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20 avril 2006
10 mars 1980. Cela fait déjà
plus d’un 1/4 de siècle, ce qui correspond à une génération
et quelques années ! Ce jour-là, un paisible savant, Mouloud Mammeri,
se dirigeait vers la toute nouvelle université de Tizi Ouzou pour y faire
une conférence sur les “Poèmes kabyles anciens”, poèmes
qu’il avait collectés avec amour, consignés, traduits, commentés
et publiés dans un ouvrage aux Editions Maspéro à Paris.
Les étudiants et certains de leurs professeurs l’attendaient fébrilement.
Ils étaient naturellement grisés de bonheur, à l’idée
de pouvoir écouter celui qui était déjà à
l’époque l’un de nos plus grands mentors. Tout semblait aller au mieux
quand la nouvelle de son interpellation tomba ! Immédiatement, nous l’avions
appris à Paris. C’est que, à l’époque, bon nombre d’acteurs
de la revendication identitaire étaient militants du FFS, parti clandestin
qui refaisait surface après une éclipse de 15 ans. J’étais
personnellement de ceux-là. La nouvelle était pour nous un couperet.
Nous étions sérieusement ébranlés. Nous avions terriblement
peur que nos militants se fassent “démasquer”, arrêter puis torturer.
Nous étions alors avertis des méthodes brutales utilisées
par les différents services de répression (police, SM, gendarmerie).
Ali André Mecili, numéro 2 du FFS nous en a racontées des
vertes et des pas mûres à ce sujet.
Après consultations aussi bien à Paris que sur le terrain,
à Tizi Ouzou, il a été décidé de réagir
en organisant une manifestation pacifique devant le siège de la wilaya
de Tizi Ouzou. La suite des événements, tout le monde la connaît.
Arrestations, manifestations s’enchaînaient et le 20 avril El Hadi Khediri,
alors patron de la DGSN, envoya les CNS pour investir le campus universitaire.
L’effet fut effroyable et la nouvelle se répandit comme une traînée
de poudre ! Toute la région kabyle (puis une partie de l’algérois)
se trouva impliquée et prit la rue d’assaut. Des rumeurs des plus alarmantes
circulaient. Quelques mois plus tard, 24 détenus sur des centaines d’autres
étaient présentés devant la cour de sûreté
de l’Etat. Avec le recul, je reste convaincu que sans la mobilisation de l’émigration
qui a alerté l’opinion internationale et notamment les médias
européens, certains de ces prévenus auraient risqué la
peine capitale. L’assassinat des 126 jeunes du Printemps noir confirme, si besoin
est, cette crainte de l’époque. C’est que, en ces temps-là, l’Algérie
était encore sous l’influence du boumédianisme triomphant. Le
sombre colonel-président n’avait pas hésité à éliminer
physiquement ses adversaires : Mohamed Khider, Krim Belkacem (Medeghri ?), pour
ne citer que les plus célèbres.
Pour comprendre la portée des évènements du Printemps berbère,
il est nécessaire de se replacer dans le contexte de ces années
là.
Le contexte de l’époque
Au plan politique, l’Algérie, indépendante depuis peu (18 ans),
ne se préoccupait pas de mettre en place un Etat de droit fondé
sur des élections libres et sur la reconnaissance de l’ensemble de ses
réalités culturelles et politiques. Le régime algérien
s’inspirait largement du nacérisme (socialo-arabisme) et du communisme
version Pays de l’est. Sa légitimité se résumait à
de vagues références révolutionnaires. Il ignorait le censensus
populaire et son corrolaire, la cohésion sociale. La censure permettait
d’étouffer toute expression divergente et les hommes du sérail
s’estimaient seuls à avoir une idée exacte de “l’avenir radieux”
du peuple pour reprendre l’expression du célèbre écrivain
dissident russe Alexandre Zinouiev, expression devenue le titre d’un de ses
ouvrages majeurs.
