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 28 mai 2006

« Je crois que j’ai deux désirs en tant qu’écrivain, un désir de traduire le monde avec une clarté et une transparence qui nous feraient croire que le réel est juste là, derrière le texte qu’on pourrait presque le toucher et puis, il y a aussi un désir de bouleverser le monde pour le reconstruire différemment »

Mercredi 26 mai 1993, dix jours après la tentative d’assassinat d’Omar Belhouchet, directeur d’El Watan, au moment où il s’apprête à démarrer son véhicule, l’un des jeunes qui lui fit signe de baisser la vitre de son véhicule (un tôlier !?) s’approche de lui et lui tire deux balles dans la tête ... Ces mains assassines viennent d’exécuter un écrivain, un poète et un journaliste qu’est Tahar Djaout. Hospitalisé à Baïnem pendant près d’une semaine, il décédera le 2 juin de la même année sans émerger de son dernier sommeil. Sa mort est ressentie comme un terrible coup dans les rédactions de la presse nationale et dans les milieux intellectuels algériens et étrangers qui avaient déjà été secoués durant le mois de mars par les attentats contre Djillali Liabès, Hafid Senhadri et Laâdi Flici. Cet acte fit aussi naître une immense inquiétude parce que l’on comprit cette fois-ci que c’est tout le monde de la culture qui était en point de mire des intégristes islamistes. D’autres noms ont suivi sur cette liste de désolation : l’universitaire M’hamed Boukobza, le poète Youcef Sebti, en juin. Le dramaturge Abdelkader Alloula, le chanteur de raï Cheb Hasni, en 1994, puis le chanteur kabyle Matoub Lounès... Leurs voix s’éteignent avant même que les nouvelles générations se soient appropriées leur pensée. Romancier, poète et journaliste, né en janvier 1954 à Azeffoun (Tizi Ouzou). Détenteur d’une licence en mathématiques de l’université d’Alger et d’un DEA en sciences de l’information et de la communication de l’université de Paris II. Armé de tous ces bagages, il s’est tourné vers le journalisme. Il a collaboré dans plusieurs revues littéraires telles que Sud, La Sape, Europe, Action poétique, Le fou parle... En 1976, il rejoint la presse écrite et exercera dans deux hebdomadaires Algérie Actualité et l’Actualité de l’émigration, sous la signature de Tayeb S. - d’avant l’ouverture démocratique. Puis fonde, en janvier 1993, avec ses amis Abdelkrim Djaâd et Arezki Metref, mais auquel collaborait le regretté Saïd Mekbel, Ruptures - un hebdomadaire indépendant de haute tenue - et devient son directeur jusqu’à sa mort ... Ecrivain reconnu et journaliste respecté. Il incarnait pour beaucoup la figure de l’intellectuel sérieux et honnête. Auteur de plusieurs romans, les seuls honneurs qu’il acceptait étaient ceux qui récompensaient son talent d’écrivain. Ses seules revendications étaient la liberté d’expression et de création : « Le silence, c’est la mort / Et toi, si tu parles, tu meurs / Si tu te tais, tu meurs / Alors, parle et meurs. »

