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20 avril 2006
Contre l’absurde qui menaçait son
pays que faillirent déserter même les saints, dans la solitude
des années plombées, l’homme qui en eut l’intelligence se devait
de dire. Il le dit si joliment. Il menait là un combat de titan presque
seul contre presque tous. Massinissa-Mouloud Mammeri : le premier fit entrer
un royaume unifié et ouvert dans les temps historiques, le second a fait
entrer une culture, une langue dans les temps modernes.
D’avoir côtoyé le second, j’ai l’étrange sentiment
d’avoir été le contemporain du premier et d’avoir connu le second,
j’ai l’étrange sentiment d’avoir tapé sur l’épaule de la
multitude des braves qui, du premier au second, ont fait que, face aux autres,
contre eux quelquefois, souvent avec eux, nous ne sommes pas les autres. Mais
d’où vient-il qu’un professeur interdit d’enseignement ait tant de disciplines,
qu’un artiste interdit de poésie soit tant chanté ; mais d’où
vient-il qu’un homme interdit de parole soit à ce point dit, qu’un intellectuel,
tant de fois par la bêtise offensé, soit par l’intelligence tant
fêté. C’est que dans la balance, la vérité triomphe
toujours des faux-semblants. Comme il aimait à le dire. Par la
seule force de l’intelligence nue, par la seule constance d’une voie sûre
sans salle de classe, ni imprimatur, sans micro ni auditoire autorisé,
ou alors avec si peu, de temps en temps. Quand il disait ce qu’il faisait conviction,
qu’il n’y a pas de culture ennemie. Ceux qui le connaissaient savent qu’il l’entendait
dans un sens au moins double : il ne comprenai pas qu’on s’acharne tant sur
sa culture en même temps qu’il tremblait à l’idée qu’elle
puisse, dans un réflexe de défense, se recroqueviller comme une
peau de chagrin, comme un ghetto. “Nous autres, civilisations, savons aujourd’hui
que nous sommes mortelles”. Ce pessimisme à l’état pur est repris
dans “le Banquet”. “Pessimisme de l’intelligence” qui, en plus, ici, avait ses
raisons. Dans l’Algérie indépendante. Sous la dictature on planifiait
les actes de la monstrueuse idée, selon laquelle les cultures, les langues
n’avancent que sur les cadavres des autres. Contre l’absurde qui menaçait
son pays que faillirent déserter même les saints, dans la solitude
des années plombées, l’homme qui en eut l’intelligence se devait
de dire. Il le dit si joliment. Il menait là un combat de titan presque
seul contre presque tous.
La culture et la langue de l’un des plus anciens peuples de la planète
- mais pas seulement - risquaient d’être happées par une mort certaine
non pas parce qu’elle étaient séniles, mais parce que depuis les
nuits coloniales jusqu’au temps de la bêtise et de la haine érigées
en système, une espèce de conjuration en programmait le gâchis.
Sa culture n’était pas que combattue. Elle était niée.
Alors se résolut en lui l’engagement au profit d’un
projet auquel il n’entendait pas déroger d’un iota. Le projet de la plus
grande partie possible du puzzle de notre être. La tâche n’était
pas immense seulement, presque tout était à entreprendre : faire
entrer dans la modernité et ses exigences une culture et une langue qui
eurent tant affaire à la stupidité. A partir des contributions
de ses prédécesseurs (Boulifa, Cidkaoui, Amrouche et quelques
autres), il adapta une méthode de transcription, formalisa la grammaire
(qu’il appela tajerrumt), entreprit d’imposants travaux de lexicologie : il
recueillit une remarquable somme de textes littéraires dont la valeur
esthétique, l’importance historique et la puissance culturelle allaient
en faire des documents de référence dans le fondement civilisationnel
de notre peuple.
