La
Coordination nationale pour le changement
et la démocratie (CNCD) informe que
la marche nationale et pacifique, prévue
à Alger le 12 février 2011,
est maintenue sur l’itinéraire (Place
du 1er Mai, Place des Martyrs) et à
l’horaire (11 heures) initial.
La
coordination renouvelle son appel à
une large mobilisation populaire pour appuyer
cette dynamique pour le changement et la
démocratie.
Alger,
05 février 2011. La Coordination
nationale pour le changement et la démocratie
compte aller jusqu'au bout de son combat.
La marche du 12 février à
Alger aura bien lieu.
Alger va-t-elle
encore brûler, Monsieur le Président ?
Allons-nous vivre les convulsions d’antan ?
N’entendez-vous pas cette violence qui sourd
et ces colères contenues qui disent
toutes nos indignations ? Quelle sensation
devriez-vous encore éprouver pour
sortir de ce silence dans lequel vous vous
drapez dans le mépris souverain des
gémissements d’un peuple qui n’en
peut, mais… ? La furie tunisienne,
celle des Egyptiens, ces cris de liberté
à gorge déployée, ces
torses découverts pour mieux recevoir
les balles assassines, ce désespoir
épais qui annonce toutes les révoltes,
tout cela, Monsieur le Président,
ne semble être, pour votre auguste
personne que roupie de sansonnet, que cris
d’orfraie de petites âmes en chagrin.
Quel crime suprême avons-nous donc
commis pour mériter ce dédain
– Ô cher souverain ! – au point
que nous ne puissions même plus rencontrer
votre regard ?
Vos
thuriféraires, rompus à toutes
les veuleries, vous ont, sans doute, renseigné
sur l’état de l’opinion. On entend
déjà leur antienne «L’Algérie,
n’est pas la Tunisie, encore moins l’Égypte»
qui claque comme un oripeau dans les vents
mauvais d’une tourmente attendue. Ces séides,
dans une contorsion de mains de satrapes
avertis, ne vous disent rien de notre désir
irrépressible de vivre et d’espérer.
Ils tairont, dans leurs sournois desseins,
les immolations, les ventres creux, les
suicides et ces jeunes qui préfèrent
s’abîmer dans les fonds marins qu’errer
dans les rues lépreuses d’Alger.
Nous comprenons que les bouleversements
prodigieux qui ont eu lieu à Tunis
et au Caire ne vous inspirent guère
parce que la révolte, comme le pensent
ces benêts, n’est pas contagieuse.
Ils vous susurreront que la dignité
humaine, aussi, n’est pas la même
selon qu’on s’épouille dans un bidonville
tunisois ou dans un cloaque algérois,
mais ils oublient que, sous ces latitudes
tout est furieusement égal. On le
sait depuis la nuit des temps que les peuples
ne sont pas faits de la même eau –
et devraient-ils, Monsieur le Président,
se flageller à cause de ces différences
biologiques et économiques ?
– mais, tout autant ils sont mus par les
mêmes espérances et, sans doute,
par la même conscience citoyenne.
Aux
dernières émeutes d’Alger
– alors que la rue tunisienne, souvenez-vous,
était à ses premiers vagissements
et Ben Ali un dictateur insolent qui donnait
encore du menton devant la tremblotante
caméra de la télévision
locale – vous avez délégué
vos pouvoirs à un obscur ministre
qui s’est cru perspicace d’ouvrir une saison
de soldes avant terme pour absorber les
colères incandescentes d’une rue
en furie. Le pôvre a décidé
– décidé ? quel bien
grand mot, Monsieur le Président,
s’agissant d’un sous-fifre qui bégaie
des réponses insensées – de
baisser, en dépit des lois, les prix
de l’huile et du sucre. C’est bien la peine
d’être citoyen dans un pays qui mesure
son degré de conscience à
l’aune de l’altimètre de l’œsophage,
mais enfin, vous conviendrez, que dans une
contrée où l’on se complaît
chaque matin à compter les milliards
de dollars, constituant le matelas des réserves
de change, et où on néglige
d’inventorier les miséreux et les
laissés-pour-compte, que la notion
de citoyen est toute relative, voire pusillanime…
Elle a été tellement galvaudée,
avilie qu’il est plus aisé de saisir
une comète à mains nues que
d’être une personne digne et respectée
en Algérie.
Mais
ceci, Monsieur le Président, c’est
encore une autre affaire... Votre ministre
donc, élevé au rang de chef
de rayon d’une grande surface, a sous-traité
la parole politique à un producteur
d’huile, pour ne faire de ces émeutes
qu’une relation simplifiée entre
le ventre et le portefeuille. En la circonstance,
votre Premier ministre, formaté dit-on
pour les hautes fonctions, talqué,
emmailloté, bordé et tétant
sous de langoureuses berceuses pour qu’il
soit éveillé aux choses de
la politique et aux affaires sous quelque
forme qu’elles se fassent, s’est retiré,
comme à son habitude, sur la pointe
des pieds, évitant de débrouiller
l’écheveau qu’il a, si savamment,
pelotonné. Votre Premier ministre,
en vérité, Monsieur le Président,
n’est pas le vôtre. Il vous a été,
comme toutes les choses sérieuses
en Algérie, imposé. Ce que
l’on peut vous reprocher, c’est d’avoir
accepté un Premier ministre que vous
méprisez et que vous vouez aux gémonies,
quand bien même en la matière
vous avez une marge étroite. Ses
décisions, d’une légèreté
saisissante, ont été transformées
en lois que son ministre de l’Intérieur
a défaites avec une égale
superficialité.
