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08 mars 2006
Dans
moins de deux semaines, le monde de la culture algérienne commémorera
le 44e anniversaire de l’assassinat de Mouloud Feraoun, un des plus grands écrivains
algériens de langue française et un humaniste impénitent
qui payera de sa vie sa foi en le pouvoir de la culture d’établir des
ponts entre les communautés et les peuples pour le bien-être individuel
et collectif.
Mouloud Feraoun représente la kabylité dans ce qu’elle
a comme valeurs d’ouverture et d’humanisme, de dignité et d’honnêteté.
Lui qui croyait aux valeurs universelles de fraternité et de coexistence
conviviale, a eu son destin arrêté par l’esprit d’intolérance
et de haine vengeresse.
Le 15 mars 1962, lors d’une réunion à El Biar au siège
de la direction des centres sociaux dont Feraoun était un des inspecteurs,
un commando de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) fait irruption
dans la salle de réunion et fait sortir six inspecteurs sociaux : Feraoun,
Ali Hamoutène, Salah Ould Aoudia, Max Marchand, Marcel Marchand et Marcel
Basset. Ils furent fusillés à l’extérieur, face au mur.
Mouloud Mammeri écrit à ce sujet : ‘’Le 15 mars 1962, au matin,
une petite bande d’assassins se sont présentés au lieu où,
avec d’autres hommes de bonne volonté, il travaillait à émanciper
des esprits jeunes ; on les a alignés contre le mur et…on a coupé
pour toujours la voix de Fouroulou…Pour toujours ? Ses assassins l’ont cru,
mais l’histoire a montré qu’ils s’étaient trompés, car
d’eux il ne reste rien…rien que le souvenir mauvais d’un geste stupide et meurtrier,
mais de Mouloud Feraoun la voix continue de vivre parmi nous.’’
Il est né le 8 mars 1913 à Tizi Hibel, dans les Ath Douala. Son
vrai nom est Aït Chabane. Il est issu d’une famille paysanne pauvre. Son
père, mort en 1958, avait travaillé en France comme mineur. Mouloud
a été berger pendant une année.
A sept ans, il entre à l’école de Taourirt-Moussa. Par la suite,
il rejoint le collège de Tizi Ouzou grâce à une bourse.
Il fait ensuite l’Ecole Normale de Bouzaréah où il fera
la connaissance de plusieurs Européens et Algériens dont certains,
comme Emmanuel Roblès, deviendront de véritables amis de notre
futur écrivain.
Instituteur dans son village natal en 1935, puis à Taourirt-Moussa en
1946. Il épousera sa cousine Dahbia avec laquelle il aura sept enfants.
Au début des années 1940, il est affecté à l’école
de Taboudrist à Beni Douala, avant d’exercer pendant une année
à l’école d’Aït Abdelmoumène.
Il travaillera comme enseignant à l’école de Taourirt-Moussa de
1946 à 1952. En 1939, il avait déjà commencé à
écrire son premier roman qu’il avait appelé Fouroulou Menrad et
qui deviendra par la suite “Le Fils du pauvre”, publié pour la première
fois en 1950 dans la revue “Les Cahiers du nouvel humanisme”. Ce livre
reçut le Prix de la ville d’Alger.
En 1952, Feraoun est nommé directeur du cours complémentaire de
Fort-National avant d’occuper cinq ans plus tard le poste de directeur de l’école
Nador au Clos-Salembier (Alger). Il reçoit le Prix Populiste pour son
second roman “La Terre et le sang” en 1953.
Il publiera “Jours de Kabylie” en 1954. Cet ensemble de tableaux illustrés
par les dessins de Brouty est à mi-chemin entre le roman et la nouvelle
avec, en plus, la suavité propre au conte.
“Les Chemins qui montent” est publié au Seuil en 1957, un roman
qui continue en quelque sorte “La Terre et le sang”. C’est en 1960 que paraît
aux Editions de Minuit le recueil intitulé : Les Poèmes de Si
Mohand. Un roman inachevé est publié en 1972 sous le titre “L’Anniversaire”.
