
Barde au verbe sulfureux jusqu’à la subversion, Lounes MATOUB, en homme de tous les combats justes, passait déjà pour une légende vivante... Il disait toujours haut ce que nous, les « sans langue », pensons tout bas. Aussi, il n’est pas moins vrai que son ton passionné cachait mal une âme torturée de poète maudit. Il avait chanté la femme aimée, puis l’amertume de la séparation et de l’amour impossible ; l'exil, en termes de déchirements; tamazight (le berbère), langue millénaire, mais prise en otage par les gardiens du Temple; les vicissitudes de la vie, les avatars et le malaise de la société, la jeunesse et ses déboires; la mort dont il se foutait, à la limite de la raillerie. Ses visions, pour ne pas dire certitudes, d'un Avenir en dénouement heureux. Qu'il faudra bien qu'un jour les larmes fassent place au sourire, la haine à l'amour, l'ignorance et le mépris à la culture, l'intelligence... Les dégoûts à l'espoir. Mais aussi la femme Algérie. Disons, un long processus d’aboutissement à un amour polychrome, au sens katébien. Lequel aboutissement le conduira fatalement à commettre le péché suprême. Il aimait à corps perdu son pays, l’Algérie. Jusqu’à ce qu’un 25 juin 1998, au détour d’une route menant à Taourirt Moussa (son village natal, en Kabylie), des « chasseurs de lumières » le surprirent à mi-course. Nous nous découvrîmes soudain orphelins... Le vide laissé par sa tragique disparition est tellement immense. Mohamed Ziane-Khodja

Malika Matoub: «Je sais qui l'a tué» «Assa, Azzeka, Lounes yella yella» Grande émotion hier à Taourirt-Moussa L'anné Matoub Lounès a commencé La fondation Matoub Lounes lance un programme commémoratif Colloque à la Sorbone sur Matoub La colline n'a pas oublié Matoub: jamais mort, si vivant Le dernier jour Hommage au chantre de l'Amazighité
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23 & 25 juin 2005
Il est l’un des rares hommes parmi nos connaissances qui reconnaît, sans aucun complexe, ses erreurs. Mais en même temps, il est aussi l’un des rares qui défend avec courage et détermination ses convictions et ses principes.
Mercredi 24 juin 1998. Il est 15h et Matoub Lounès vient
de garer sa voiture à proximité du carrefour du 20 Avril, qui
n’existe plus. Matoub aime beaucoup la ville de Tizi Ouzou. Il s’y rend chaque
jour. Avant de descendre du véhicule, nous discutons pendant quelques
minutes. Nous abordons plusieurs sujets. Comme d’habitude, le point que nous
remarquons le plus chez notre interlocuteur, c’est sa profonde sincérité.
Il est l’un des rares hommes parmi nos connaissances qui reconnaît, sans
aucun complexe, ses erreurs. Mais en même temps, il est aussi l’un des
rares qui défend avec courage et détermination ses convictions
et ses principes. Et quand nous lui demandons pourquoi il change souvent d’avis
(particulièrement ses sympathies envers les partis kabyles), il répond
qu’il n’y a que les imbéciles qui n’évoluent pas.
Nous sommes toujours dans le véhicule. L’amie qui m’accompagne lui tend
une photo et lui demande de lui signer un autographe. Matoub signe mais il y
a dans ses yeux quelque chose qui ressemble à de la tristesse. Son regard
s’apparente étrangement à un adieu. A cet instant, nous n’avons
pas vraiment constaté ce changement dans le comportement de Matoub. D’habitude,
il est volutible et déborde d’humour. Depuis ce matin, il est taciturne.
Nous pensons que c’est lié à l’angoisse qui le prend à
la veille de la sortie de chaque nouvel album. En effet, chaque année,
il produit deux albums. Mais, il apporte régulièrement des innovations
profondes en matière de composition. Il prend toujours ce risque. Il
a peur que ses fans, tous kabyles, aient du mal à adopter son style inspiré
ces dernières années du chaâbi.
Il nous avait exprimé déjà cette appréhension à
la sortie de l’album “Au nom de tous les miens” en 1997. Ses craintes s’avéraient
bien sûr inutiles. L’accueil réservé à ses albums
a été tout le temps triomphal. Ses cassettes occupent le devant
de la scène pendant les six mois qui suivent leur sortie. Ce qui créait
de sérieux problèmes dans le domaine de l’édition de la
chanson kabyle. Les autres artistes de la même langue devaient bien s’informer
de la date de la sortie de la nouveauté de Matoub pour éviter
la simultanéité qui étoufferait inéluctablement
la leur.
Pour l’anecdote, Hacène Ahrès, un artiste très proche de
Matoub, s’apprêtait à éditer son nouvel album quand nous
donnâmes dans un journal pour lequel nous travaillions à l’époque,
l’information de la sortie imminente de deux nouveaux produits de Matoub. Cette
info était livrée prématurément par souci de primauté.
Mais Hacène Ahrès qui l’avait lue a été pris de
panique. A l’époque, nous ne connaissions pas Hacène. C’est Matoub
qui nous a fait part de la réaction de Hacène Ahrès. Ce
jour-là, Matoub avait beaucoup ri. Il aimait beaucoup Hacène Ahrès.