Cacophonie,
gabegie, pis-aller pouvoir délité,
responsabilité dégradée,
c’est tout cela et d’autres du même
bois qui doivent vous aider, Monsieur le
Président, a reconsidérer
l’avenir – le vôtre, en particulier
– nous comprenons que les voix de vos collaborateurs
soient inaudibles et de toutes façons
si peu crédibles, mais la vôtre,
Monsieur le Président, aurait été
utile durant ces jours de grande incertitude
qui auguraient d’une apocalypse. Votre devoir,
vos responsabilités ne vous autorisent
point à faire l’économie d’une
adresse à la nation ni à lui
tourner négligemment le dos. Votre
maladie, de laquelle nous ne savons rien,
sinon ce bulletin de santé lu à
partir d’une chambre du Val-de-Grâce
par un chanteur de raï, embastillé
depuis, votre âge avancé qui
peut transformer l’acte de gestion en rude
épreuve et quasi inhumaine et vos
absences si fréquentes pour des contrées
lointaines où vous aimez siéger
dans des cénacles aux contours imprécis
et aux thématiques absconses, ne
peuvent constituer quelque obstacle à
votre implication dans un pays démonétisé.
Sinon, n’est-ce-pas, vous avez toute latitude
de renoncer à votre charge. Une corruption
érigée en mode de gestion,
une volte-face incompréhensible aux
réformes économiques, des
élites décérébrées,
un système éducatif qui produit
des mutants, des maquis islamistes encore
très actifs, malgré votre
politique de réconciliation ...Qu’avez-vous
fait de ce pays Monsieur le Président ?
Puisque vous vous obstinez à refuser
de dire l’état dans lequel vous l’avez
mis – consciemment ou non, du reste – alors
ce sera l’ambassadeur américain à
Alger qui le fera dans une dépêche
lapidaire révélée par
le site WikiLeaks : «L’Algérie
est un pays malheureux. Pas un pays pauvre,
pas une dictature standard, pas un pays
en guerre, pas un pays tout court. Non,
un pays malheureux … » On
ne peut mieux dire, ni définir la
consistance du brouet dans lequel on surnage.
Votre
silence qui relève pour d’aucuns
du dédain et pour d’autres d’une
incapacité à gérer
– qu’importe au demeurant vos états
d’âme et cette grammaire complexe
de l’exercice du pouvoir – appuie fortement
ce spleen d’un diplomate désabusé.
Mais parce qu’Alger brûle, même
si vous ne sentez pas encore les fumées
âcres qui s’en dégagent et
qui vont noircir sous peu notre ciel si
bleu. C’est parce que nous convulsons, comme
avant, comme toujours, que nous attendons
de vous quelque magnanimité. Nous
attendons que vous renonciez solennellement
à un quatrième mandat et que
vous vous interdisiez toute tentation d’un
pouvoir oligarchique. Nous attendons non
des prodigalités comme nous en a
habitués le système prébendier,
mais des actions fortes et soutenues pour
préparer l’alternance politique et
réhabiliter la société
civile. Parce que l’Algérie doit
renouer avec l’enthousiasme et parce que
les citoyens veulent mériter leur
pays, que ne pouvez aujourd’hui, Monsieur
le Président, leur faire croire que
leur salut est dans une mesure de sucre
ou dans une lampée d’huile à
prix sacrifiés.
L’Algérie
n’est pas un œsophage – même si les
références de votre Premier
ministre à propos de son limogeage
qui recommande aux journalistes, très
délicatement, de «faire la
différence entre les haricots et
les lentilles», sont invariablement
culinaires. L’Algérie ne tient pas
dans une «Maruti», dans un lopin
de terre, dans un bout d’autoroute, ni dans
un F2 de quelque cité sordide. Pas
seulement, Monsieur le Président !
L’Algérie attend tant et tant qu’il
n’est plus permis, par effets dilatoires,
de remettre aux calendes les changements
attendus. Évitez-nous de grâce,
de nouvelles humiliations et d’autres tragédies.
Faites en sorte que l’Algérie ne
soit pas «un pays malheureux»
Elle vous a tout donné : la
gloire, les honneurs, le pouvoir et l’aisance
matérielle. Rendez-lui, Monsieur
Bouteflika, sa dignité ! Vous
le lui devez bien.
Je
vous écris publiquement pour solliciter
votre départ immédiat et organisé,
meilleure issue pour l’Algérie et
pour votre personne. Votre obsession de
vouloir entrer dans l’histoire n’est un
secret pour personne. Malheureusement, vous
n’avez rien fait d’autre jusque-là
que de mériter d’être expulsé.
Une chance se présente à vous
pourtant aujourd’hui. Saisissez-la, c’est
la dernière. De toute façon,
si vous ne la chevauchez pas, elle vous
piétinera et fera de vous un rebut
de l’histoire. Vous avez tellement voulu
vous faire un nom que pour répondre
à la misère qui gagne la population,
vous n’avez rien trouvé de mieux
que de faire construire la mosquée
la plus grande et la plus chère du
continent, juste pour pouvoir y accoler
votre nom. Il y a mieux.
Partez
de vous-même. Je sais que comme tous
les dictateurs de la région, vous
ne pouvez que vous refuser à cette
idée jusqu’à votre dernier
souffle. Mais ayez la lucidité de
constater que vous ne pouvez faire autrement.
Votre sort est scellé. Il est fatalement
le même que ceux de Ben Ali et Moubarak.
Ayez le courage de le devancer. Ben Ali
a fait 23 ans de pouvoir, Moubarak 30 ans,
mais vous, il y a bientôt 50 ans que
vous cumulez les postes sensibles au sommet
de l’Etat, violant la Constitution pour
rester président depuis 12 ans.
Vous
avez gouverné autant qu’Obama a vécu
depuis sa naissance. Cela ne vous suffit-il
pas ? Comme eux, vous avez instauré
une oligarchie familiale, développé
la corruption à un niveau inégalé,
enrichi vos proches et voulu faire de votre
frère votre successeur héréditaire.