Mouloud Feraoun a aussi écrit des chroniques et des notes pendant la
guerre de Libération qui deviendront par la suite Le Journal, témoignage
capital sur la guerre. Les lettres qu’il écrivait à ses amis entre
1949 et 1962 ont été publiées aux éditions du Seuil
en 1969 sous le simple titre “Lettres à ses amis”.
Selon son fils, Ali Feraoun, l’écrivain aurait achevé un roman
dont le manuscrit se trouverait à la faculté de philologie de
Valence et dont la publication aurait été programmée pour
l’année 2002.
“Ce livre intitulé” : La Cité des roses aurait été
envoyé aux éditions du Seuil et de Gallimard, mais elles l’auraient
refusé pour la ‘’virulence du ton’’. Ce roman traiterait de la torture,
des arrestations arbitraires et des événements du 13 mai 1958.
Les travaux de Mouloud Feraoun les plus diffusés par l’école,
l’université et la presse sont surtout ses œuvres de fictions.
Nous voulons présenter ici aux lecteurs un petit aperçu
de l’autre versant de l’écrivain qui fait intervenir la chronique, le
journal, la correspondance, la critique littéraire et la recherche dans
le patrimoine populaire.
Lettres et chroniques : l’art de l’immédiat et de l’urgence
La chronique sous forme de journal où l’auteur mentionne les événements
auxquels il assiste ou qu’il subit lui-même est une tradition de la littérature
occidentale à laquelle se sont ‘’soumis’’ nombre d’écrivains.
Victor Hugo avec ses Choses vues, Le Journal des Goncourt et celui de Jules
Renard, sont des exemples d’un genre qui a fait florès dans l’histoire
littéraire.
De même, l’art épistolaire est intimement lié à cette
sphère culturelle même si, dans d’autres contrées plus ou
moins éloignées (Chine, monde arabe), ce genre a fait une petite
incursion dans le monde des lettres.
Ces deux moyens d’expression n’ont pas été abordés par
Mouloud Feraoun d’une façon, disons, ‘’préméditée’’.
Il n’avait pas l’intention de faire une carrière d’écrivain en
réalisant un journal ou en écrivant du courrier à des amis
ou des proches.
L’on peut dire que la chose s’est presque imposée à lui, d’abord
par les événements rapides et cruels qui le poussaient à
remplir des feuilles dont il ne voyait pas tout de suite le destin, ensuite
par l’insistance imparable de ses amis, à la tête desquels on retrouve
Emmanuel Roblès, pour mettre au propre ses écrits et les envoyer
à l’édition.
La réticence de Feraoun n’est pas due à un manque d’ambition littéraire,
mais, on serait tenté de penser que l’auteur du “Fils du Pauvre” a amplement
trouvé sa voie dans le genre romanesque qui, manifestement, le comble
par les éloges qui lui furent adressés par la critique littéraire
et par les prix qu’il reçut à l’occasion de la publication de
certains de ses ouvrages.
Nonobstant cette façon de voir, Feraoun a réussi magistralement
deux documents importants en écrivant “Le Journal et Lettres à
ses amis”. Le premier ouvrage cité est le rassemblement des notes presque
quotidiennes qu’il entreprit le premier novembre 1955 à 18h 30 (soit
une année après le début de la guerre de Libération)
et qui se termineront brusquement le 14 mars 1962, la veille de son assassinat.
Dans la réédition du Journal en 1998 aux éditions ENAG
de Réghaïa, Christiane Achour Chaulet écrit dans sa présentation
: ‘’S’il est un texte de Mouloud Feraoun bien délicat à présenter,
c’est bien celui du Journal. Texte vivant, écrit par bribes, par fragments,
non remanié dans une structure de fiction qui construirait une cohérence,
il heurte et bouscule ceux qui le lisent. Seul l’événement central
est unificateur : c’est un journal sur la guerre, tout le reste passe au second
plan (…) C’est une œuvre écrite sur le vif et qui tranche dans le vif.
