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28 mai 2006
Tahar Djaout était l’un des représentants
authentiques de la génération de l’Indépendance qui a exprimé
en français l’âme de son peuple avec ses prouesses et ses déconvenues,
ses aspirations et ses désenchantements.
Victime, le 26 mai 1993, d’un attentat terroriste au pied du bâtiment
où il réside à Baïnem, Tahar Djaout y succombera après
une semaine de coma le 2 juin. C’était trois semaines avant l’assassinat
d’un autre intellectuel, Mahfoud Boucebsi- qui faisait partie d’un groupe créé
pour demander la vérité sur l’attentat commis contre Djaout- et
un mois avant l’assassinat du président du HCE, Mohamed Boudiaf. On ne
sait si un jour l’histoire pourra se pencher sur cette période noire
de l’Algérie qui a vu la fine fleur du pays décapitée au
nom de l’idéologie intégriste. Medjoubi, Alloula, Belkhenchir,
Chergou, Mekbel, Boukhobza, Liabès et tant d’autres cadres et intellectuels
ont subi le sort macabre décidé par une secte d’assassins. Chaque
semaine, un nom nouveau s’ajoutait au martyrologe. A tous, il est reproché
la libre pensée, la franchise, l’honnêteté et l’engagement
dans la société. Fallait-il se taire ou continuer à parler,
à écrire et à se battre pour faire valoir la raison, l’intelligence
et la vie ? Djaout n’y va pas par quatre chemins pour nous appeler à
mourir dans la dignité : "Si tu parles, tu meurs ; si tu te tais,
tu meurs. Alors, parle et meurs !". Cette citation du poète palestinien
Mouin Bsissou deviendra une devise que même les tagueurs de Kabylie reproduiront
sur les murs lors des journées sanglantes de la révolte citoyenne
en 2001.
Au lendemain de la mort de Djaout, un autre écrivain, Rachid Mimouni,
qui mourra quelques années plus tard dans son exil de Tanger, écrira,
avec la rage au cœur, dans le journal Le Monde du 13 juin 1993 : "Tuez-les
tous et qu’Allah n’en reconnaisse aucun ! Telle semble être la devise
des intégristes algériens. L’écrivain Tahar Djaout, âgé
de trente-neuf ans, vient d’être victime de cette furie meurtrière.
Pourquoi s’est-on attaqué à lui ? Il s’est toujours tenu à
l’écart du champ politique et n’a jamais occupé un poste dans
l’appareil de l’État (…) Les intellectuels constituent désormais
leur cible privilégiée. Ils sont d’autant plus faciles à
atteindre qu’ils habitent dans des quartiers populaires, fiefs intégristes,
et ne bénéficient d’aucune protection. Ils ne savent plus pourquoi
ils vont mourir. Les Intégristes leur promettent une balle dans la tête,
et le chef du gouvernement les traite de ‘’laïco-assimilationnistes’’,
ce qui est une forme d’incitation au meurtre".
Tahar Djaout était l’un des représentant authentiques de la génération
de l’Indépendance qui a exprimé en français l’âme
de son peuple avec ses prouesses et ses déconvenues, ses aspirations
et ses désenchantements. Il était, de ce point de vue, l’espoir
incontestable de la nouvelle littérature algérienne d’expression
française et devait être la relève des Mammeri, Dib, Feraoun
et Kateb. Son parcours, comme celui de beaucoup d’autres patriotes et intellectuels,
fut stoppé net par les chasseurs de lumière.
Comme beaucoup d’artistes de renom, Djaout est issu de la Kabylie maritime.
Il est né le 11 janvier 1954 à Oulkhou, dans la commune d’Aït
Chafaâ. A quelques kilomètres de la mer, Oulkhou est entouré
d’un chapelet d’autres bourgades aussi pittoresques les unes que les autres.
Aït Ali Oulmahdi, Ighil Mahmed, Ichelatène et les célèbres
Igoujdal qui sortirent de l’anonymat en 1994 en organisant, les premiers, la
résistance contre les hordes terroristes à l’échelle du
village. Le principe finira par faire tâche d’huile un peu partout dans
les villages de crête ou des vallons.
Ayant fait ses études à Alger, Tahar Djaout est resté profondément
imprégné du massif de Tigrine et des eaux cristallines de Sidi
Khelifa. Ne s’étant pas contenté de sa licence en mathématiques,
il alla en décrocher une autre en communication à l’Université
de Paris II.