Vous avez étouffé toute expression
libre, appauvri et réprimé
la population, utilisé le terrorisme
pour instaurer une chape de plomb, poussé
les jeunes à préférer
mourir noyés en mer ou plutôt
vivre en Israël pendant que vous discourez
sur la Palestine.
Vous
nous avez fait honte jusque-là par
votre mégalomanie aussi grande que
vos actions étaient de petites et
ridicules gesticulations, y compris vis-à-vis
de l’ancienne puissance coloniale pour laquelle
vous avez la fascination de celui qui n’est
pas reconnu. N’y ajoutez pas une fuite humiliante.
Je sais que vous nous avez méprisés
en menaçant régulièrement
de vous en aller. Faites semblant de croire
que vous mettez votre menace à exécution,
mais ne nous infligez pas l’humiliation
supplémentaire d’une fuite honteuse.
PS
: Au risque d’égratigner votre
ego surdimensionné, vous ne pesez
pas si lourd: c’est dans des fourgons militaires
que vous avez été ramené
et fabriqué président; le
système qui vous a fait vous prépare
déjà votre (vos) remplaçant(s).
C’est aux «faiseurs de roi de l’ombre»
que s’adresse ce post-scriptum : vous ne
nous la jouerez pas encore une fois, c’est
tout le système qui doit partir.
C’est lui qui est nuisible. Bouteflika était
un enfant à qui on a donné
le sort de l’Algérie comme jouet.
Ali
BENSAAD, Maître
de conférences à l'université
de Provence. Enseignant-chercheur à
l'IREMAM-CNRS Institut de recherches et
d'études sur le monde arabe et musulman.
Chercheur en délégation CJB-CNRS
(Centre Jacques Berques de recherches en
sciences humaines et sociales).
Thèmes
de recherches :
Migrations internationales,
Espaces et sociétés
du Maghreb, espaces transfrontaliers,
Espaces et sociétés
du Maghreb,
Relations monde
arabe-Afrique noire
Ouvrages
publiés
L’Eau et ses
enjeux au Sahara. Karthala, Paris, 2011,
382 p
Le Maghreb à
l’épreuve des migrations subsahariennes.
Immigration sur Emigration. Karthala,
2010, 452 pages
Migrations au
Moyen-Orient en collaboration avec Mohamed
Kamel Doraï, Maghreb-Machrek, n°199,
Choiseul/La documentation française,
Paris, 2009, 152 p.
Migrations et
territoires de la mobilité en
Méditerranée en collaboration
avec Virginie Baby Colin et Pierre Sintes,
Méditerranée, n°113,
2009, publications de l’université
de Provence, 160 p.
Mauritanie :
le devenir d’un Etat-charnière.
Maghreb-Machrek, n°189, Choiseul
/ La documentation française,
Paris, automne 2006, 182 p.
Marges et mondialisation
: les Migrations Transsahariennes. Maghreb-Machrek,
n°185, Choiseul / La documentation
française, Paris, automne 2005,
146 p.
A
paraître :
Le Maghreb dans
la mondialisation. Méditerranée,
n°116, juin 2011
Mauritanie :
pays-frontière, pays-pont. Direction
Ali Bensaâd, Karthala, Paris,
2011
Alger,
le 29 janvier 2011. La Coordination nationale
pour le changement et la démocratie
en plein débat de concertation sur
la marche du 12 février prochain.
La
Coordination nationale pour le changement
et la démocratie (CNCD), dont le
comité d’organisation de la marche
s’est réuni hier à Alger,
a informé qu’elle maintenait la marche
du 12 fevrier prochain à Alger, avec
l’itinéraire et l’horaire prévus
initialement, à savoir de la place
du 1er mai à la place des Martyrs,
à partir de 11 h.
Alger
(Le Soir) - La confirmation du maintien
de la manifestation a été
rendue nécessaire par l’évolution
qu’a connue, dès jeudi, la scène
politique nationale, avec l’annonce par
le Conseil des ministres d’une série
de mesures, dont la levée prochaine
de l’état d’urgence et l’instruction
faite aux médias audiovisuels de
s’ouvrir aux partis d’opposition et au mouvement
associatif. Trop peu, juge la Coordination
nationale pour le changement et la démocratie,
qui plus est, interprète les résolutions
du Conseil des ministres comme une manœuvre
visant à affaiblir la dynamique citoyenne
de changement. Le comité d’organisation
de la marche du 12 février, qui devait
s’atteler, hier, à l’évaluation
des tâches techniques liées
notamment à l’encadrement de la manifestation,
a été dans l’obligation d’intégrer
la nouvelle donne, en l’occurrence, la mise
à jour de certains mots d’ordre qui
pourraient apparaître comme caducs
après l’annonce du Conseil des ministres.
Ainsi, la revendication liée à
la levée de l’état d’urgence
a été complétée
par «une levée d’état
d’urgence immédiate et effective
». Mais au-delà de cette mise
à jour, le comité a réitéré
que cette marche est une manifestation pour
le changement et la démocratie et
non pas une offre de négociations.
Cette marche, que le Conseil des ministres
a dit interdite au motif que la capitale
dispose d’une réglementation spécifique,
a reçu une très large adhésion,
y compris de la communauté nationale
établie à l’étranger.
Le samedi 12 février, il est prévu,
en effet, une marche à Nice (France)
et un rassemblement à Paris, place
de la République. La communauté
algérienne s’organise également
à Montréal, au Canada, pour
faire écho à la marche d’Alger.