Œuvres de Djaout

Tahar Djaout publie son premier recueil de poèmes Solstice Barbelé au Canada. En 1978, un second recueil de poèmes vient d’être édité à compte d’auteur : L’arche à vau l’eau ; ces poèmes étaient écrits entre 1971 et 1973. En 1981, il publie, chez les éditions Sned, le roman L’Exproprié, une œuvre en prose... D’ailleurs, l’auteur, lui-même, l’apprécie comme étant une somme de réflexions gravées comme des cicatrices... Ensuite, suit Les Rets de l’oiseleur, édité à Alger ; c’est un recueil de nouvelles dont les textes furent écrits en 1973 et 1977. Dans ces nouvelles, le narrateur nous livre une pensée qui perce : « Son esprit malade » torturé par « la plage chauffée » comme une forge d’où giclait le désir et sur laquelle le souffle de la volupté. Par ailleurs, un prix lui a été décerné par la fondation Del Duca pour son roman Les chercheurs d’os et l’autre roman des éditions du Seuil : Les Vigiles a reçu le prix méditerranée. D’autres œuvres sont éditées par des éditions étrangère et locale, telles que : L’Invention du désert, une histoire des Almoravides qu’il raconte sans tomber dans l’hagiographie, il cite : « ...Surtout à travers les hommes qui la détruisent : en premier lieu Ibn Toumert, ce théologien au destin mirifique... », une édition restreinte nous lègue Insulaire & Cie, et l’Oiseau minéral... La place de la femme dans ces œuvres Parmi les thèmes qui ont préoccupé l’écrivain Tahar Djaout est celui de la condition féminine. Ce thème revient de la manière récurrente aussi bien dans ses articles de presse que dans ses œuvres de fiction. Dans son roman, Les Vigiles, l’auteur met en scène, à travers les attitudes des personnages Menouar Ziada et Mahfoud Lemdjad envers la femme. Deux visions diamétralement opposées : asservissement de la femme de Menouar Ziada, ancien combattant, émancipation de Samia, amie du jeune professeur de physique, Mahfoud Lemdjad ... Là dans une Algérie où, parfois, la femme n’a le droit à rien, sauf à une seule chose : elle peut se taire. Elle doit se taire et ce n’est même pas un droit, mais une obligation. A chaque fois que cette dernière revendique ses droits, certains pensent qu’elle appelle à la débauche, ou de vouloir imiter les occidentales. Une femme dans une société qui étouffe ses aspirations et la décourage. Devenue un instrument dont on ne parle même pas ; elle est loin d’être l’égale de l’homme. Ce dernier la consomme comme un fruit par le mariage et surtout par la maternité ... : « De toute manière, maintenant, sa présence ne suscite pas en lui plus d’émotion que la présence d’un tabouret ou d’une valise. Il est convaincu que si, un jour, elle disparaissait, il ne s’en apercevait qu’après coup, lorsque viendrait l’heure de manger et que le repas n’aurait pas été servi », écrit l’auteur des Vigiles. Ce passage exhale de forts relents de misogyne tout en mettant en relief le statut de ménagère qui doit s’acquitter quotidiennement des travaux domestiques. Un autre passage qui met en relief le courage de la femme : « Une voix de femme se déverse en invectives. Cela répand un grand soulagement parmi les gens qui attendent. C’est comme un abcès qui crève. Des langues se délient, des complicités se nouent ... on redevient une file suante et piétinante qu’on était, des êtres humains doués de parole, d’égards de jugement, d’un sens aigu des valeurs. La femme qui vient de retrouver la parole et l’indignation leur a fait don de tout cela. Elle a détruit la toute puissance de la cabine fortifiée, imprenable, indifférente à la chaleur ... », résonne aussi comme un plaidoyer en faveur de la femme... Les Américains parlent de Tahar Djaout Depuis octobre 2001, la vie et l’œuvre de Tahar Djaout ont fait l’objet de plusieurs écrits, de rencontres et de débats aux Etats-Unis. Son dernier roman Le Dernier été de la raison a été traduit à l’anglais par Marjolijn De Jagger. Le livre vient d’être classé parmi les vingt-cinq meilleurs livres à New York, rétorque la traductrice. Marjolijn De Jagger est traductrice américaine. Irlandaise d’origine et a grandi aux Pays-Bas. Au cours de son parcours professionnel, elle découvre la littérature francophone algérienne. Elle se lie d’amitié avec Assia Djebar pour découvrir grâce à cette dernière le génie et la sensibilité de Tahar Djaout. Pour rappel, le travail principal de Tahar Djaout dans son dernier texte posthume : Le dernier été de la raison, qui devient The last summer or season , une fable politique et poétique où éclatent son talent littéraire et sa grandeur d’âme, réside dans un personnage nommé Boualem. Les frères vigilants ont pris le pouvoir et y verrouillent le bled par la charia : interdit d’étudier la science, de rester imberbe, d’aller à la plage, d’écouter de la musique ..., Boualem Yekker, un petit libraire, résiste à l’oppression, avec une douce détermination que rien ne fléchit. Les livres sont ses armes : « On n’a pas encore chassé de ce pays la douce tristesse léguée par chaque jour qui nous abandonne. Mais le cours des temps s’est comme affolé, et il est difficile de jurer du visage du lendemain. Le printemps reviendra-t-il ? » A la longue, Boualem est devenu l’ennemi de cet Etat, non pas parce qu’il écrivait mais les livres sont devenus sa seule fenêtre sur le monde. Sa femme et ses deux enfants l’ont abandonné pour aller rejoindre le troupeau. Dans la plupart des universités américaines telles que l’université de North Florida, celle d’Iowa City, la Colorado university (Denver) et Cleveland. Tahar Djaout fait des « entrées spectaculaires » Oulkhou, cette Kabylie maritime, se souvient encore de ses obsèques qu’Arezki Metref décrit ainsi : « Quelques tombes. Celle de Tahar Djaout est tournée vers le large. Je ne l’ai pas vue construite. Je me souvenais seulement qu’il y avait tant de mer au bout du regard que l’éternité ne pouvait qu’y être inépuisable. » On ne verra plus le sourire timide de l’homme, mais sa voix poétique retentira à jamais dans son écriture enlevée. « Ami, lorsqu’il pleut / la terre sent l’humus, l’herbe. C’est toi qui sous le sol, répand ton essence, sur la Kabylie, les mers. C’est toi, mon Ami à moi, bercé par les vents. Ton corps pur, nid douillet pour l’enfance. »