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30 avril 2005
Arezki Metref a fait ses preuves depuis belle lurette comme journaliste puis comme romancier, essayiste à la plume acérée et au style alambiqué. Il a dû faire ses débuts dans la poésie pour réussir dans la prose, à la manière de Tahar Djaout et de Mohamed Dib.
Et qui ne se souvient pas de ses reportages et interviews
? Le dernier en date est celui qu’il a consacré à Ath Yenni.
Kabylie Story est à classer dans les grands reportages, apportant un
plus considérable à une meilleure connaissance de la Kabylie,
car pour qu’il la voit du dehors, c’est une citadelle imprenable, un monde replié
sur lui-même. Mais, détrompez-vous et Metref en a apporté
des preuves convaincantes. L’œuvre nouvellement publiée était
destinée au genre romanesque ; cependant, la tentation de visiter la
région en profondeur et les imprévus du long périple en
ont fait un reportage et un excellent pour les nombreux témoignages rapportés
pris sur le vif, les histoires locales ainsi que divers événements
qui ont marqué le vécu collectif. La préface a été
aussi à la mesure du livre, bien qu’elle comporte ce quelque chose de
contradictoire concernant les personnes et les paysages : «Les personnes
de Kabylie Story semblent être sorties d’une fiction, les paysages relevés
d’un autre temps», dit Sahra Mekboul dont les propos sont loin de nous
satisfaire, à moins qu’on n’ait pas été du niveau pour
comprendre cette phrase heureusement modélisée par le verbe sembler.
En ce qui nous concerne, nous avons plutôt pensé à une singularité
inentamée de la région, sinon à une population encore sous
le carcan des traditions qui la condamnent à la conservation. Quant au
reste, il est merveilleusement bien présenté et la Kabylie paraît
être restée comme elle l’a toujours été, avec cette
différence qu’elle a su concilier : traditionalisme et modernisme
sur beaucoup de plans, à l’exception de l’habitat qui s’est transformé
à 90%. Sur les crêtes les plus hautes et les flancs de collines
les plus abrupts, des maisons pour ne pas dire des buildings ont poussé
par milliers. Certains villages qui ont perdu tout du cachet ancien, il faut
chercher longtemps pour trouver une maison authentiquement locale.
La Kabylie d’aujourd’hui rappelle-t-elle celle d’antan ?
Arezki Metref a commencé son reportage par Bordj Menaïel, peut-être
pour des raisons géographiques ; la ville se trouve à l’orée
de la Kabylie. Il y a trouvé quelques référents culturels.
Le lecteur qui a connu Bordj Menaïel de ces dernières années
ne peut se rappeler que des marchands de toutes sortes alignés à
perte de vue dans ses principales artères, elle est, avant tout une ville
commerçante et elle en a toujours eu la vocation. Bien qu’oubliée
ou déconsidérée, la ville a vu passer Alain Delon, le boxeur
Hamani, Kateb Yacine et son théâtre ainsi que son groupe d’acteurs
qui a créé une ambiance culturelle. Cela doit remonter aux années
1960 et 1970.
Cette activité commerciale intense qui donne l’impression d’un vide culturel
a peut-être subi un coup d’arrêt avec le tremblement de
terre. La ville a subi de graves dommages et va garder les stigmates du séisme
pendant longtemps. La description de Tizi Ouzou occulte tout de ce qui s’y passe
actuellement, comme les agressions et les vols au quotidien qui ont fini par
défigurer la ville des Genêts dont on n’a retenu que le jet d’eau.
Dans un style traditionnel, Sidi Baloua, le cas atypique de Si Moh par rapport
aux autres Tizi Ouzéens d’aujourd’hui et qui cherche un mot à
la manière de Yannis Ritsos, poète grec.
La renommée a paru aussi revigorante qu’enrichissante. L’auteur a procédé
selon l’itinéraire que Slimane Azem a tracé à l’hirondelle
éponyme de son chant d’exil par lequel il fait le tour de la Kabylie
en marquant des pauses proportionnelles aux souvenirs évoqués.
De Bordj Menaïel il arrive à Ath Yenni en passant par Azazga, Tizi,
Aït Hichem, pour nous faire ce qu’il y a de plus représentatif comme
traditions artisanales. Larbaâ Nath Irathen, ce sont les marques de l’histoire
du XIXe siècle à nos jours, Ath Hichem c’est le tapis, les Ouadhias
c’est Slimane Azem, Mohand Arab Benaoud, l’un des fondateurs de l’Académie
berbère, Ali Zamoum d’Ighil Imoula durement éprouvé durant
la guerre de Libération, Tizi Hibel, village natal de Feraoun longtemps
comparé à Faulkner, Malika Doumrane, Matoub, Aït Zikki la
belle par ses sommets enneigés et ses traditions vestimentaires.
Retour au pays natal
«Allez où vous voulez, même en Australie, vous aurez toujours
cette envie de retrouver les vôtres et le paysage qui a laissé
en vous des souvenirs vifs», ont coutume de dire ceux qui aiment leur
pays natal. Ce que fait Arezki Metref en n’oubliant pas de revenir à
Agouni Ahmed. Nous partageons sa peine de voir son école construite vers
1890 récemment, démolie et d’où sont sortis de grands instituteurs
dont un des siens qui a collaboré à la grande revue des instituteurs
dits «indigènes», adjectif à coloration coloniale
qui les infériorise par rapport aux instituteurs venus de Métropole
française. Cela s’est passé dans les années 1920 et 1930
au cours desquelles un noyau d’instituteurs contestataires qui ont fondé
le journal La voix des humbles où Metref, sorti de l’école normale
de Bouzaréah, écrivait sous le titre L’ermite du Djurdjura. Il
faut lire de bout en bout Kabylie Story pour avoir la passion de ces lieux et
hommes historiques décrits avec beaucoup de talent. De Beni Yenni, vous
partirez sans le savoir vers Akbou et son huile d’olive renommée, Illoula
appelée Metz du temps de l’oppression coloniale.
La vallée de la Soummam, Tazmalt, Adekkar ont été des participants
actifs au Printemps berbère puis au Printemps noir. Les habitants, façonnés
à l’image de la terre qui les a vus naître et grandir, vous en
diront beaucoup sur les événements anciens et nouveaux qui ont
marqué la région. Azeffoun appelé par rapport à
son relief, l’arche de Noé, vous recevra à bras ouverts parce
qu’il a beaucoup de choses à vous raconter sur les hommes historiques
natifs de ce pays, et des hommes de culture qui sont ses propres enfants dont
en peut être fiers. Après Youcef Oukaci, il y a eu El Anka, Iguerbouchene,
Rouiched, Hilmi, et n’oublions pas Tahar Djaout, un écrivain qui, malgré
son jeune âge, a acquis la trempe de ses aînés, Mammeri,
Dib, Feraoun.
On n’a pas tout dit pour laisser aux lecteurs le soin d’aller eux-mêmes
au livre de Metref dont ils ont déjà un avant-goût de sensationnel
et ce, d’autant plus que l’écriture est parfaite.
Arezki Metref, Kabylie Story, Casbah Ed., 111 pages, 2005