En Algérie, outre Alger, c’est Oran
qui s’est organisée pour battre le
pavé le 12 avril. Pour ce faire,
une demande d’autorisation a été
déposée. Dans la capitale,
la demande d’autorisation, déposée
mercredi dernier, n’a encore été
ni acceptée ni rejetée. Jeudi,
en fin de journée, les services de
la wilaya d’Alger ont convoqué les
auteurs ayant déposé la demande
pour leur signifier qu’ils doivent reformuler
celle-ci sur un autre imprimé. Chose
qui sera faite dès ce matin. Cela
étant, le comité d’organisation
de la marche a décidé de soumettre
à l’assemblée générale
de la Coordination nationale pour le changement
et la démocratie la proposition de
marquer des haltes de solidarité
avec les peuples tunisien et égyptien,
à travers des rassemblements devant
les ambassades des deux pays à Alger.
La réunion de la coordination, prévue
initialement pour le 9 février, a
été avancée d’une journée,
soit le 8 février.
L’interdiction
des marches populaires à Alger remonte
précisément au 14 juin
2001. Ainsi donc, Alger reste privée
de marches et autres manifestations de rue
jusqu’à nouvel ordre. C’est ce que
vient de décréter Bouteflika,
comme l’indique le communiqué du
dernier Conseil des ministres où
il est stipulé clairement qu’«hormis
la wilaya d’Alger, rien n’entrave l’organisation
de marches dans toutes les autres wilayas
du pays pour autant que les demandes et
les conditions exigées par la loi
soient réunies». Le chef de
l’Etat s’empresse de préciser que
ce n’est nullement dans un esprit de répression
qu’Alger est décrétée
ville close : «Certes, la capitale
fait exception dans ce domaine pour des
raisons d’ordre public bien connues et certainement
pas pour y empêcher une quelconque
expression.» Et de conseiller poliment
à l’opposition de se cantonner dans
les salles pour pousser la gueulante :
«Au demeurant, Alger compte plusieurs
salles publiques de capacités diverses
qui sont gracieusement disponibles pour
tout parti ou association en faisant légalement
la demande en vue d’y faire entendre son
point de vue.»
Quelques
jours auparavant, le ministre de l’Intérieur,
Daho Ould Kablia, dans l’entretien-fleuve
qu’il avait accordé à Liberté,
avait largement pris soin de justifier l’interdiction
des marches à Alger et tout
particulièrement celle du RCD :
«Les marches sont interdites à
Alger non pas parce que c’est le RCD ou
la Coordination qui ont appelé à
des marches. Nous n’avons pas interdit la
marche du RCD, mais toutes les marches au
niveau d’Alger», a-t-il asséné.
Développant un argumentaire strictement
sécuritaire, il poursuit : «Alger
est une ville de trois millions d’habitants.
Il y a des problèmes qui peuvent
ne pas être pris en compte par les
organisateurs des marches. Comme l’intrusion
d’éléments qui n’ont rien
à voir avec l’objectif de la marche
et qui sont là pour créer
des troubles, pour casser, sans compter
qu’il y a toujours la problématique
du terrorisme.» Ce à quoi le
RCD avait rétorqué en rappelant
«les marches commanditées en
soutien à Bouteflika au lendemain
de sa sortie de l’hôpital du Val-de-Grâce».
L’interdiction
des marches populaires à Alger remonte
précisément, se souvient-on,
au 14 juin 2001 et l’impressionnante
marée humaine qui avait envahi la
capitale à l’appel des archs. Dans
l’inconscient du régime, occuper
la capitale, c’est prendre le pouvoir par
le bas. Par la rue. Cela s’est vérifié
à Tunis à mesure que l’ire
populaire montait de la province pour gagner
le cœur du pouvoir. Cela se vérifie
ces jours-ci au Caire avec l’occupation
de Maydan Etahrir, la place névralgique
de la capitale égyptienne. Le pouvoir
n’est donc pas «dupe» :
il sait que le jour où il autorisera
des marches à Alger, il jouera avec
le feu et s’exposera à une sanction
populaire sans appel. Un sentiment de panique
manifeste semble, dès lors, hanter
les décideurs. En témoigne
le dispositif policier sans précédent
qui fut déployé pour contenir,
pour contrer surtout, la marche du RCD.
20 000 policiers, selon Saïd Sadi,
qui a parlé d’«un acte de guerre digne
des méthodes du sinistre Massu».
Si
le pouvoir concède un petit signe
d’ouverture en annonçant la levée
imminente de l’état d’urgence, force
est de constater qu’il maintient ce même
état d’urgence pour la capitale.
Mieux : il n’hésite pas à
placer Alger sous «état de
siège» dès qu’une mobilisation
citoyenne se dessine, comme il l’a fait
le 22 janvier dernier. Ainsi, l’article
7 du décret portant instauration
de l’état d’urgence semble toujours
en vigueur pour Alger : «Le ministre
de l’intérieur et le wali territorialement
compétent sont habilités à
ordonner, par voie d’arrêté,
la fermeture provisoire des salles de spectacle,
de lieux de réunion de toute nature
et à interdire toute manifestation
susceptible de troubler l’ordre et la tranquillité
publics.»Comment va réagir
le pouvoir le 12 février prochain ?
En tout cas, la Coordination nationale pour
le changement et la démocratie maintient
résolument sa marche pacifique. Celle-ci
devra débuter, rappelle-t-on, de
la place du 1er Mai pour atteindre la place
des Martyrs. Soyons nombreux…
“La
levée de l’état d’urgence
n’est pas une fin en soi”
L’annonce
faite jeudi dernier par le premier magistrat
du pays concernant la levée de l’état
d’urgence qui “interviendra dans un très
proche avenir”, n’a rien changé à
la décision prise par la Coordination
nationale pour le changement
et la démocratie qui a décidé
d’aller vers une manifestation le 12 février
prochain. S’exprimant sur le sujet, la Ligue
algérienne de défense des
droits de l’Homme (LADDH), initiatrice en
grande partie de cette marche, s’est interrogée
sur la nature de cette annonce : “Cette
déclaration constitue-t-elle une
réelle volonté d’aller vers
un changement, ou s’agit-il d’une manœuvre
destinée à gagner du temps
et tromper l’opinion internationale ?”,
se demande Me Mustapha Bouchachi, président
de la ligue. Et d’expliquer la finalité
de la création de la coordination
: “Notre but n’est pas de lever l’état
d’urgence mais d’arriver à un vrai
changement de régime et d’instaurer
une réelle démocratie dans
le pays”, a-t-il dit. Selon lui, la levée
de l’état d’urgence seule “ne changera
en rien à la nature du régime
autoritaire en Algérie”.
