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28 décembre 2005
L’esprit de Si Mohand u M’hand a plané sur cette première journée du Festival de poésie Amazighe qui commémore le centenaire de la disparition du maître de l’Assefrou genre poétique oral qui vient d’accéder à l’universalité par son inscription en module d’enseignement par le professeur Atteli de l’université de Rome.
Descendre le mythe dans la réalité pour se réapproprier le repère identitaire, porte en soi le risque de banaliser la légende et le mystère qui la nourrit ! Mais, tel un personnage fabuleux des contes kabyles, Si Mohand est immortel. Matérialiser le symbole dans une stèle, l’humanise pourtant sans le détruire et opère la greffe tant attendue pour relancer les bourgeons du futur printemps de l’art et de la création. L’ouverture solennelle de l’événement ne pouvait se faire que par un poème et dans cette entreprise Ahmed Lahlou, véritable personnage de la tragédie grecque, a mis toute l’émotion requise par la commémoration, à la suite du représentant de l’APC, qui a ouvert officiellement les festivités. Les mots de bienvenue sont naturellement revenus à Mouloud Salhi, le président d’“Etoile culturelle” qui remercia comme le veut l’usage les participants, les sponsors sans oublier le clin d’œil aux organisateurs et aux bénévoles passant en revue tous les chantiers de leur abnégation.
L’immortalité d’un géant
Tour à tour, Younès Adli, chercheur mémorialiste, Ali Mammeri
chercheur spécialiste de culture orale, Aggoune Smaïl poète
des Aurès, Hocine Keffous artiste, ami de Mohamed Haroun, ont exprimé
leur ravissement de participer à la renaissance du phénix, en
ravivant du souffle de leurs témoignages la flamme de la poésie
orale porteuse du génie des ancêtres. Slimane Hachi, archéologue,
représentant du ministère de la Culture a transmis aux organisateurs
et aux participants les encouragements et les remerciements de Mme Khalida Toumi.
C’est vers 14h 15 que l’inauguration de la stèle commémorative
a eu lieu sur l’agora principale d’Akbou qui prolonge le bâtiment municipal
- la foule nombreuse sous une forte émotion a accompagné d’applaudissements
nourris le geste de Hamid Aftis, le sculpteur des Beaux-arts de l’école
d’Azazga, maître de l’ouvrage, qui ota le voile symbolique pour permettre
à la lumière de prolonger le geste de la main de Si Mohand donnant
le départ au renouveau culturel national.
Younès Adli déclamera, le premier poème de Si Mohand fondateur
du mythe.
“Cette fois j’entame le poème
je le veux beau et fort
Pour traverser toutes les plaines…”
Et Ali Mammeri de réciter le dernier Assefrou que le troubadour eut à
prononcer faisant l’éloge de la beauté. Au passage de deux infirmières
de l’auspice où il coulait ses derniers moments, il dira dans la dernière
strophe
“… Devant leur beauté, je m’avoue soumis
Je rêve de deux petite heures avec elles,
Même en rupture de la prière
Dieu me le pardonnera”
Après le plateau en direct organisé par radio Soummam, la salle
des fêtes de la mairie a abrité deux conférences pour Younès
Adli et Rachid Mokhtari.
Si Mohand rassemble ses enfants
Il n’y avait plus de place dans la salle, de nombreux invités sont restés
debout durant les deux heures et demi des interventions et du débat.
Younès Adli déroula la vie de Si Mohand, mettant l’accent sur
les multiples dépossessions et le déracinement dont il fut victime
et qui avaient structuré sa sensibilité alors que Rachid Mokhtari
a fait une intervention plus pointue consacrée à l’influence de
l’esprit de Si Mohand sur l’œuvre chantée de Slimane Azem et de Allaoua
Zerrouki, ce qui est le thème de son dernier livre paru aux éditions
“Apic” et dont il a fait la promotion par une vente-dédicace dans l’après-midi.
Ali Mammeri, le 3e intervenant a rapporté ses témoignages sur
la reconstitution de l’œuvre de Si Mohand par Mouloud Mammeri et Mouloud Feraoun
qu’avaient sauvé de l’oubli les poèmes de Boulifa et le récit
de Oulefki.
Un débat d’une heure a permis aux artistes et aux intellectuels de renouer
avec le dialogue et l’échange d’idées. Ce retour à la civilisation
après “l’âge des pierres” imposé par les évènements
du Printemps noir constitue sans doute le plus grand acquis de ce Festival.
Si Mohand est revenu cette semaine nous montrer le bon chemin et mettre fin
à notre errance.
Les questions étaient très variées. Faits réels
et récits légendaires, se sont entremêlés comme dans
les contes kabyles anciens. Les conférenciers ont donc convoqué
la mémoire et l’histoire pour éclairer les doutes et les interrogations
des participants.
“Il était une fois…” c’est ce qui a préludé à ces
réponses quand on s’est placé du côté de l’histoire
par un effort de recontextualisation de Si Mohand dans son époque. “Je
me souviens de…” dira plutôt Ali Mammeri, pour évoquer des faits
qui avaient marqué son enfance, notamment la rencontre de ce berger porteur
des pans de mémoire qu’il troqua contre l’apprentissage de l’alphabet
français.
Rachid Mokhtari, a travaillé sur le passage de l’oralité primitive
à la fixité sur un support sonore, sur le thème de “Lghorba”
(exil) qui relie le poète de l’errance, premier a avoir usé de
ce concept en parlant de l’exil intérieur (Aghrib tmourthiw), aux chanteurs
Slimane Azem et Zerrouki Allaoua, qui ont repris l’un littéralement “es
Issefra” de Si Mohand, l’autre l’esprit de l’Assefrou Mohandien dans une subtile
adaptation à sa musique. Nombreuses furent les questions restées
sans réponses, on a beaucoup rêvé, projeté, imaginé
et tenté de faire porter au poète Si Mohand tous les mythes fondateur
de l’amazighité en le dotant paradoxalement de la dimension humain réductrice.
Les poètes ont néanmoins rompu le temps d’une soirée leur
statut d’éternels orphelins, en se réinventant dans le mythe protecteur
de Si Mohand, un père bienveillant et éclairé.