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 28 mai 2006

Pour tous les proches de Djaout, la vie est à jamais partagée entre un avant et un après 26 mai 1993. Le poète a déteint sur eux par son rejet viscéral de la nécrophagie récupératrice de mémoire, ce pourquoi ces mêmes amis ne sont pas assidus des jérémiades annuelles qui font du néant surgir de fervents compagnons, confortés par l’immunité posthume. Lorsque ce satané mercredi 26 mai, vers dix heures du matin, dans les locaux de notre hebdo Ruptures, Metref et Djaad castrent net notre sourire en annonçant le fatidique "ils ont tiré sur Tahar", on ne se rend pas compte sur-le-champ du cataclysme et, presque insouciant, on se dirige vers Bainem, lieu de l’attentat. Là, rien, absolument rien, ni attroupement particulier, ni déploiement des forces de l’ordre, n’indiquait qu’un désastre venait de se produire, hormis un peu de sable jeté sur du sang qu’un été précoce avait déjà asséché.

On épargnera au lecteur la suite d’une tragédie datant de treize ans, pour lui raconter un Djaout que ne peuvent restituer les analyses les plus pointues élaborées sur un fils d’Azeffoun, ayant grandi à La Casbah, et dont l’inoubliable chef-d’œuvre a été sa propre vie. Affable, d’une politesse à même de désamorcer l’attaque d’une division blindée (mais malheureusement pas celle de son assassin), érudit, patient comme une fresque du Tassili, il était sérieux sans être ennuyeux, rigoureux sans jouer au tyranneau et savait injecter une distanciation brechtienne dans les aléas du quotidien. C’était sûrement là, le recul transcendant sans lequel un poète ne serait qu’un aligneur de rimes. Il menait si bien, avec une telle harmonie et une si cohérente coexistence pacifique, la fermeté sur les principes d’une part et de l’autre, le rejet de la violence, qu’on se demandait comment on peut comprimer dans la tête, et surtout dans le cœur, d’une seule et même personne, de si antagoniques pulsions. C’est armé de cette capacité de distance qu’il a mené à sa manière son combat pour l’identité berbère, qu’il a participé au colloque de Yakouren (qui lui avait valu une interdiction de passeport, répression administrative dont il ne se vantait pas sur tous les toits), qu’il a porté à bout de bras et d’écrits toutes les attentes de la société pour toutes les libertés. C’est aussi armé de cette tranquille conviction, qu’il ne ratait jamais l’occasion de pourfendre jusqu’à ses derniers et calamiteux retranchements, le spectre intégriste et obscurantiste, dans ce qu’il a de plus hideux, c'est-à-dire dans son état naturel. Il est vrai qu’en tuant ce dénominateur commun de tous les intellectuels démocrates, les terroristes intégristes ne se sont pas trompés d’ennemi, même s’ils avaient su qu’attaché aux racines et aux traditions, Djaout montait parfois d’Alger, pour pousser la brouette et contribuer à la construction de la mosquée du village. Il nous promettait à chaque fois de nous emmener vers le bled, voir Oulkhou. Et la vie, c'est-à-dire la mort, a voulu qu’un jour soit arrivé, où l’on a bien découvert Oulkhou, mais c’était derrière le cercueil. Quelques semaines après l’assassinat de Senhadri puis de Liabès, montrant un article sur lui-même dans un quotidien arabophone du soir, papier incendiaire accompagné d’une photo de Tahar, il nous avait dit, sur un ton de révolte comme toujours retenue : "N’est-ce pas un appel au meurtre ?". C’était tragiquement prémonitoire, puisque la terrifiante fin eut lieu trois jours plus tard. On aurait dit qu’il a passé sa vie à inscrire le moindre de ses actes et la moindre de ses paroles avec la permanente arrière-pensée qu’on garde un bon souvenir de lui, alors gardons-le. Si qualifier Tahar Djaout d’être humain parfait est sacrilège, alors assumons le blasphème.