Commentant
le maintien de l’interdiction des marches
à Alger, M. Bouchachi se dit ne pas
comprendre cette exclusion. Il estime que
la capitale appartient à tous les
Algériens qui ont le droit de s’exprimer.
“Je ne comprends pas pourquoi il est interdit
de manifester à Alger. Alger, elle,
ne peut faire exception. Bien au contraire,
c’est à la capitale que les revendications
peuvent être entendues”, a-t-il précisé.
Même son de cloche du côté
des syndicats et associations qui se disent
sceptiques. Ils estiment que les déclarations
du chef de l’État ne changent en
rien à la décision de la coordination.
“Nous avons l’habitude des promesses du
gouvernement… et rien n’est encore officiel.
Le chef de l’État a instruit le gouvernement
pour étudier la question, donc, cela
peut aller jusqu’à 2020”, a déclaré
M. Ider Achour, porte-parole du CLA, membre
de la coordination. Il fait remarquer qu’à
travers cette annonce, “le gouvernement
souhaite anticiper afin de délégitimer
la revendication de la coordination”. Le
CLA est revenu sur la déclaration
du chef de l’État concernant son
appel aux médias à plus d’ouverture.
“Tant qu’il n’y aura pas de médias
lourds privés, il n’y aura pas d’ouverture.
C’est une manière de contourner la
question”, a-t-il commenté. Le secrétaire
général du Snapap a relevé,
pour sa part, le discours “contradictoire”
du gouvernement. “Mercredi, le vice-Premier
ministre a déclaré que l’état
d’urgence ne serait pas levé et le
lendemain le chef de l’État a annoncé
l’inverse et dans un avenir proche…”, a-t-il
signalé. Selon lui, cette annonce
est une tentative pour entraver l’initiative
de la coordination pour le changement démocratique.
“Moubarak avait également promis,
il y a quatre ans, de lever l’état
d’urgence et de le remplacer par des textes
pour la lutte antiterroriste…”, a-t-il rappelé.
Notant que la commission technique de la
Coordination nationale pour le changement
et la démocratie se réunira
aujourd’hui. Pour le moment, la marche du
12 février est maintenue mais il
est question, également, de discuter
de la dernière déclaration
faite par le chef de l’État lors
de cette rencontre.
« Les gens
qui nous gouvernent veulent que le sang
coule »
Les
déclarations, mercredi 2 février,
de Yazid Zerhouni sur l’interdiction de
la marche du 12 février et la non
levée de l’état d’urgence
n’ont pas provoqué d’étonnement
parmi les membres de la Coordination nationale
pour le changement et la démocratie. « On
ne peut s’attendre à une autre réponse
des gens qui vivent et qui se protègent
par cet état d’urgence et par la
répression », assure Rachid
Maalaoui, secrétaire général
du Snapap et l’un des initiateurs de la
marche du 12 février. « Nous,
on veut le changement et ces gens font partie
des responsables qu’on souhaite changer »,
a-t-il ajouté dans une déclaration
à TSA.
Pour
M. Maalaoui, cette dernière
sortie médiatique du vice-premier
ministre est une provocation. « Les
gens qui nous gouvernent sont dangereux.
Ils veulent que le sang coule dans le pays
pourvu qu’ils arrivent à garder leurs
intérêts. Il y aura des gens
qui vont mourir, qui vont se brûler…
On ne peut faire ce genre de déclarations
dans des situations pareilles »,
insiste-t-il. Et d’ajouter : « Il
va être jugé comme on a jugé
les autres dictateurs. Qu’il en soit sûr…
Même le chef d’état du Yémen
a déclaré qu’il n’allait plus
se représenter dans les prochaines
élections. Ils ont compris. Mais
ces gens-là ne veulent pas comprendre… ».
Dans
ces déclarations, Yazid Zerhouni
était plus catégorique que
ne l’était, il y a quelques jours,
le premier responsable du département
de l’Intérieur, Dahou Ould Kablia.
Rappelant que les marches sont interdites
à Alger pour des raisons sécuritaires,
M. Ould Kablia n’avait pas exclu que
la levée de l’état d’urgence
puisse faire l’objet de discussions au sein
du gouvernement. Interrogé en marge
de la clôture de la session parlementaire
d'automne, M. Zerhouni, affirme quant
à lui : « Nous
n’allons pas lever l’état d’urgence
».
Le
président de la Ligue algérienne
pour la défense des droits de l’homme
(Laddh), Mostefa Bouchachi affirme
que la marche du 12 février
prochain est maintenue quelle que soit la
décision de la wilaya d’Alger et
du ministère de l’Intérieur.
Il dénonce, dans ce sens, l’interdiction
des manifestations à Alger qui, selon
lui, ne repose sur aucun texte réglementaire.
Le ministre de l'Intérieur
vient de réaffirmer l'interdiction
des marches dans la capitale. Il anticipe
déjà sur la marche à
laquelle a appelé la Coordination
nationale pour le changement et la démocratie.
Qu'en pensez-vous ?
Il
n’y a aucun texte de loi qui interdise une
marche dans n’importe quelle wilaya, qu’elle
soit Djelfa ou Alger. Toutes les wilayas
du pays sont des wilayas d’Algérie.