Nous sommes toujours dans la voiture. Nous devions faire une longue interview
sur ses nouveaux produits. Mais l’objet de notre déplacement chez lui,
ce jour, à Tawrirt Moussa, était uniquement d’écouter les
11 chansons, nous ne nous sommes pas munis de notre dictaphone. Il fallait convenir
d’un autre rendez-vous. Puisque Lounès descendait chaque jour à
Tizi Ouzou, nous suggérâmes de nous voir le lendemain (jeudi).
Après un bref moment de réflexion, Matoub se souvint qu’il allait
se rendre à Bouzeguène, chez ses beaux-parents, récupérer
ses deux belles-sœurs. Il leur avait promis de leur payer le déjeuner.
Nous ne pouvions pas donc le voir jeudi, nous avons opté pour le surlendemain
vendredi. Nous nous sommes entendus de nous voir à 11 h au Bâtiment
bleu. Nous ne nous sommes plus revus.
Matoub, souriant, soulève le rideau de son garage. Il est 11 h. Nous sommes arrivés quelques minutes avant. Matoub nous avait demandé deux jours auparavant de lui rendre visite chez lui, au village, car nous pouvions enfin écouter son nouveau produit.
Il faut dire que depuis son dernier mariage, Matoub accorde plus
d’importance à sa vie intime. Il semblait très heureux depuis
qu’il avait connu Nadia, comme l’atteste l’une des nouvelles chansons intitulée
Ur shissif ara. Mais, en même temps, Lounès ne pouvait se départir
de son combat pour tamazight et pour la modernité. Quand nous accédâmes
à l’intérieur du salon, la chanson Ayen ayen fuse de loin. Matoub
l’arrête pour remettre la bobine à zéro. Il évoque
les maîtres de la chanson qui l’envoûtent. Il cite Slimane Azem.
Il se lève, se dirige vers la bibliothèque et prend un livre d’art
volumineux. Il l’ouvre et nous montre une photo en couleur, occupant la moitié
de la page et nous demande si nous reconnaissons de qui il s’agit. C’était
Slimane Azem. Matoub vouait un respect immense à cet artiste auquel il
a rendu un hommage dès sa première cassette. En 1983, à
la mort de Slimane Azem, il avait composé une longue chanson à
sa mémoire. Matoub aimait aussi El Anka et Cheikh El Hasnaoui. Il a repris
de nombreuses musiques qu’il a interprétées avec génie,
à l’image de la célèbre chanson d’El Anka, Izriw.
Une année auparavant, à l’hôtel Le Concorde, Matoub nous
avait fait part de son intention de reprendre la musique de l’hymne national.
Difficile à croire. Il a fallu que nous l’écoutions pour que nous
réalisâmes que Matoub était capable des plus grands défis.
Il l’a fait. Quand nous lui fîmes part des risques d’un tel défi,
sa réponse fut toute simple : “Je m’en fous”.
Toujours dans le salon de sa maison, Matoub cherche un autre livre dans sa bibliothèque.
Il s’agit des Mémoires de Danielle Miterrand, l’épouse de l’illustre
président. Le chanteur feuillette le livre avant de s’arrêter à
la dernière page pour nous lire le passage où l’auteur parle
de la remise du Prix de la mémoire à Matoub Lounès. Depuis
notre arrivée chez lui, Matoub se montre silencieux. Quand il décide
de passer les onze nouvelles chansons, il ne dit rien. A la fin de chaque chanson,
il fait un court commentaire. Souvent pour dire que la chanson qui allait suivre
était plus belle.
Ce qui se confirmait. En réalité, il n’y avait pas une chanson
plus belle qu’une autre. Elles étaient toutes belles. Matoub était
sûr de lui. Il ne composait pas une chanson sans qu’il ne soit vraiment
inspiré. C’est ce qui explique que la majorité de son œuvre est
autobiographique. Il avait tous les ingrédients qui devaient faire de
lui le meilleur chanteur kabyle : la voix, la poésie, la musique et l’interprétation.
Son courage allait contribuer à faire de lui le chantre de la chanson
engagée. Jamais un chanteur algérien n’est allé aussi loin
que Matoub. Tant à l’époque du parti unique, mais aussi et surtout
lors de la période noire du terrorisme islamiste. Matoub disait haut
et fort ce que beaucoup pensaient tout bas, dans la solitude et la peur. Malgré
ses excès, Matoub était un homme hors pair. En plus de ses adversaires
politiques, de tout bord, il devait affronter un ennemi encore beaucoup plus
redoutable : la jalousie. A commencer par celle de ses confrères artistes
qui avaient du mal à comprendre le phénomène Matoub.
Ce dernier, en dépit de la censure des médias avant 1988 (il n’est
passé à la télévision, ni à la radio kabyle
avant 1988), allait devenir the best. A sa mort, la chanson kabyle allait devenir
orpheline. Jusqu’à aujourd’hui, le vide n’est pas comblé et c’est
Matoub qui demeure l’artiste kabyle le plus écouté. Pourquoi ?
Difficile de donner une seule réponse à cette question. Le phénomène
Matoub a poussé Farida Ziane, une universitaire du Canada, à réserver
sa thèse de magistère en sociologie à Lounès. Elle
a rencontré des dizaines de ses connaissances pour tenter d’élucider
ce mystère. La question qui revenait le plus chez cette chercheuse était
: “Pourquoi spécialement Matoub ?”. Pourtant la réponse est toute
simple. Parce qu’il est tout simplement le meilleur.