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 20 avril 2006

Ils sont anonymes, jeunes, et surtout Kabyles. On les a choisis ainsi exprès. Dans la rue, au pif. On a voulu un peu sonder, au hasard, quelques unes de ces voix qui font celle de la masse juvénile plutôt dans le vent d’autres quêtes.

On ne s’attendait pas à de véritables conférences, encore moins à des communications plus au moins appuyées sur cet évènement sur lequel tout le monde n’est pas forcement initié. Quand bien même, cette date devrait constituer un véritable pont de leur histoire, celle de leurs aïeux, et de leurs progénitures. Ce n’est malheureusement pas souvent le cas. Ont-ils tort ? Sont-ils à blâmer ? Ont-ils le droit de tout charger sur un système qui a tout fait pour réduire ce combat à une insignifiante commémoration festive dépossédée de sa substance ? Peut-être. Mais Matoub avait pourtant tout prédit : "Arrach n’themagnine fechlene, wigi idyetenkarene…" Pas tous heureusement ! La majorité en est consciente mais…
 

Khali Aziz, 30 ans, commerçant
"Il n’y a plus la confiance et la fraternité d’avant"
"Le 20 Avril, c’est un anniversaire qu’on hérite des anciens. Nous étions petits à l’époque des évènements mais on essaye toujours de suivre ce chemin. A l’époque j’avais six ans, je me rappelle quand même de quelques images des policiers qui venaient jusqu’à notre quartier, au 5-Juillet, il y avait les CRS  pourchassant les gens qui manifestaient. Ils ripostaient, il y avait des affrontements. J’étais jeune, mais j’ai cherché à savoir pourquoi toutes ces batailles. J’ai posé des questions à la maison, et on m’avait expliqué que l’armée avait pénétré dans l’université, des étudiants ont été tabassés, d’autres ont été arrêtés, j’ai même un membre de ma famille qui avait été embarqué. Voilà en gros, depuis, c’est resté un évènement, un anniversaire qu’on fête chaque année, c’est tout. Car ça a changé avec les années, ce n’est plus comme avant. Parce que maintenant, chacun suit ses intérêts, ce n’est plus comme avant, on n’a plus confiance en personne. C’est malheureux mais on a plus tendance au souci de la poche qu’à celui du cœur, du nif, de nos racines".
 
Bourima Kamel, 26 ans, licencié en anglais, et maître d’hôtel
“On danse sur…notre dos !”
"Je suis né justement en 1980, donc je ne pouvais vivre l’évènement ni savoir de quoi ça retournait à ce moment-là. Ce n’est que plus tard, lorsque j’ai eu mon bac, et l’occasion d’accéder à l’université en 2000, que j’ai eu à découvrir un peu ce milieu d’où a démarré la contestation. Auparavant, du temps du lycée, j’entendais parler du printemps berbère, mais pour moi ce n’était pas plus qu’une journée de grève… On disait que c’était suite à une interdiction d’une conférence de Mammeri mais sans plus. J’étais par exemple loin de savoir qu’il était quasiment interdit de parler Tamazight à la faculté d’Alger. Même mon père ne m’en avait pas parlé dans le temps. Peut-être que c’était à cause des atrocités des évènements, peut-être qu’il me voyait assez jeune pour m’expliquer ces choses-là, lui, qui est un enseignant plutôt psychopédagogue. Il appréhendait peut-être un choc pour moi. Aujourd’hui, je réalise qu’on a cassé si j’ose dire, une petite dictature qui nous était imposé à l’époque. Le 20 Avril c’est le grand éclatement de la cause berbère.
C’est son jour de naissance, elle existait certes avant, mais elle a connu le grand essor à partir de cette date-là, elle a pris de l’ampleur sur la scène publique. L’évènement a beaucoup contribué aussi dans le soulèvement populaire de 88 qui nous a permis d’aspirer à la démocratie même limitée d’aujourd’hui. Maintenant, pour ce qui est advenu de cette référence, la situation n’est à mon avis pas réjouissante. Dans notre village à Iheddaden à Mâatka, par exemple, je crois qu’ils ont prévu un Disc Jockey pour danser, c’est malheureux. Quel message voulez-vous que les jeunes en tirent alors… L’évènement a, vraiment, besoin d’être, plus au moins, ressuscité de manière plus intellectuelle avec la tenue de conférences débat, des communications… L’élite et les institutions comme l’école doivent absolument penser à faire passer le message en dehors de la parade folklorique. A défaut, on se retrouve à organiser des galas, à danser sur…nos dos. C’est gros la triste réalité".