De ce fait, le système politique,
représenté par un groupe de
ministres, ne peut pas demander à
des jeunes, nés et grandis sous état
d’urgence, de présenter leurs revendications
de manière pacifique. Et quand des
partis politiques, des syndicats et des
associations demandent une autorisation
d’une marche pacifique, on leur dit que
c’est interdit. Le ministre de l’Intérieur,
et à travers lui le régime,
continue d’interdire aux Algériens
d’exprimer pacifiquement leurs revendications
économiques, sociales et politiques.
De plus, je crois que l’état d’urgence,
instauré peut-être pour lutter
contre la violence politique et le terrorisme
durant les années 1990, est exploité,
aujourd’hui, contre le peuple algérien
pour l’empêcher d’exprimer son point
de vue par rapport au régime.
Le ministre de l'Intérieur
affirme une nouvelle fois que «l'état
d'urgence n'influe pas sur l'activité
des partis poltiques et des associations».
Concrètement, comment le maintien
de l'état d'urgence empêche-t-il
l'opposition et les organisations autonomes
de faire leur travail ?
Le
régime algérien est autoritaire.
Il s’appuie sur l’état d’urgence
pour empêcher le peuple algérien
d’exprimer son point de vue. Parallèlement,
ce régime agit hors la loi et le
maintien de l’état d’urgence illustre
parfaitement cette situation. Je voudrais
rappeler à monsieur le ministre de
l’Intérieur que durant ces dix dernières
années, on a interdit la création
d’associations et de partis, on a interdit
les marches et tous les rassemblements,
même dans des salles. L’état
d’urgence et toutes les lois ont été
mis en place pour neutraliser le peuple
algérien et permettre, ainsi, au
régime de gérer le pays en
méprisant les aspirations de la population
à plus de liberté, de démocratie
et de justice sociale.
On a l'impression
que le pouvoir a réussi, à
travers la répression et l'état
d'urgence, à décourager
même les militants politiques
les plus témérraires...
Il
n’y a pas de doute que le régime
politique algérien a exploité
la violence des années 1990 pour
faire peur aux Algériens. De plus,
il a utilisé tous les moyens pour
porter atteinte à la crédibilité
des partis politiques et à celle
des organisations de la société
civile. Conséquence : quand
les jeunes nés sous l’état
d’urgence se sont révoltés
à Bab El Oued, ils n’ont trouvé
aucune société civile pour
les encadrer et cela a engendré des
dépassements. Cette situation devra
être assumée par le régime,
dont l’action n’était pas de construire
une société et un Etat, mais
de neutraliser le peuple et de l’isoler.
Et cela, en utilisant les mêmes procédés.
Aidé par les recettes pétrolières
et gazières, le régime achète
au prix fort son maintien. Le plus important,
pour lui, est d’assurer sa survie au détriment
du peuple. Ce qui s’est passé au
début du mois de janvier dernier
est très minime, comparé à
ce qui s’est passé dans le pays,
durant les quatre dernières années.
Les manifestations et les protestations
éclatent dans toutes les wilayas,
mais elles n’ont pas le même écho
que les dernières émeutes.
Le peuple algérien exprime également
son sentiment d’injustice à travers
la harga (émigration clandestine),
l’immolation par le feu. Ce sont des messages
adressés aux autorités. L’immolation
par le feu n’a pas commencé en Tunisie.
En 2003, un jeune Algérien s’est
immolé par le feu à l’intérieur
de la Maison de la presse, à Alger,
pour dénoncer l’injustice dont il
était victime. Donc, les Algériens
ne se révoltent pas uniquement pour
des problèmes économiques
et sociaux. Ils le font aussi pour exiger
plus de liberté et de justice.
Le régime refuse
de comprendre tous ces messages ou essaye
de leur donner une autre interprétation
qui l'arrange mieux. Comment expliquer
cette attitude ?
Le
régime sait qu’il est dictatorial.
Les aspirations de la population sont le
dernier de ses soucis. Il croit qu’avec
le recours à la répression,
en renforçant ses mécanismes
tels que la bureaucratie, l’instrumentalisation
de la justice et les services de sécurité,
il finira par contrôler la situation.
Il dépense beaucoup d’argent pour
acheter le silence du peuple. Aujourd’hui,
cette politique s’est avérée
vaine. Le régime a compris qu’il
n’a aucune légitimité populaire
et qu’aucune institution ne représente
réellement le peuple. Il est conscient
de tout cela, mais il s’obstine à
diriger le pays selon la même logique
adoptée depuis l’indépendance.
Je pense qu’il a reçu tous les messages
qui lui sont adressés et je souhaite
qu’il accepte de réviser sa stratégie.
Il faut qu’il accepte le passage à
une transition démocratique, dont
les mécanismes doivent être
minutieusement étudiés et
débattus. Il y a deux choix :
soit attendre une révolution comme
celles de la Tunisie et de l’Egypte pour
faire tomber le régime ;
soit opter pour la sagesse et faire preuve
de beaucoup de nationalisme dans la démarche
pour le changement du système. C’est
ce que proposent actuellement les organisateurs
de la marche du 12 février prochain.
Le ministre de l'Intérieur
vient de rappeler que les marches sont
interdites à Alger en anticipant
sur l'action de la Coordination pour
le changement et la démocratie...
La
majorité des membres de la Coordination
qui ont pris part à la dernière
réunion ont décidé
de formuler une demande d’autorisation de
cette marche pour respecter les procédures
légales. Mais nous allons marcher
avec ou sans autorisation. Telle est la
décision de la Coordination. Nous
ne pouvons pas accepter des lois arbitraires
décidées par les autorités
qui ne cessent de trier les textes législatifs
à appliquer et de passer sous silence
le reste. Je rappelle qu’il n’y a pas de
loi interdisant les marches et que l’état
d’urgence est anticonstitutionnel. Un régime
qui ne respecte pas ses propres lois est
un régime déficitaire.
