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 27 avril 2005

Le vingt-cinquième anniversaire du Printemps berbère nous surprend dans un monde convulsif, au milieu d’une humanité déroutée, vouée plus que jamais aux interrogations essentielles et au doute. Dans cet univers de l’aléa et de l’inconsistance, du questionnement et de la remise en cause, la célébration de la protestation qu’opposa la Kabylie, à l’est d’Alger, il y a un quart de siècle, au pouvoir algérien d’alors, ferme par sa répression et délétère dans sa texture, demeure un repère.

Repère pour se souvenir que l’autoritarisme niveleur se nourrissant d’une idéologie nationaliste sommaire, relevant de la vulgate, est un colosse au pied d’argile. Lorsque, en réponse à l’acte de censure frappant l’écrivain Mouloud Mammeri (le promoteur du Printemps berbère), toute une région se souleva pour arracher les libertés qui prépareraient celles qui seraient en oeuvre dans la décennie 1980.

Une façon d’affirmer haut et fort que l’identité amazighe, qui avait survécu à plus de deux millénaires d’hostilité, n’était pas disposée à se courber.

Repère dans la quête des racines qui font les identités plus mélangées et plus belles comme dans l’élaboration d’une esthétique de la diversité culturelle, d’une éthique dans l’exercice de la liberté d’expression.

Force est de constater que la célébration de ces événements fondateurs a forgé, au cours de toutes ces années d’ébullition politique et culturelle, des poncifs, un rituel répétitif aux effets appauvrissants. Mais, parce que la protestation d’avril 1980 a été la première manifestation de masse pour les libertés dans une Algérie alors fermée à double tour par le parti unique et la police politique, le Printemps berbère doit rester un héritage aussi politique et culturel, dont les générations d’aujourd’hui, venues au monde dans les spasmes de la violence politique, doivent faire leur profit.

Nous devons expliquer aux jeunes la filiation de ce mouvement d’avril 1980 avec tous les combats menés depuis la naissance du mouvement national algérien dans sa forme moderne pour fonder l’identité nationale mais dire aussi que cette filiation se décline avec toutes les conquêtes démocratiques arrachées depuis lors, et qui se poursuivent à ce jour avec le travail, fatalement secoué de cahots, entrepris par le mouvement citoyen de Kabylie ? Le Printemps berbère de 1980 n’est pas seulement ce coup de colère suscité par une humiliation de trop. C’est l’élaboration, dans le heurt des manifestations, d’une sorte de manifeste tacite, attesté par les mots d’ordre de la population, sur lequel va s’appuyer le processus ultérieur de dépressurisation politique qui conduira, en 1989, au multipartisme.

Toutes les étapes, que parcourt chaotiquement l’Algérie sur la voie du pluralisme depuis vingt-cinq ans, étaient contenues dans les revendications de ce mouvement : libertés de réunion, d’expression, de création, de la presse ; droits de l’homme ; représentativité démocratique...

Ces valeurs étaient les caractéristiques de la société de tolérance, d’ouverture, de pluralisme, de citoyenneté, appelée de ses voeux par la population qui ne recevait, en réponse à ces aspirations, que gaz lacrymogènes et balles réelles.

Aujourd’hui, des questions qu’il était impensable de songer à poser publiquement avant la rupture du Printemps berbère, tant la police des idées était alerte et impitoyable, sont devenues non seulement des préoccupations ordinaires mais aussi, parfois, des problèmes résolus. Constater ces conquêtes sur le silence et la glaciation, c’est mesurer combien les tabous nationalistes et arabo-islamiques ont pu être ébréchés par la combativité de la Kabylie.

Cette protestation, répétons-le sans cesse, n’est pas le point d’orgue d’une lutte identitaire entachée d’ethnicisme. Certes, Les manifestations ont été voulues comme l’expression du recouvrement de l’identité amazighe, dont le pouvoir algérien s’échinait aussi tenacement que vainement, à effacer toute trace de vie, mais elles furent le signe de l’irrédentiste de tous les Algériens, qui reconnaissaient dans le combat populaire avant-gardiste de la Kabylie cet esprit de résistance si symptomatique de l’histoire berbère.

Du Maroc au fin fond de la Libye, de la Tunisie à l’oasis de Siwa en Egypte, des îles Canaries au pays de l’Afrique subsaharienne, le sens de l’identité, acéré depuis le Printemps berbère, qui n’est pas cette"insurrection kabyle" à laquelle les soldats de l’arabo-islamisme veulent le réduire, coïncide avec les aspirations démocratiques de citoyens soumis à des régimes qui apparaissent comme des anachronismes de féodalité et de dictature dans ce monde convulsif qui recherche, dans un mouvement pathétique, les mêmes sons de liberté dans la cacophonie des hégémonismes. Depuis le mois d’avril 1980, partout en Afrique du Nord et sur les rivages subsahariens de l’aire berbère, en Europe et partout ailleurs dans le monde où la diaspora berbère est de plus en plus vigoureuse, on entend cette musique du retour aux racines qui, et c’est inédit, se superpose à une marche vers la modernité démocratique.

Et partout, on donne raison à Mouloud Mammeri, qui prophétisait la subordination de la résolution de la question démocratique en Afrique du Nord à celle de la question berbère. Les termes dans lesquels se pose l’évolution du mouvement citoyen corroborent la fatale liaison entre identités historiques et démocratie moderne.