 Djerah Nouredine, 23 ans, 2e année juriste
“Les choses ont changé”
"Je ne sais pas si je peux vraiment parler de cette date du 20 Avril 1980. A l’époque je n’étais même pas encore né. Les premiers souvenirs qui me remontent à l’esprit c’est qu’à l’époque, jeune, à chaque fois que la date revenait, il y’avait des fêtes un peu partout, alors on y allait en groupe pour se défouler sans vraiment se rendre compte de l’importance de l’évènement. On était encore loin de réaliser ce que cela signifait, on était petits. Maintenant qu’on est adulte, on mesure mieux la portée de cette date. Ca nous fait penser à Mouloud Mammeri, on essaye de revivre ou plutôt imaginer les années 80 dans un contexte plus sérieux même si on ne peut prétendre avoir la vraie passion vécue par ceux-là même qui ont été à l’origine de l’évènement. A partir de là, on saisit mieux la portée de cette coutume à célébrer cette date historique. Mais pour dire est-ce que le cap a été maintenu ou pas, une chose est néanmoins sûre, on n’y va pas avec le même rythme. Les choses ont changé. C’est comme si aujourd’hui on se retrouve avec à chacun son 20 Avril". 
 
N’Aït Abderahmane Ahmed, 31 ans, disquaire
“Le 20 Avril s’effrite avec les MCB”
"Le 20 Avril, c’est le Printemps berbère. Je n’ai pas connaissance des détails, comment tout cela s’est passé mais j’ai appris qu’en 1980, il y’a eu de violentes manifestations entre les Kabyles et les policiers. ça a commencé à l’université, puis la violence s’est propagée pour atteindre plusieurs localités de la wilaya de Tizi-ouzou, et même au-delà, je pense. Il y’a eu beaucoup de blessés, des arrestations. C’était pour Tamazight. Mais au vu de ce qu’on nous a raconté après coup, et comment se sont présentées les choses de nos jours, le 20 Avril a perdu de son charme, depuis au moins les trois dernières années. Y’a rien de concret qui soit entretenu. Tamazight à la télévision, ce n’est qu’un leur. Les MCB se sont multipliés pour mieux s’effriter dans la nature, et le 20 Avril avec… Franchement qui peut mobiliser aujourd’hui la Kabylie ? Personne ! Je crois que le dernier espoir est parti avec la disparition de Matoub. C’était la seule école qui aurait pu transmettre le message qu’il faut aux nouvelles générations".

Louiza Koudache, 34 ans
"La routine tue la passion"
"Disons-le tout de suite, le 20 Avril, c’est les évènements de 1980. Donc c’est déjà un repère. J’avais neuf ans à l’époque, et je ne savais pas ce qui se passait réellement alors. Car les informations étaient plus pour les adultes mais j’ai quand même quelques souvenirs : J’habite à Aït Toudert à Ouacif et je me rappelle quand même qu’à ce moment-là, il y’avait mon frère qui était étudiant, nous ramenait à la maison la cassette de Aït Menguelet, "A El Moussiw". Il me disait qu’à l’université, il leur était interdit de l’écouter. Même à la maison, je me rappelle qu’on l’allumait à voix basse… Mais la grande découverte de  l’évènement ce fut pour moi à mon admission au CEM, et au lycée Ousmaïl Kaci. J’ai en mémoire les réunions de comité qu’on tenait en cachette. On collait des tracts dans les toilettes pour dire que le 20 Avril on fera grève. Mais je ne pense pas que l’on fait encore ça. L’ambiance d’antan n’est plus celle d’aujourd’hui, ça a diminué, il n’y a plus la même passion, je pense que la routine a fini par avoir raison de l’engouement. Peut-être je ne sais pas si les gens se contentent de ce à quoi ils sont parvenus, peut-être que la relève n’est pas encore mûre pour reprendre ce qu’elle a à reprendre…je ne sais pas. Mais c’est évident qu’il y a un ralentissement. Avant, la marche ou le gala de Oued Aissi étaient des repères pour tous. Sur scène, il n’y avait que les leaders, c’est plus qu’un gala. Ca avait une autre portée. On les sentait engagés. Rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Pour ce qui est de demain, je pense que malgré tout, cette date restera, elle gardera sa symbolique. Mais sa prise en charge dépend de ceux qui la prendront en main".