Pensez-vous que la
démarche de la Coordination aboutira
à des résultats concrets,
alors que certains de ses membres n'arrivent
pas à dépaser leurs querelles
partisanes ?
Il
faut rappeler que l’idée de la création
de cette coordination a germé suite
aux dernières émeutes. A la
Laddh, nous nous sommes réunis et
nous avons dit qu’il fallait encadrer la
manifestation de la jeunesse pour éviter
les dépassements qui légitimeraient
la violence du pouvoir. Nous avons décidé
d’assumer nos responsabilités pour
protéger les biens publics et privés
et donner une image civilisée de
la protestation en Algérie. Des syndicats
se sont joints à nous et nous avons
signé un communiqué commun.
Suite à cela, nous avons organisé
une réunion à laquelle nous
avons convié tous les partis de l’opposition.
Nous avons appelé, à l’issue
de cette réunion, à une marche
pacifique pour demander la levée
de l’état d’urgence et le changement
du système. Nous ne voulons pas un
remaniement du gouvernement qui serait synonyme
d’un changement à l’intérieur
du système. Ce n’est pas le gouvernement
qui prend les décisions. Notre appel
n’était pas destiné uniquement
à l’opposition, mais également
au régime. L’Algérie n’est
pas prête à vivre d’autres
violences politiques. La violence produira
un système politique similaire à
celui que nous dénonçons aujourd’hui.
Le FFS et l'association
RAJ se sont retirés de la Coordination.
Ne pensez-vous pas que cette division
de l'opposition sert beaucoup plus le
régime ?
Le
FFS est l’un des rares partis à avoir
milité pour la démocratie
depuis 1962. Il est l’un des rares à
avoir inscrit dans son programme la lutte
pour la levée de l’état d’urgence
et le changement du système. Je respecte
la position des amis du FFS, qui ont d’autres
moyens de lutte. Mais toutes les formes
de protestation ont un seul but : briser
le statu quo. Chaque parti a le droit de
choisir ses moyens de lutte et ses stratégies.
La Tunisie, l'Egypte
et d'autres pays moyen-orientaux connaissent
actuellement des révoltes populaires.
Comment expliquer ce réveil des
peuples de la région ?
En
Tunisie, le système était
fermé. Le peuple tunisien s’est levé
contre la dictature et les problèmes
sociaux, tels que la corruption, le chômage…
La révolution en Tunisie est celle
du peuple. Contrairement à ce que
pensent certains analystes, les puissances
étrangères n’ont pas été
les instigatrices de cette révolution.
Au contraire, ces dernières préfèrent
les dictateurs qu’elles gèrent à
leur guise. C’est le cas aussi en Egypte.
Ces révolutions sont celles des peuples
et elles dépassent les partis et
les sociétés civiles. La révolution
en Tunisie peut influer sur toute la région.
Mais il faut être prudent. Il faut
encadrer ses révolutions pour produire
des systèmes démocratiques.
Les mêmes conditions
qu'en Egypte et en Tunisie existent
en Algérie. Selon vous, la révolution
à la tunisienne peut-elle se
reproduire en Algérie ?
Il
est vrai que la corruption a touché
toutes les institutions jusqu’au sommet
de l’Etat. Les libertés sont inexistantes
et la rue a déclaré son divorce
avec le système. Donc on a les mêmes
données. Mais pour parler de révolution,
je pense qu’il faut prendre en considération
la particularité du système
algérien, qui est compliqué.
Le gouvernement n’est pas la source de décision.
Le président n’est pas également
le seul à prendre les décisions.
Il y a des centres de décision invisibles
qui décident ou qui participent à
la prise de décision. Et quand le
vrai pouvoir est invisible, la réussite
de la révolution devient difficile.
En outre, le régime algérien
a adopté la politique de «diviser
pour régner» ; il a divisé
le peuple algérien. C’est pour cela
que nous devons rester prudents. Nous avons
la responsabilité de mener une révolution
pacifique pour protéger l’Algérie
en tant qu’Etat. Le régime, l’opposition
et le peuple algérien doivent s’entendre
sur une période de transition qui
sera gérée par des gens crédibles.
Je pense que c’est la voie à suivre
pour en finir avec ce système qui
dure depuis 1962.
Un impressionnant
dispositif policier a été
mis en place dés vendredi à
Alger pour empêcher la marche pour
le changement du 12 février 2011.
Des centaines de bus et de camions pleins
de policiers, armés jusqu'aux dents,
sont disposés un peu partout à
travers Alger. Même la maison de la
presse Tahar Djaout est encerclée.
Plusieurs camions sont stationnés
devant l'entrée, avec des policiers
"prêts au combat", comme
s'ils voulaient faire peur aux journalistes.
Au niveau de l'hopital mustapha, des dizaines
de véhicules de la police sont stationnés.
On nous signale la mise en place, vendredi
dès le matin, de nombreux barrages
filtrants sur les principales routes menants
à Alger. Des bus civils ont été
réquisionnés pour ramener
des centaines de policiers à alger,
à partir de plusieurs wilayas.
L’Etat et les
citoyens prennent leurs dispositions
En
prévision de la marche de demain
samedi 12 février à l’initiative
de la Coordination nationale pour le changement
et la démocratie (CNCD), les autorités
ont pris des dispositions sécuritaires.
La marche doit partir de la Place du 1er
Mai, baptisée Place de la Concorde
civile, et se diriger vers la Place des
Martyrs.