Le discours autobiographique qui, jusque-là, était voilé,
biaisé, se donne à lire ‘’en direct’’, pourrait-on dire.
‘’Le Journal, ajoute-elle, est le texte d’un homme qui observe, meurtri et écartelé,
son pays livré à la violence’’. Feraoun écrit lui-même
qu’il est “un observateur attentif qui souffre toute la souffrance des hommes
et cherche à voir clair dans un monde où la cruauté dispute
la première place à la bêtise’’ (6 janvier 1957).’’Un peuple
habitué à recevoir les coups, qui continue d’encaisser mais qui
est las, las, au bord du désespoir (…) Il fait pitié le peuple
de chez nous et j’ai honte de ma quiétude’’ (9 septembre 1956)’’ ; et
Christiane Achour note que “l’on est bien loin de l’image positive d’une
littérature de propagande ou d’autres récits de vie d’acteurs
de la lutte, d’un peuple en lutte par conviction et nécessité
historique”.
Dans une page écrite le 12 janvier 1957, Feraoun fait une lecture du
journal clandestin El Moudjahid publié par le FLN : "J’ai pu lire
d’un bout à l’autre le numéro spécial du Moudjahid. J’ai
été navré d’y retrouver pompeusement idiot,le style d’un
certain hebdomadaire régional. Il y a dans ces trente pages beaucoup
de foi et de désintéressement mais aussi beaucoup de démagogie,
de prétention, un peu de naïveté et d’inquiétude.
Si c’est là la crème du FLN, je ne me fait pas d’illusions, ils
tireront les marrons du feu pour quelques gros bourgeois, quelques gros
politiciens tapis mystérieusement dans leur courageux mutisme et qui
attendent l’heure de la curée. Pauvres montagnards, pauvres étudiants,
pauvres jeunes gens, vos ennemis de demain seront pires que ceux d’hier’’.
Le 14 mars, veille de son assassinat, Feraoun écrit la page qui sera
la dernière de son Journal et de sa vie : "A Alger, c’est la terreur.
Les gens circulent tout de même et ceux qui doivent gagner leur vie ou
tout simplement faire leurs commissions sont obligés de sortir et sortent
sans trop savoir s’ils vont revenir ou tomber dans la rue. Nous en sommes tous
là, les courageux et les lâches, au point que l’on se demande si
tous ces qualificatifs existent vraiment ou si ce ne sont pas des illusions
sans véritable réalité. Non, on ne distingue plus les courageux
des lâches. A moins que nous soyons tous, à force de vivre dans
la peur, devenus insensibles et inconscients. Bien sûr, je ne veux pas
mourir et je ne veux absolument pas que mes enfants meurent, mais je ne prends
aucune précaution particulière en dehors de celles qui, depuis
une quinzaine sont devenues des habitudes : limitation des sorties, courses
pour acheter en ‘’gros’’, suppression des visites aux amis. Mais, chaque fois
que l’un d’entre nous sort, il décrit au retour un attentat ou signale
une victime".
L’édition du Seuil a annexé au “Journal”, juste après sa
dernière page, une lettre écrite par le fils de Feraoun à
l’ami de son père, Emmanuel Roblès, après la mort de l’écrivain.
C’est une grande lacune dans l’édition algérienne ENAG qui devrait
être comblée un jour par respect à la mémoire de
Feraoun et par égard au lecteur à qui elle apportera des éléments
d’informations précieux. Il y est, entre autres, écrit : ‘’Mardi,
vous avez écrit une lettre à mon père qu’il ne lira jamais…C’est
affreux ! Mercredi soir nous avons- pour la première fois depuis que
nous sommes à la villa Lung- longuement veillé avec mon père
dans la cuisine, puis au salon. Nous avons évoqué toutes les écoles
où il a exercé (…) C’était la dernière fois que
je le voyais. Je l’ai entendu pour la dernière fois le matin à
huit heures. J’étais au lit. Il a dit à maman :’’Laisse les enfants
dormir.’’ Elle voulait nous réveiller pour nous envoyer à l’école.