Il commencera sa carrière journalistique par l’inévitable El Moudjahid,
puis rejoint l’équipe d’ Algérie-Actualité, hebdomadaire
du secteur public dont la qualité et la liberté de ton étaient
surprenantes par rapport au reste des médias détenus par le pouvoir
politique de l’époque. Nous attendions impatiemment, chaque jeudi, les
écrits de Djaout, Abdelkrim Djaâd, Mohamed Balhi, Ahmed Ben Allam,
Azeddine Mabrouki, etc. Un véritable régal, une bouffée
d’oxygène dans la morosité ambiante de la culture du parti unique
qui n’arrivait pas à être en phase avec le bouillonnement de la
jeunesse et les aspirations de la population. Djaout était une plume
distinguée, raffinée et diaphane. Nous nous retrouvions aisément
dans ses articles. Qu’il traite de la culture ou de la société,
et malgré les limites imposées par le système, il nous
appris à lire entre les lignes, derrière les mots et au-dessous
des mots. L’on se souvient encore de ses entretiens avec des auteurs connus
ou moins connus, mais toujours appréciés et dégustés.
A défaut de revues littéraires de l’envergure de la NRF ou d’
Europe ou bien même de Promesses (revue littéraire algérienne
des années 60/70), Algérie-Actualité, dont il faudra un
jour écrire l’histoire, jouait le rôle de tribune d’expression
pour beaucoup d’intellectuels et universitaires (Mostefa Lacheraf, Ali El Kenz,
Lotfi Maherzi,…). La 24e page, qui se continuait dans la 23e !, était
souvent animée par Tahar Djaout. Amoureux des Arts et des Lettres, il
a réalisé des entretiens historiques : Adonis, Albert Cossery,
Benhadouga, Alain Vircondelet, Jean-Pierre Faye, Bernard Noël, Mouloud
Mammeri,…
Rappelons-nous cette émouvante et testamentaire Lettre à Dda Lmulud,
écrite au lendemain de la disparition de Mammeri en février 1989.
La lettre fut publiée dans Algérie-Actualité du 9 mars
et fut accompagnée d’une mémorable illustration signée
par le peintre Tighilt Rachid originaire d’Agouni n’Teslent. Djaout y disait
notamment : "Le soir où la télévision avait annoncé
laconiquement et brutalement ta mort, je n’ai pu m’empêcher, en dépit
de l’indicible émotion, de remarquer que c’était la deuxième
fois qu’elle parlait de toi : la première fois pour t’insulter lorsque,
en 1980, une campagne honteusement diffamatoire a été déclenchée
contre toi, et la deuxième fois, neuf ans plus tard, pour nous annoncer
ta disparition. La télévision de ton pays n’avait aucun document
à nous montrer sur toi ; elle ne t’avait jamais filmé, elle ne
t’avait jamais donné la parole, elle qui a pérennisé en
des kilomètres de pellicules tant d’intellectuels approximatifs, tant
de manieurs de plumes aux ordres du pouvoir".
Je revois encore Tahar Djaout assis entre Ben Mohamed et Mammeri dans une conférence
sur Si Muh U M’hand le 25 décembre 1988 organisée dans la salle
de cinéma de Aïn El Hammam (ex-Michelet). Djaout ne pouvant se départir
de son réflexe de matheux dénicha une petite ‘’anomalie’’ dans
la date présumée de la naissance du plus grande poète kabyle.
Mais, timide et réservé qu’il était- malgré le bon
sourire qu’il arbora-, il chuchota discrètement cette observation à
l’oreille gauche de Ben Mohamed. C’est ce dernier qui formula publiquement l’interrogation
de Djaout. Mammeri répondra en relativisant la connaissance que nous
avons de la date exacte de la naissance de Si Muhand.
Le parcours journalistique de Djaout ne pouvait plus continuer dans un organe
étatique au moment où une “ouverture démocratique’’ s’opérait
dans le pays juste après les événements d’octobre 1988.
Une floraison de journaux allait voir le jour, et l’aventure intellectuelle
allait se concrétiser en janvier 1993 lorsque Djaout fonda avec Abdelkrim
Djaâd et Arezki Metref l’hebdomadaire Ruptures, un journal de haute facture
intellectuelle et de franche ligne républicaine et démocratique.
La “vocation” hebdomadaire de la plume de Djaout y trouvera toute son expression.
