conséquence du combat engagé depuis de longue date. La célébration du double anniversaire du printemps amazigh et du printemps noir mérite une halte à saisir dans l’objectif d’enclencher un nouvel élan et recentrer le combat autour des questions concrètes que je tenterais d’énumérer ici :