‘’Chaque matin tu fais sortir trois hommes. Tu ne penses pas tout de même
qu’ils te les rendront comme ça tous les jours !’’. Maman a craché
sur le feu pour conjurer le mauvais sort. Vous voyez ! Le feu n’a rien fait.
Papa est sorti seul et ils ne nous l’ont pas ‘’rendu’’.
‘’Je l’ai vu à la morgue. Douze balles, aucune sur le visage. Il était
beau, mon père, mais tout glacé et ne voulait regarder personne.
Il y en avait une cinquantaine, comme lui,, sur les tables, sur les bancs, sur
le sol, partout. On avait couché mon père au milieu, sur une table.
A Tizi Hibel nous avons eu des ennuis avec l’autodéfense et l’armée
française et nous avons dû nous sauver après l’enterrement.
Il est enterré à l’entrée de Tizi Hibel, en face de la
maison des Sœurs blanches.’’
Le Journal de Mouloud Feraoun reste un document essentiel sur la guerre de Libération
et sur certains aspects de la vie de l’écrivain. C’est le témoignage
d’un être tiraillé et profondément angoissé. "N’ai-je
pas écrit tout ceci au jour le jour, selon mon état d’âme,
mon humeur, selon les circonstances, l’atmosphère créée
par l’événement et le retentissement qu’il a pu avoir dans mon
cœur ? Et pourquoi ai-je ainsi écrit au fur et à mesure si ce
n’est pour témoigner, pour clamer à la face du monde la souffrance
et le malheur qui ont rôdé autour de moi ? Certes, j’ai été
bien maladroit, bien téméraire, le jour où j’ai décidé
d’écrire, mais autour de moi qui eût voulu le faire à ma
place et aurais-je pu rester aveugle et sourd pour me taire et ne pas risquer
d’étouffer à force de rentrer mon désespoir et ma colère
? Et maintenant que c’est fait, que tout est là, consigné, bon
ou mauvais, vrai ou faux, maintenant que nous entrevoyons la fin du cauchemar,
faudra-il garder tout ceci pour moi ?
(…)Je sais combien il est difficile d’être juste, je sais que la grandeur
d’âme consiste à accepter l’injustice pour éviter soi-même
d’être injuste, je connais, enfin, les vertus héroïques du
silence. Bonnes gens, j’aurais pu mourir, depuis bientôt dix ans, dix
fois j’ai pu détourner la menace, me mettre à l’abri pour continuer
de regarder ceux qui meurent. Ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts pourraient
dire des choses et des choses. J’ai voulu timidement en dire un peu à
leur place. Et ce que j’en dis, c’est de tout cœur, avec ce que je peux avoir
de discernement et de conscience" (17 août 1961).
Le second ouvrage qui a également une valeur documentaire certaine, c’est
: Lettres à ses amis, un ouvrage édité par Le Seuil en
1969, soit sept années après la mort de l’auteur, et qui rassemble
une bonne partie de la correspondance que l’auteur entretenait avec ses amis.
Ces Lettres s’étalent de 1949 à 1962 et ne répondent à
aucune périodicité particulière.
La réédition par l’ENAG de Réghaïa de Lettres à
ses amis en 1998 est présentée par Christiane Achour Chaulet.
‘’Découvrir un écrivain de l’autre côté du miroir…de
son écriture est un plaisir toujours renouvelé : celui que nous
procure la correspondance rassemblée par Emmanuel Roblès et les
éditions du Seuil dans le volume, publié pour la première
fois en 1969, Lettres à ses amis. Aujourd’hui où la communication
épistolaire a tendance à disparaître, la lecture de ces
Lettres rappelle la saveur des mots ancrés dans un moment et un lieu
précis, encrés par l’écriture et fixant un geste, une pensée,
une anecdote transmis dans l’instant mais que la mémoire aurait
oubliés. La lecture de ces lettres fait aussi partager le plaisir certain
de celui qui les écrit : Feraoun tisse de son ‘’bled’’ des liens et des
réseaux et s’il espace ses feuillets d’écriture et d’amitié,
il sent l’isolement l’enserrer davantage (…) Par correspondance, Feraoun semble
combattre cette solitude qui, bien souvent, lui pèse et qui influe sur
son écriture’’.