La typologie de la 24e page reproduit quelque peu celle d’Algérie-Actualité
en se faisant le miroir du journal par la présentation de grands entretiens
avec les hommes de culture, les intellectuels et les animateurs du monde des
arts.
Djaout a pu imprimer aux journaux dans lesquels il a travaillé l’empreinte
culturelle, la sensualité artistique et littéraire et la touche
intellectuelle, qualités rares dans les publications de l’époque
et même dans celles d’aujourd’hui.
L’écriture rebelle
“Le journalisme mène à tout à condition d’en sortir”. Voici
une maxime à laquelle le parcours de Djaout a fait une entorse. En effet,
il a eu à mener de front l’écriture littéraire (roman,
poésie, nouvelle) et l’écriture journalistique laquelle, il faut
l’avouer, n’est pas dénuée d’une préoccupation esthétique
hautement littéraire. Ce syncrétisme heureux a fait un peu la
particularité de Djaout par rapport à ceux de sa génération
tels que Rabah Belamri ou Rachid Mimouni.
Les premiers recueils poétiques de Djaout remontent aux années
1973-74. Solstice barbelé et L’Arche à-vau-l’eau sont des poèmes
de révolte, de contestation, au style quelque peu iconoclaste, du moins
peu coutumier :
De ma bouche
Grotte obscure
Depuis longtemps sans vie
Coulera la parole
Porteuse de l’espoir
in L’Arche à vau-l’eau
Après quatre recueils de poèmes, il publia en 1981 l’énigmatique
roman L’Exproprié. Écriture cabrée soutenue par un déluge
de mots au preste souffle, histoire à la fois et hachée et, enfin,
une langue non-conventionnelle interdisant toute somnolence au lecteur. Le professeur
Jean Déjeux, spécialiste de la littérature algérienne,
avoue que ce n’est pas un roman facile à lire. Il rappelle ce qu’en dit
Djaout lui-même : plutôt qu’un roman, L’Exproprié est une
somme de réflexions gravées comme des cicatrices. Déjeux
note que le texte tourne autour de thèmes précis : le langage,
l’identité, l’exil. Le héros est doublement exproprié :
d’un espace natal, de sa légende et de ses mots. En cela, Djaout rejoint
la grande problématique traitée par beaucoup d’écrivains
maghrébins de langue française, la problématique de l’exil
dans son acception la plus dramatique- exil intérieur généré
par la dualité culturelle, le malaise psychologique et les ruptures brutales
au sein de la société - dépassant de loin le sens géographique
de l’exil. Après son premier roman, suivront Les Chercheurs d’os, une
allégorie sur l’Algérie de l’après-Indépendance
et le sort réservé aux anciens combattants. L’Invention du désert,
un retour sur l’histoire médiévale du pays avec ses excès
rigoristes ; un tableau qui ne fait pas mystère de certaines références
à l’actualité du pays des deux dernières décades
du XXe siècle. Le dernier roman publié avant son assassinat, Les
Vigiles (1991), et par lequel il fut lauréat du Prix Méditerranée,
est une dénonciation de la bureaucratie prédatrice et castratrice
par laquelle est gouverné le pays et de son pendant, l’islamisme. Le
Dernier été de la raison est un roman posthume de Djaout publié
en 1999. Il y règne un univers de glaciation liturgique et martiale d’où
n’émergent que quelques audacieux intrépides comme le fameux Boualem
le libraire, qui donnent l’image de fous esseulés.
"Il y a une sorte de bonheur balzacien de la limpidité et du déchiffrement
immédiat du monde, un désir d’ancrage dans le réel et un
plaisir de créer des choses tellement transparentes qu’on a l’impression
de palper la réalité juste derrière. Mais, il y a aussi
un désir plus complexe, plus jouissif et plus douloureux en même
temps que plus ambitieux, qui est de restructurer les choses et le monde, avec
une architecture plus novatrice, des interrogations plus profondes et une introspection
très fouillée. Il y a donc une écriture de la lisibilité
et du bonheur et une écriture du déchiffrement complexe",
expliquera Djaout (in El Moudjahid du 18 août 1991).