Au plan culturel, beaucoup de pays dont la France jacobine également
modèle de nos élites dirigeantes, ne toléraient pas le
pluralisme. Une société sans divisions, sans spécificités
régionales, un Etat tout-puissant, omniprésent était la
représentation unique que se faisaient les tenants du système
en place. La violence institutionnelle se drapait du voile socialiste et révolutionnaire.
Du coup, l’Algérie est officiellement arabe, le Maghreb aussi et aucune
autre référence n’était tolérable. L’ethnocentrisme
est le terme technique de la psychologie sociale pour désigner cette
vue des choses selon laquelle notre propre groupe est le centre de tout, tous
les autres groupes sont évalués par rapport à lui. Chaque
groupe nourrit sa propre vanité, se considère comme supérieur,
exalte immédiatement ses références et considère
les autres avec une bonne dose de mépris. Chaque groupe considère
que sa propre langue, ses propres coutumes sont les seules valables et toute
autre expression culturelle provoque sa méfiance. L’ethnocentrisme conduit
un peuple et surtout ses prétendus représentants à survaloriser
tout ce qui, dans sa culture, le différencie des autres. C’est donc une
attitude qui consiste à faire du groupe de son appartenance le prototype
de la nation, voire de l’humanité ! C’est ainsi qu’à l’époque
du Printemps berbère, l’arabo-centrisme érigé en idéologie
du nouvel Etat algérien, confère au concept de la culture arabo-islamique
un caractère absolu, une norme exclusive pour le pays. Dans une telle
situation, l’attitude des dirigeants consiste à “répudier purement
et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques...
(des autres), considérées comme sauvages...”, comme le dit le
célèbre anthropologue Levi Strauss. Dans les années 1970-80,
il y avait pour le régime algérien une certaine impossibilité
à admettre le fait même de la diversité culturelle, soit
tenue pour aussi valables.
Dans le contexte du printemps 1980, les tenants du régime se jetaient
hors de la culture tout ce qui ne se conformait pas à la norme arabo-musulmane
au sens politique étroit qu’ils lui donnaient. Le fait berbère
était frappé de vice de forme et ne pouvait alimenter le patriotisme
verbal dont se nourrissait le régime. Revendiquer la langue et la culture
berbères, c’était, pour les dirigeants d’alors, refuser d’adhérer
au sentiment de loyauté dont avait besoin la nation, nouvellement indépendante
! C’est se situer dans l’out-group et refuser d’épouser les ambitions
du FLN parti-Etat entièrement dévouées à l’intérêt
du peuple !
Ce qu’il faut comprendre à travers mon propos, ce n’est pas de justifier
l’attitude des dirigeants de l’époque en stipulant que l’ethnocentrisme
est une attitude universelle mais, 26 ans après le printemps berbère
et 5 ans après le printemps noir, il est utile de mesurer l’ampleur de
la régression que peut provoquer l’arabo-centrisme pour le pays.
L’ethnocentrisme et tous les ethnocentrismes représentent la racine des
intolérances des nationalismes chauvins, des xénophobes et des
racines. Ils rendent compte des manifestations d’attitude, entre groupes culturellement
différents et particulièrement lorsqu’un groupe possède
les moyens politiques de domination, quand la survie d’un groupe est menacée,
un certain degré d’ethnocentrisme est quelques part “nécessaire”
: La peur de ne désagréger, de disparaître produit de sentiment
de sarvalorisation de sa propre culture, de ses propres valeurs et croyances.
Ainsi, s’il advenait que les Kabyles (les berbères en général)
cessent de croire dans les inestimables richesses de leur langue, de leurs culture,
ils cesseraient vite d’exister. C’est cette menace de désagration finale
qui a présidé à l’irruption du MCB et un peu plus de 20
ans plus tard, à l’émergence des archs !
Aujourd’hui quelles solutions pour sortir de la crise ?
