
Barde au verbe sulfureux jusqu’à la subversion, Lounes MATOUB, en homme de tous les combats justes, passait déjà pour une légende vivante... Il disait toujours haut ce que nous, les « sans langue », pensons tout bas. Aussi, il n’est pas moins vrai que son ton passionné cachait mal une âme torturée de poète maudit. Il avait chanté la femme aimée, puis l’amertume de la séparation et de l’amour impossible ; l'exil, en termes de déchirements; tamazight (le berbère), langue millénaire, mais prise en otage par les gardiens du Temple; les vicissitudes de la vie, les avatars et le malaise de la société, la jeunesse et ses déboires; la mort dont il se foutait, à la limite de la raillerie. Ses visions, pour ne pas dire certitudes, d'un Avenir en dénouement heureux. Qu'il faudra bien qu'un jour les larmes fassent place au sourire, la haine à l'amour, l'ignorance et le mépris à la culture, l'intelligence... Les dégoûts à l'espoir. Mais aussi la femme Algérie. Disons, un long processus d’aboutissement à un amour polychrome, au sens katébien. Lequel aboutissement le conduira fatalement à commettre le péché suprême. Il aimait à corps perdu son pays, l’Algérie. Jusqu’à ce qu’un 25 juin 1998, au détour d’une route menant à Taourirt Moussa (son village natal, en Kabylie), des « chasseurs de lumières » le surprirent à mi-course. Nous nous découvrîmes soudain orphelins... Le vide laissé par sa tragique disparition est tellement immense. Mohamed Ziane-Khodja
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04 mai 2003 Sur les onze chansons du dernier album de Matoub Lounès, six ont trait à la thématique sentimentale.
Dans son album posthume, Matoub, en plus des innovations sur les plans des textes, de la musique et de l'interprétation a apporté du nouveau. Il chante un nouvel amour. Mais il dénigre, en même temps, l'ancien amour. À travers les chansons, il tente de prouver que dans la vie, on n'agit pas comme dans les mathématiques où les règles ne changent jamais même avec le changement des données. Matoub croit avoir aimé et c'est lui qui le dit dans la chanson Ur shisif ara. Il avoue s'être trompé, mais en même temps, il affirme ne rien regretter, car au bout de l'attente, la longue attente, il a pu croiser le vrai, le grand amour : Nwigh heml egh zik ghel degh Cette belle chanson est entièrement réservée à la nouvelle "conquête" du cœur du poète. Ce dernier, avec une sincérité qui n'obéit guère aux normes établies dans la société kabyle, s'adresse à celle qui a su et pu ramener l'espoir, le goût à la vie celle qui est la destinée (Nsib), celle qui sait tendre l'oreille pour écouter les secrets et les confidences (Ghe ghurem ig reked ser iw) , celle avec laquelle le fardeau de la vie devient léger et supportable. Cette chanson est constituée de quatre couplets et d'un refrain. Les trois premiers couplets parlent de la nouvelle relation amoureuse du Rebelle. Quant au quatrième, il demeure énigmatique. Matoub saute de l'amour à tout un autre thème : la mort. A-t-il senti que son idylle n'allait pas faire long feu ? Avait-il un pressentiment ? Avait-il la prémonition que la relation n'allait pas boucler une année ? En tout cas les huit derniers vers de ce poème, sont, on ne peut plus édifiants : Ad ner nnuba iliser On pouvait interpréter différemment les vers. La chanson "Nezga" est un peu la suite de "ur shisifara". Matoub après le retour de l'amour, se permet de rêver que les beaux jours sont encore permis, que le bonheur qu'engendre l'amour est aussi accessible, à portée de la main. Dans ce texte, il ne manque pas de faire un clin d'œil à son ancienne compagne, qu'il ne culpabilise pas, contrairement à ce qu'il exprime dans "Ayen Ayen". Dans nezga, il semble assumer l'entière responsabilité de ce qui est advenu de cet amour ancien et vieillissant. Il donne, dans ce poème un autre sens à la relation amoureuse. Celui qu'il veut désormais partager avec la nouvelle