“Lettres à ses amis” nous révèlent une partie importante
de la personnalité de Feraoun, ce montagnard kabyle fier de ses
origines, cet humaniste déchiré qui appelle les gens à
plus de fraternité et ce père de famille simple et consciencieux.
“Dans la correspondance, nous retrouvons aussi l’intervention incessante de
la vie de tous les jours, des petits riens qui continuent même en pleine
tragédie, même au cœur de la tragédie ; des petits riens
aussi qui font la saveur des relations humaines ou familiales. Le style plus
allusif de l’art épistolaire demande un effort d’information de la part
du lecteur sur le contexte familial, amical, social et professionnel : treize
années feraouniennes, treize années algériennes par lesquelles
l’écrivain inaugure une notoriété littéraire jamais
démentie depuis et confirme une pratique professionnelle qui est sa vie’’.
Feraoun et le poète démiurge Si Mohand
Dans la présentation de La “Terre et le sang”, Mouloud Mammeri entrevoit
la nouvelle voie qu’aurait prise l’entreprise de Feraoun si la mort ne l’avait
pas subitement interrompue. "Après qu’il aura dit ‘’La Terre et
le sang’’, c’est-à-dire ce qui fait la réalité première
de nos existences, Feraoun rendra aussi "Les Chemins qui montent"
qui, justement parce qu’ils montent, sont certainement difficiles, mais aussi
mènent vers plus de lumière et d’élévation.
Cette conciliation de l’universalité, Feraoun en donnera une image
privilégiée dans la présentation qu’un an avant sa mort
il fera d’un très grand poète algérien : Si Mohand. La
poésie de Si Mohand est enfoncée au plus profond de notre âme
maghrébine, mais en même temps elle dit le plus profond des hommes
de tous les pays, de toutes les races. La formule que Feraoun avait cherchée
toute sa vie, il l’avait trouvée et d’elle pouvait sortir une grande
source d’inspiration. La bêtise ne lui a pas laissé le temps.’’
Les Poèmes de Si Mohand sont publiés en 1960 aux éditions
de Minuit. Neuf ans avant le colossal travail de recension de Mammeri concernant
ce même poète démiurge de la Kabylie, Feraoun a pu inventorier
quelques dizaines de pièces de Si Mohand U Mhand en les traduisant en
français.
Dans une présentation de 54 pages, Feraoun nous parle simplement du poète
qu’il traduit et de la manière dont il a entrepris son œuvre.
"On peut aussi se demander comment un poète profane a pu devenir
l’incarnation d’un peuple dont la réserve n’est pas la moindre vertu
et qui considère comme immorale la musique chantant l’amour. Si Mohand
n’a pas souffert de cette réprobation. C’est qu’il ne cherche à
intéresser personne, n’attend rien de personne : ce qu’il dit de lui,
il le dit à lui-même. Il a éparpillé ses isefra,
ses poèmes, comme fait le semeur dans son champ, et la graine a poussé
pour donner naissance à d’autres graines. (…) Dans notre prospection,
nous nous sommes attachés à découvrir les thèmes
familiers de Si Mohand et à ne retenir que ceux des poèmes qui
offraient un caractère évident d’unité, ce lyrisme douloureux
et touchant avec lequel l’auteur a voulu nous dire sa souffrance", écrit
Feraoun dans sa présentation.
Après les recherches de Boulifa dans ce domaine, le travail commencé
par Mouloud Feraoun dans ce qui est convenu d’appeler l’anthropologie culturelle,
paraît l’un des plus sérieux et des plus prometteurs. Mouloud Mammeri
a largement comblé pour nous ce que le destin a arrêté
chez Feraoun.
