Barde au verbe sulfureux jusqu’à la subversion, Lounes MATOUB, en homme de tous les combats justes, passait déjà pour une légende vivante... Il disait toujours haut ce que nous, les « sans langue », pensons tout bas. Aussi, il n’est pas moins vrai que son ton passionné cachait mal une âme torturée de poète maudit. Il avait chanté la femme aimée, puis l’amertume de la séparation et de l’amour impossible ; l'exil, en termes de déchirements; tamazight (le berbère), langue millénaire, mais prise en otage par les gardiens du Temple; les vicissitudes de la vie, les avatars et le malaise de la société, la jeunesse et ses déboires; la mort dont il se foutait, à la limite de la raillerie. Ses visions, pour ne pas dire certitudes, d'un Avenir en dénouement heureux. Qu'il faudra bien qu'un jour les larmes fassent place au sourire, la haine à l'amour, l'ignorance et le mépris à la culture, l'intelligence... Les dégoûts à l'espoir. Mais aussi la femme Algérie. Disons, un long processus d’aboutissement à un amour polychrome, au sens katébien. Lequel aboutissement le conduira fatalement à commettre le péché suprême. Il aimait à corps perdu son pays, l’Algérie. Jusqu’à ce qu’un 25 juin 1998, au détour d’une route menant à Taourirt Moussa (son village natal, en Kabylie), des « chasseurs de lumières »  le surprirent à mi-course. Nous nous découvrîmes soudain orphelins... Le vide laissé par sa tragique disparition est tellement immense. Mohamed Ziane-Khodja

 

Malika Matoub: «Je sais qui l'a tué»     «Assa, Azzeka, Lounes yella yella»     Grande émotion hier à Taourirt-Moussa     L'anné Matoub Lounès a commencé     La fondation Matoub Lounes lance un programme commémoratif     Colloque à la Sorbone sur Matoub     La colline n'a pas oublié     Matoub: jamais mort, si vivant     Le dernier jour     Hommage au chantre de l'Amazighité     


 

 

 

25 janvier 2006

Elle était belle, la journée d’hier, pour fêter un  anniversaire. Pas n’importe quel anniversaire, celui d’un homme hors du commun. Il aurait eu cinquante ans. Cette phrase revenait sur toutes les lèvres des personnes qui se sont déplacées vers le village natal de Matoub Lounès, Taourirt Moussa.

Le cadeau d’anniversaire est l’œuvre de la région d’Ath Boughardane : une statue réalisée par le jeune et talentueux Hamid Aït Belkacem. La statue est tellement réussie que tous ceux qui la découvrent s’étonnent devant autant d’authenticité. “Il ne lui manque que l’âme”, dira dans un soupir, la mère de Lounès. Le jeune sculpteur Hamid Aït Belkacem affirmera quant à lui : “Ce village a enfanté Lounès et nous, à Ath Boughardane, nous l’avons ressuscité.” La foule compacte applaudit interminablement. L’animateur crie : “Assa, azzeka, Lounès yella yella”. Les hôtes reprennent en chœur ce slogan. Nna Aldjia, mère de l’artiste, pleure. Malika l’aide à essuyer ses larmes. Mais, elle aussi a du mal à retenir ses pleurs. Même pour prendre la parole, après le dépôt de la gerbe de fleurs, il lui a fallu du courage. Elle dira : “A la fondation, nous avons jugé que nous devons commémorer la date de naissance, car c'est un événement important pour un homme qui a versé son sang pour tamazight. Je compte sur vous pour faire de 2006 l’année de l’espoir qui fera rejaillir Tafat sur le ciel de la Kabylie. Une année pour Lounès et pour tamazight. Cette année doit voir se réaliser tout ce que souhaitent les enfants de la Kabylie et tous ceux qui espèrent voir notre région fleurir”. Malika ne peut pas prolonger son intervention. Elle a la gorge nouée. Sa mère souhaite la bienvenue à tout le monde: “Vous êtes tous les enfants et les frères de Lounès”. La minute de silence est accompagnée de Aghuru, l’hymne à la liberté chanté dans le dernier album du Rebelle. Les présents lèvent leurs mains droites avec le signe de la victoire, une victoire qui doit être celle de la vie contre la mort. Dans la foule, le jeune chanteur Becha, qui s’inspire beaucoup de l’œuvre de Lounès, écrase cigarette sur cigarette. Jusqu’à aujourd’hui, on n’arrive pas à croire que Matoub est mort physiquement. Dans le fourgon qui nous a conduits d’Ath Douala à Taourirt, une jeune fille demande au chauffeur s’il avait vu la statue. Il répond qu’il a fait partie de l’équipe qui s’était rendue la veille à Ath Boughardane pour la récupérer. “Quand je l’ai vue, j’ai failli tomber. C’est Matoub en personne”, explique le conducteur. Une autre jeune fille enchaîne : “Il paraît que la statue représente Lounès dans la position assise”. Le chauffeur met d’abord une cassette de Matoub, sortie en 1989, avant de confirmer : “Oui, il est assis. Sa mère, N’a Aldjia, quand elle l’a vue a été choquée devant autant de ressemblance”.
Une fois la gerbe de fleurs déposée, un poète de la région déclame un poème à la mémoire de Matoub. Dda Ramdane, un mordu du sport, n’a pas raté ce rendez-vous. Lui qui aime tant Matoub, infirmant ainsi l’idée qu’il n’y a que les jeunes qui sont les fans du Rebelle. Un peu plus loin, Rabah Tissilia discute avec l’un de ses amis rencontré sur place. C’est sa chorale qui va interprèter dans quelques moments la célèbre chanson de Lounès, “A yixfiw”. Un titre sorti dans le double album de 1997, Matoub y décrit la douleur de sa mère devant l’incertitude du sort réservé à son fils. El Hadi Ould Ali, nous demande si nous avions vu la statue érigée au rez-de-chaussée de la maison de Matoub. Nous lui répondons par la négative. Ould Ali nous invite alors à nous dépêcher, car nous allions être surpris par la ressemblance. Le directeur de la culture de Tizi Ouzou, un ancien compagnon de Matoub, attise notre curiosité mais il est impossible de se frayer un passage à l’intérieur du local. L’entrée est bloquée par la foule. Un animateur de la Fondation lance un appel pour libérer la voie. Tout le monde veut entrer pour découvrir la statue en même temps. Ultime solution : le rideau du garage est baissé le temps que les esprits se calment. Même absent physiquement, Matoub suscite les passions. La statue de Hamid Aït Belkacem est un très beau cadeau d’anniversaire pour un homme qui a fait de l’espoir une constante dans sa vie. Une vie qui était loin de baigner dans la douceur. Mais grâce à son art, à sa sincérité et surtout à son courage, Matoub a réussi à faire de son passage sur terre une saga que se raconteront les générations futures. Dans un siècle et plus, quand il s’agira d’illustrer des situations, comme celle de courage, de sincérité, de générosité, d’intégrité, de tolérance, de persévérance, de talent, etc., nos petits enfants diront souvent : “Il était une fois, Matoub Lounès...”.