Le patrie de l’homme : son enfance
Entre les œuvres poétiques des années 70 et les œuvres romanesques
des années 80 et 90, s’intercale un très beau recueil de nouvelles
: Les Rets de l’oiseleur. L’art de la nouvelle n’étant pas le plus sollicité
par nos écrivains vu la complexité du genre et l’absence d’un
lectorat averti, il importe de noter ici que Djaout a réussi à
dresser des tableaux merveilleux où se côtoient sans heurt le réalisme
et le fantastique. Les ouvrages qui ont marqué l’art de la nouvelle en
Algérie sont surtout : Au Café de Mohamed Dib, Escales de Mouloud
Mammeri et La Ceinture de l’ogresse de Rachid Mimouni.
"La patrie n’est pas de l’ordre de l’espace mais du temps. Pour moi, la
patrie de l’homme est un peu son enfance", disait Djaout. "La lecture
de ‘’L’Appel de la forêt’’ de Jack London m’a donné, à l’âge
de douze ans, l’envie de créer des êtres, des situations. Je voulais
moi aussi ouvrir des portes sur l’aventure, à la fois pour moi-même
et pour les autres. Je voulais être un créateur de l’imaginaire,
un libérateur de l’imagination. Plus tard est venu le désir de
faire passer à travers l’écriture, des idées, des soifs,
des revendications diverses", ajoute-t-il dans un entretien à El
Watan publié quelques mois après sa mort.
À propos de ses rapports avec la nature, Tahar Djaout dira : "J’aime
effectivement beaucoup la nature, dans une sorte de panthéisme que certains
trouvent très lyrique. Elle est omniprésente dans ce que j’écris,
à travers ses planètes, ses oiseaux, ses insectes, tous ces éléments
qui lui prêtent leurs chants, leurs mouvements, leurs amours, leurs couleurs.
C’est peut-être chez moi la recherche d’un âge du monde qui pourrait
coïncider avec l’enfance" (El Watan, 23 novembre 1993). Dans un entretien
antérieur avec le même journal (11 avril 1991), Djaout explique
: "Je crois que l’univers mental de mes romans possède une sorte
de noyau : un enfant regarde une rivière et rêve de changer le
monde. Pour moi, écrivain, l’enfant n’est pas seulement l’âge de
l’homme, c’est aussi l’âge du monde. Tout homme en général,
tout artiste en particulier, possède en son enfance un trésor
d’émotions et de souvenirs. Je trouve que l’enfance est l’âge où
l’homme fait le moins de concessions. C’est l’âge non seulement où
il est plus beau, plus agile, plus intelligent, mais celui où il est
le plus courageux. L’enfant, en un mot, est beaucoup plus sérieux que
l’adulte (…) Il est évident que la blessure de la fin de l’enfance est
une blessure que je porterai toujours béante en moi".
Nous ne pouvons nous empêcher d’établir une relation avec le personnage
Menouar des Vigiles : "L’espace illimité et tutélaire, Menouar
l’avait connu dans sa jeunesse même à paître les chèvres,
ses moutons et ses ânes.
La seule barrière à son regard était une montagne pelée
et ocre qu’il mettait une demi-journée à atteindre ". En
s’établissant en ville, près de la capitale, et après les
premiers émerveillements, il finira par se sentir " comme un fauve
en cage, comme une plante coincée dans le béton.
Il se met à éprouver un besoin douloureux de buissons, la nostalgie
de voir grandir les poussins et les agneaux, de humer les odeurs fortes de l’étable,
des brebis qui ont mis bas…
Il rêvait aussi d’un feu de bois, de la terre profonde et moite où
macéraient les feuilles mortes".
Tahar Djaout traduit A Lemri !
de Cherif Kheddam
"Ô miroir, ton destin est plus
enviable que le mien.
Je suis comme un dément
Et n’aspire qu’à te ressembler.
L’amour te visite à tout moment,
Lorsque la belle descend
Et devant toi se teint au henné.
Colombe se pavanant dans les près ;
Elle est exempte de tout défaut,
Ne se laisse pas séduire
par l’inconnu.
Nous demandons à Dieu aimé
Que notre tour arrive
De célébrer ensemble notre joie.
Elle te fixe sans fausse pudeur.
C’est ta compagnie qu’elle sollicite,
Si tu avais su comprendre !
Ami, sois heureux avec elle,
Enivre-toi de son parfum ;
Je sais que tu me surpasses
en chance.
Elle se peigne, parfait sa coiffure,
Se regarde soigneusement
Pour repérer le défaut.
Sa beauté, sa taille sont
impeccables,
Tout en elle crie la perfection.
Elle est pareille au fruit mûr".
In ‘’Ruptures’’ n°03 (27 janvier1993)