Les instants de “L’Anniversaire’’
Plusieurs textes déjà publiés dans des revues littéraires
importantes de l’époque (Terrasses, Revue française, Simoun, Preuves,…)
ont été réunis par l’écrivain et ami de Feraoun
qui les a publiés dix ans après la mort de l’auteur, en 1972,
aux éditions du Seuil sous le titre ‘’L’Anniversaire’’.
Ce titre est porté par une ébauche de roman qui s’arrête
malheureusement à la trente-sixième page (selon la pagination
de la réédition réalisée par Bouchene en 1990. Le
reste de l’ouvrage est composé d’articles sous forme d’études
et de réflexions. La plupart des chapitres dégagent l’inquiétude
et les déchirements de Feraoun pendant ces heures graves où le
destin collectif, fait de misère, de soumission et de défis sous
le feu de la guerre ne laisse presque aucune marge au recul et à la réflexion
sereine.
Une lettre écrite à Albert Camus en 1958 et intitulée
: “La Source de nos communs malheurs’’ (en réponse à ‘’Chroniques
algériennes’’ de Camus) resitue pour nous les débats de l’époque
où des hommes intellectuellement bien affranchis et qui peuvent même
défendre les mêmes valeurs morales et sociales se retrouvent, par
la force des choses et le déterminisme de l’histoire, dans des camps
opposés. Feraoun écrit dans sa Lettre : "Ceux qui étaient
‘’assimilables’’ étaient aussi des utopistes croyant pouvoir s’évader
de leur condition pour pouvoir adopter la vôtre. Mais ni la cravate ni
le complet ne firent oublier chéchia et seroual dans un pays où
il n’y avait rien d’autre. Pour bien faire, il eût fallu, au contraire,
que le costume disparût pour laisser place à la gandoura et au
seroual et le peuple algérien, tout entier en burnous, eût à
coup sûr retrouvé son unité : celle qu’il avait eue au long
des siècles, en dépit des divisions intestines, de la multitude
des langages et de la diversité des genres de vie. Car, il y avait bien
cette unité nord-africaine imposée au moins par le climat, le
milieu, la nécessité de vivre ensemble dans cette ‘’île
de l’Occident’’, et que ni les Phéniciens, ni les Romains, ni les Vandales,
ni les Arabes ne réussirent à disloquer. Tous ces conquérants,
au contraire, s’adaptèrent au soleil du Maghreb, aux steppes de ses plateaux,
à la rude existence des montagnes, s’amalgamèrent, fusionnèrent
dans le désordre, les disettes et l’anarchie, si bien que lorsque les
Français arrivèrent ils ne trouvèrent qu’un seul peuple".
Dans le conflit qui opposera d’une façon irrémédiable Algériens
et Français, Feraoun en appelle à l’examen de conscience de tous
les esprits libres, de tous ‘’ceux qui se piquent d’avoir de nobles idéaux’’.
L’ouvrage continue par un article de critique littéraire sous le titre
: ‘’La Littérature algérienne’’. Dans le même contexte de
guerre, Feraoun, en normalien loyal, pense que la culture et la littérature
peuvent amortir le choc généré par la bêtise des
hommes et servir de pont à un dialogue civilisé."
Condamné à un douloureux mutisme, au cours d’un tragique affrontement,
nous croyons cependant que l’écrivain peut jeter un regard en arrière
pour tenter de découvrir, dans un passé plus serein, les promesses
d’un avenir fraternel qu’il a voulu aider à préparer, ne serait-ce
que pour se justifier, pour déclarer sans rougir qu’il n’a pas failli
à sa tâche en même temps qu’il redit son espoir".
L’auteur de ‘’L’Anniversaire’’ enchaîne par une étude sur l’œuvre
d’Emmanuel Roblès intitulée ‘’Images algériennes d’Emmanuel
Roblès’’ et publié déjà dans la revue littéraire
‘’Simoun’’, numéro de décembre 1959.
Avec “Le Voyage en Grèce”, nous renouons avec le style narratif dans
lequel Feraoun est passé maître. Le texte est suivi d’une suite
inédite du ‘’Fils du pauvre’’ après une petite étude ethnographique
sur ‘’L’Entraide dans la société kabyle’’.