Quand on observe les plate-formes de Yakourène (1980) et celle d’El Kseur
(printemps noir), un point central et général reste récurrent
: l’alternance au pouvoir comme mode idéal de gestion du destin de l’Algérie.
Si le contexte du Printemps berbère était celui du parti unique,
celui du Printemps noir et frappé du sceau du pluralisme politique quelle
que soit la faiblesse de celui-ci. L’alternance au pouvoir est tout simplement
un transfert de rôle menant de grands partis ou coalition majoritaires
à exercer tantôt le pouvoir tantôt le rôle d’opposition.
Un tel système est-il viable en Algérie ? L’arrêt du processus
électoral en Algérie de 1992 montre bien que les dirigeants de
l’époque ne croyaient pas encore à la cohérence de ce système
ici et maintenant. L’alternance doit garantir aux groupes qui perdent le pouvoir
la possibilité, légal, électorale, d’y accéder à
nouveau si tel est le choix du peuple. Cette garantie à surtout besoin
que la confiance s’instaure dans notre pays et c’est à la classe dirigeante
d’aujourd’hui de travailler dans ce sens. L’alternance politique a besoin d’un
consensus minimum entre les grandes forces politiques sur les relations internationales,
la politiques de défense la pérennité de la République
etc… C’est le minimum requis pour assurer la continuité de l’Etat quelle
que soit la couleur politique de l’alternance. Là aussi, c’est à
la classe dirigeante actuelle de mettre en place les réformes nécessaires
pour stabiliser les institutions. Cela suppose que toute nouvelle majorité
doit gérer la société en faisant des réformes qui
ne démontèlent pas de fond en comble les structures en place.
Cela a été possible en Turquie avec l’arrivée des “Islamistes”.
Qu’en sera-t-il en Palestine ?
Le respect de ces conditions passe nécessairement par le dialogue entre
toutes les forces politiques y compris lorsqu’elles ont des projets de société
diamétralement opposés. C’est au prix de ce dialogue qu’un nouveau
contact pour l’Algérie est possible.
A mes yeux c’est la peur des plates-formes des mouvements printaniers
de Kabylie.
Pour Tamazight quel compromis possible
Les mouvements de 1980 et 2001 sont certes des mouvements culturels. Mais comme
je viens de le souligner, ils portent en eux des aspects politiques majeurs.
La culture berbère est bien sûr envisagée comme un acquis
socio-historique à sauvegarder. Mais elle est aussi un élan créatif,
une “recherche-action”, un mouvement lié aux besoin de mutations des
rapports sociaux. La culture berbère, aussi ancienne soit-elle, forte
en son sein (ne serait-ce que sa différence), un processus dynamique
novateur, une vision du monde, une manière autre de décrypter
les réalités du pays. Pour que les Algériens puissent
s’en servir il faut travailler à rendre officiel son véhicule
: la langue. Un des freins psychologiques, qui ont empêché le chef
de l’Etat de consacrer le berbère comme langue officielle, est celui
de mettre cette langue, toujours réprimée, au même niveau
que l’arabe, langue impériale pour lever ce frein qui continue de creuser
la fossé entre la Kabylie et les représentants de l’Etat. Je propose
à ces derniers et aux militants berbères un compromis possible.
Faire du berbère une langue nationale et officielle et de l’arabe une
langue officielle internationale.
Débloquer de la sorte la situation permettait aux uns et aux autres de
sortir de la crise par la grande porte et laisser à la génération
suivante le soin d’ajuster une telle disposition selon l’évolution du
dialogue national. Alors, et seulement alors, l’Algérie pourra enfin
construire le présent à partir du futur et en associant l’ensemble
de ses enfants.
Après tout, les rêves ont souvent débordés sur des
réalités tangibles. Alors rêvons !
1) Ali André Mecili : ancien officier du MALG. A rejoint le maquis du FFS (1963-65) alors qu’il était cadre de la SM. Il fut exécuté en plein Paris le 7 avril 1987 par les services algériens.