Si Muh U Mhend, les poètes anciens, Chikh Muhend U Lhusin, les ahellils
du Gourara apparaissent déjà comme des pièces maîtresses
dans notre patrimoine littéraire. Il lança des équipes
de recherche scientifique ; d’anthropologie socioculturelle et de préhistoire,
mit au point des grilles d’analyses, dirigea le CRAPE et la revue Lybyca, fondé
la revue Awal à Paris, faute de pouvoir le faire à Alger, Rabat
ou Tunis. “Par le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de l’action”,
comme dirait Gramsci, il redonnait à la culture les instruments de sa
vie “tout en chantant les paraboles avec art” comme dirait Yusef U Qasi.
Je le revois encore en 1980, avec de la magie dans les doigts, peaufinant les
programmes d’un futur institut que les politiques de l’époque faisaient
miroiter tout en s’imaginant abuser de la crédulité d’un homme
qui était tout simplement de tous les rêves, de toutes les folies,
de celui par lequel la revendication culturelle a conquis la place publique,
car la porte la plus originale, la plus humaine par laquelle la contestation
put entrer est la grande porte de la poésie.
Je le revois encore en 1980 s’amusant à déjouer la vigilance des
deux pauvres hommes chargés de le surveiller dans leur 304 blanche banalisée,
qui ne banalisera jamais rien du tout. Je l’entends encore me dire “je les ai
semés”.Voilà qu’on se surprend à parler de Dda Lmulud au
passé. Comme si tu étais mort alors que seulement tu n’est plus
de ce monde. Ni mort, ni disparu, ni même absent. Tu est de ceux qui,
par le labeur permanent, ‘l'humanisme envahissant, l’espérance contagieuse,
la constance irréductible, ne peuvent pas ne plus être, ne peuvent
pas s’effacer.
Comme pas mal d’enfants du siècle que tu as traversé presque de
part en part, tu en a vécu toutes les turbulences, tu a été
le témoin de nombreuses affres : la deuxième Guerre mondiale en
Algérie, la Guerre de libération nationale, avril 1980, octobre
1988. Après chaque déchirure se sédimentait en toi la conviction
toujours plus profonde que l’homme était ailleurs que dans les échanges
balistiques, l’invective et la stupidité ; que la parole devrait couvrir
le vacarme des canons qui “canonnent”, de la haine qui ravage et de la bêtise
qui ânonne. Alors tu te mis en quête, entre deux turbulences qui
n’était pas pour toi la paix, de ce qui pouvait rendre la vie des hommes
plus humaine. Quête te menant du roman au théâtre, à
la poésie, de l’anthropologie à l’histoire, du conte à
la linguistique.
Ta profonde conviction était que si les hommes ont vécu ensemble
depuis si longtemps, c’est que quelque part, il y a des espaces de convivialité,
c’est que quelque part en eux, les hommes ont des lieux de concorde, c’est que
quelque part des sourires et des poignées de mains par delà les
géographies, au creux de l’Histoire, ont fait le lit de la permanence
de l’espèce. Ces lieux de terre, ces coins de l’intelligence, ces souffles
de paroles tu les prospectas, les fouillas, les montras avec un tel art, une
telle maîtrise, une telle science, une telle intégrité qu’aujourd'hui
dans ce Maghreb intégral que tu aimas tant, tant de femmes et d’hommes
portent l’indicible douleur de ne plus pouvoir rencontrer ton sourire serein,
de ne plus pouvoir rencontrer ton sourire serein, de ne plus pouvoir se laisser
envahir par ton intelligence communicative et ta sensibilité à
fleur de peau.
L’homme libre que tu entendais rester avait atteint l’universalité. Tu
savais trop ce que les cultures se doivent les unes les autres. L’homme, chercheur-penseur,
l’artiste que tu as été, tu l’as voulu et l’a fait réceptable,
de somme de tout ce que notre peuple a produit, depuis des millénaires
; des exigences intellectuelles les plus modernes, la probité et la rigueur
; des qualité humaines primordiales, la communication et la générosité.