élue de son cœur. Cet amour est celui du partage du pire. Cet amour est celui qui a la force de transformer les pires difficultés en de belles mélodies. Celui qui permet de supporter toutes les endurances de la vie sans provoquer la rupture. Cette même rupture qui a jeté un voile pendant dix ans sur un cœur qui a failli tarir, n'eut été l'arrivée de la femme providentielle : nezmzer iwurfan del khiq Dans le même album, Matoub a composé une chanson un peu spéciale. Yehwayam est en réalité un texte anti-conformiste. Matoub y dénonce énergiquement la soumission de la femme. Il donne sa propre définition à l'amour. L'amour c'est d'abord et avant tout d'avoir la latitude et la liberté de choisir. Le titre de cette chanson (Yeh wayam) est provocateur. Il a le sens d'un défi, celui que doit relever la femme. Cette dernière, selon les paroles de Matoub, doit se libérer. Elle doit avoir accès au savoir et à la science. En composant une telle chanson, Matoub s'en prend aux tabous de notre société, mais il prend le soin d'avertir qu'il ne méprise pas les traditions de ses ancêtres. Ce qu'il faudrait, suggère-t-il, c'est de se débarrasser des mauvais carcans. De ne préserver des traditions séculaires que ce qui peut être positif à la vie. Le poète estime aberrant de s'en prendre à une femme, rien que parce qu'elle prend son destin en main et vit tel que sa conscience la lui dicte. Matoub estime qu'on ne peut évaluer l'amour sans avoir au préalable goûté à ses tourments. Il plaide la tolérance, le pardon et la compréhension. Car sans ces trois critères, il est impossible de former une société où l'amour puisse être accessible. Cette chanson est une plaidoirie pour l'émancipation de la femme. Matoub refuse que la femme demeure prisonnière entre quatre murs à attendre le premier venu, lui prendre la main et la mener dans les serres d'un obscur destin qui fera d'elle "une victime expiatoire". Le défi de ce poète se résume ainsi : "On colporte ton inconduite "À la recherche du temps perdu" tant en son contenu rappelle étrangement le célèbre roman de Marcel Proust, Le temps perdu. Ce sont d'abord ces sept années de calvaire, puis les dix années de traversée du désert. De tous les poèmes de Matoub, celui-ci est le plus acerbe. Le poète semble se réveiller d'un profond cauchemar. Il a l'air de revenir de loin après avoir longtemps été hypnotisé. Ayen Ayen est une œuvre capitale dans son répertoire. Ce texte semble être une réplique à tout ce que Matoub Lounès avait composé auparavant. Matoub y décrit ses peines passées. Dans "Ayen Ayen", il s'adresse à la femme qu'il avait cru avoir aimé, celle qui a empêché le soleil de faire parvenir sa lumière, celle qui a été la cause de son déclin, celle qui l'a jeté dans une fosse, celle qui l'a cramé comme une poterie, celle qui a fait fuir santé et biens… Et de conclure par une citation du terroir kabyle : "Si ton frère a un meilleur verger, défriche et greffe pour l'égaler, s'il possède une belle maison, construite en faïence ornée, mais si son épouse est meilleure, tu ne peux rien faire pour l'égaler". En dépit de toute la cruauté qui se dégage de ce poème, on ne peut occulter deux petits vers, lesquels contredisent en quelque sorte tout le reste. Ces derniers confirment que le poète en est toujours amoureux, mais il veut oublier et pour oublier, il lui faut des subterfuges "Des peines que tu m'a infligées Dans "Ifut lawan", Matoub conclut qu'il n'a rien oublié. Dans ce texte, le Rebelle affirme qu'il ne peut croire à la fin, que les cœurs doivent se séparer : "Tu as été la joie de mes nuits
Dans ce texte, Lounès accable son ex-partenaire d'une avalanche de reproches. Ce poème est plein d'images, mais Matoub se montre impitoyable dans son jugement. Il la compare à l'ogresse (Teryel). Cette fois-ci, il laisse parler son cœur. Lui, il ne fait que répercuter le cri de ce cœur déchiré mais guère meurtri, puisqu'il bat toujours. |