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 18 février 2006

"Rappelle-toi Jean, tu ne savais pleurer qu’en berbère", lui écrivit un jour Mouloud Mammeri!  Arraché aux siens, comme un  frêle rameau cassé d’un arbre, il ne cessa, sa vie durant, de répandre cette sève indélébile et tenter de sa haute branche de se redonner des racines. Pleurer est sans doute l’ultime repère qu’il garda de cette enfance déchirée de petit Fouroulou d’Ighil-Ali. C’est dans ces moments de haute solitude que le grand Jean rencontrait  le petit El-Mouhouv !

"Les morts ne nous quittent pas tout de suite, ni tout à fait .Invisibles mais présents, ils restent encore et quelques fois longtemps à errer parmi nous. Telle est la légende dont s’est bercée notre sagesse ancienne tant d’années, tant de siècles" , disait Dda L’Mouloud.
Nous continuons à y croire doucereusement, tant cette fable nous console et nous fait du bien.
Et si Jean-El-Mouhouv, a hanté un siècle durant les collines d’Ighil-Ali à la recherche de lui-même, aujourd’hui, ce sont les retrouvailles. Nous rouvrons grandes les portes grinçantes, Jean-El-Mouhouv rentre et nous l’accueillons comme seules les gens d’Ighil-Ali savent accueillir le printemps !
Nous n’avons besoin ni d’encens ni de chandelles, un rayon de soleil illumine la maison.
Nous dirons ses poèmes tels qu’il les a sucés avec le lait de Fadhma At-Mansour pour assécher les pleurs, et nous rendrons les vers tels qu’ils chantaient en lui. Les Amrouche, connaîtront "la joie des choses remises enfin à leur juste place, des tensions enfantines enfin défaites , des accords enfin accordés".
Jean, ce géant fragile parce que privé de son enfance, a la chance de figurer parmi ces rares hommes qui ont deux cœurs, comme le chantait Slimane Azem, l’un tendre et inaudible bat pour les mamelons verruqueux de son Ighil-Ali natal, l’autre plus puissant pulse la vie au rythme de l’univers.  "Je ne puis espérer que mes lecteurs soient touchés par mes poèmes aussi profondément que moi. Des lambeaux de mon enfance, des panoramas de rêve et si l’on veut aller plus avant, tout un univers intérieur  hérité chante avec eux, au point que certains jours leur puissance de choc sur ma sensibilité est, à la lettre, insupportable. Enfin la source où je les ai puisés ajoute encore à leur prestige l’éclat tremblant d’une voix qui se taira bientôt” . Ecrivait Jean  en 1938 dans l’introduction à ses chants berbères de Kabylie.
Plus insupportable encore est cet oubli, " cette dénégation de son apport majeur tant politique que littéraire ", déni dont Jean a lourdement souffert.
Ce ne sont plus les mêmes lecteurs Jean, aujourd’hui ceux qui te lisent partagent avec toi cette insupportable onde de choc, ces lambeaux d’une enfance refusée, et font leur, le combat pour la reconquête  de cette voie, cette voix tremblante qui ne se taira plus jamais.

Raccorder les coeurs brisés
La déclinaison des chants berbères de Kabylie choisie par Jean-El-Mouhouv n’est pas neutre. Elle traduit parfaitement son état d’âme chaotique en ces années de turbulence d’avant la seconde guerre mondiale.
Il avait alors la trentaine, et venait d’entamer une prometteuse carrière littéraire avec la publication de deux recueils de poèmes "Cendres" et "Etoile secrète".
Le lait tété au sein de Fadhma At-Mansour sourdait dans ses veines et lui remontait sur la langue pour donner naissance à ce terrible cri du cœur matérialisé en poèmes d’une extrême sensibilité.
De prime abord Jean sélectionna son lectorat :

"J’ai dit ma peine à qui n’a pas souffert
Et il s’est ri de moi
J’ai dit ma peine à qui a souffert
Et il s’est penché vers moi
Ses larmes ont coulé avant les miennes                                                                         
Comme moi, il avait le cœur blessé "

Il n’écrivait donc pas pour le commun des mortels mais uniquement pour les âmes sensibles qui comme lui charriaient d’indicibles blessures mal refermées, celles qui souffrent de l’incompréhension de leur entourage et du déni de leur génie, celles qui se trouvent dans le perpétuel besoin de partager leur souffrance. Pour tous ces incompris, la vie est une immense prison. Ce statut d’étranger dans son propre village Jean ne le supportera jamais.

" Vaste est la prison qui m’étouffe
Punaises, puces me dévorent
D’où me viendras-tu délivrance ?”

Il ne restait que le déracinement, la brûlure du grand départ. Il invoque alors les divinités et demande leur aide : 
"Je t’implore ô maître des cieux
Aplanis les chemins sous mes pas”

Le poète rejeté à cause de sa singularité étaye la raison de son départ :

"J’ai compris, je vous suis étranger "

Fadhma At-Mansour écrivit dans  l’histoire de sa vie : "Pour les kabyles nous étions des roumis et pour l’armée française nous étions des bicots, comme les autres", une insoutenable réclusion à laquelle l’exil s’imposait comme  l’exutoire paradoxalement salvateur. Là-bas, au moins, on pourra pleurer son saoul et espérer retrouver l’éden perdu ! Là-bas, on pourra même déplacer les montagnes pour dégager la vue et entrevoir le pays natal :

"Fondez montagnes
Qui des miens me séparez                                                                          
Laissez à mes yeux le passage
Vers mon  pays bien-aimé"

Mais l’exil est mortifère. Jean déroule dans ses traductions l’infini inventaire de séparations plus douloureuses les unes que les autres :

"J’ai entendu mugir le bateau
 Dans mon réveil, j’ai pleuré
La séparation m’épouvante"

Et son cœur saigne à l’évocation du pays perdu   

" Il y a si longtemps que je ne t’ai vu ô mon pays
Qu’est donc devenu mon frêle grenadier… ? "

Nous prendrons soin de ton arbre Jean, même si nous ne pourrons jamais le cultiver à ta façon d’éternel Jugurtha. Nous venons juste de te découvrir et nous avons mauvaise conscience, coupables sans le savoir d’avoir fait le jeu de ceux qui ont voulu nous enterrer vivants. Il nous revient aujourd’hui de diffuser ton œuvre  et colporter la leçon de ta vie, toi "le pont, l’arche qui a fait communiquer deux mondes"… toi qui t’es  "engagé de toutes tes forces pour la cause algérienne, pour une question d’honneur et des raisons spirituelles"