Et
c’est précisément dans le
quartier du 1er
Mai que le déploiement est le plus
visible, comme constaté sur place
ce vendredi : un convoi de fourgons
antiémeute a pris ainsi ses quartiers
au niveau de la rue Moutonnière,
face au siège de l’entrepôt
de l’Entreprise du transport urbain et suburbain
(ETUSA) alors qu’un autre s’est installé
face à la Maison de la presse Tahar
Djaout. Des policiers bien armés
sont également visibles devant les
véhicules. Face
à la Maison du Peuple, siège
de l’Union générale des travailleurs
algériens (UGTA), une longue file
d’autres fourgons antiémeute stationne
depuis plusieurs jours déjà.
En réalité depuis le début
de la contestation et des émeutes
à Alger (début janvier), le
convoi en question n’a plus quitté
les lieux. Idem pour l’impressionnant dispositif
qui fait face au siège de la direction
générale de la sûreté
nationale (DGSN), à la Place des
Martyrs. Et l’on s’attend à ce que,
comme pour le mois passé, le dispositif
soit encore plus renforcé durant
la journée de samedi et que plusieurs
axes de la capitale soient coupés
à la circulation automobile.
Dès
hier jeudi, les Algérois ont été
informés de l’absence du transport
public assuré par l’ETUSA pour la
journée de samedi en direction du
quartier du 1er
Mai. Le ministre de l’intérieur et
des collectivités, Dahou Ould Kablia,
tout en annonçant le refus de son
département d’autoriser cette marche
avait affirmé, il y a quelques jours
que des mesures seront prises en vue d’empêcher
qu’aboutisse l’initiative de la marche.
On évoque ainsi la mobilisation de
pas moins de 20 000 policiers pour
quadriller Alger et les villes limitrophes.
Les
citoyens, de leur côté, appréhendent
cette marche et surtout ses conséquences.
Ils tentent de prendre leurs dispositions
au cas où les choses se corseraient
et que les émeutes soient de nouveau
au rendez-vous. D’aucuns n’ont pas hésité
à faire le plein de provisions en
cette fin de semaine pour faire face aux
pénuries qui pourraient accompagner
les troubles. Outre les pâtes et autres
denrées alimentaires de base, c’est
le lait et le pain qui sui sont aussi achetés
en grande quantité. Certaines
stations d’essence commencent déjà
à être prises d’assaut par
les automobilistes qui craignent la pénurie
vécue lors des précédentes
émeutes. Aussi, certains citoyens
envisagent de ne pas laisser leurs véhicules
à l’extérieur tandis que de
plus en plus de parkings gardés affichent
déjà « complet ».
L’Algérie
vit un moment dramatique de son histoire,
potentiellement aussi explosif que celui
qui affecte d’autres pays de la région,
du fait des blessures encore ouvertes des
deux dernières décennies,
des politiques économiques incohérentes
et des politiques sociales injustes.
Les
blocages du système politique autoritaire
sont tels que l’émeute apparaît
comme l’unique recours pour une grande partie
de la population qui subit le déni
des droits et la hogra des détenteurs
du pouvoir. De plus en plus de voix s’élèvent
aujourd’hui pour revendiquer un changement
radical du système politique autoritaire
et corrompu qui préside aux destinées
de l’Algérie depuis son indépendance.
La dernière initiative en date, une
marche nationale pacifique demain, samedi
12 février, émanant d’une
«coordination nationale pour le changement
démocratique» vient de se voir
signifier une interdiction en violation
des droits et libertés garantis par
la Constitution.
Un
pouvoir, déconnecté de son
peuple et sourd aux aspirations des populations,
semble décidé à employer
tous les moyens répressifs pour empêcher
toute expression et manifestation populaire
et notamment celle de la jeunesse dépossédée
de son présent et de son avenir.
Ira-t-il jusqu’à l’irréparable
comme ce fut le cas en octobre 1988 et avril
2001 ? L’Algérie et les Algériens,
non encore remis d’une guerre civile qui
a causé des centaines de milliers
de morts, des milliers de disparus, des
blessures physiques et psychologiques profondes,
doivent pouvoir retrouver la paix, jouir
de conditions d’existence décentes.
Nous
appelons tous les patriotes qui n’ont pas
perdu le sens national, où qu’ils
soient, pour agir et peser de tout leur
poids afin d’en finir avec la répression
et d’engager l’Algérie dans une véritable
transition démocratique. Cette transition
démocratique veillera à la
mise en place des institutions nécessaires
à l’établissement et au fonctionnement
de l’Etat de droit et définira les
politiques pour la réalisation d’une
société plus juste, plus égalitaire
et plus solidaire. Le contexte actuel exige
que s’engage un véritable débat
national qui associera toutes les sensibilités
politiques et culturelles pour une refondation
de la République algérienne.
Cette refondation, tout en tenant compte
des sacrifices et de l’héritage de
la lutte de Libération nationale,
ouvrira la voie au respect effectif des
droits et des libertés garantis par
les différents pactes internationaux
que l’Algérie a ratifiés.
Signataires :
Mohamed Harbi, professeur d’histoire ;
Madjid Bencheikh, professeur de droit ;
Aïssa Kadri, professeur de sociologie
et Ahmed Dahmani, maître de conférences
en économie.
Ni
l’interdiction des autorités ni la
propagande de la presse, de la police et
des médias publics n’ont démotivé
les initiateurs de la marche de ce samedi.
Dans les sièges des partis, des associations
et autres collectifs, les portes sont grandes
ouvertes pour accueillir les volontaires.
«Rien
n’est laissé au hasard, de la conception
des pancartes jusqu’à l’encadrement
des manifestants en passant par l’hébergement
des militants venus des autres wilayas»,
nous annonce d’emblée un des organisateurs
au siège de la Snapap à El
Harrach (ex-Belfort). Depuis mardi soir,
un spot réalisé par le journaliste
Fodil Boumala invitant les Algériens
à sortir le 12 février fait
le buzz sur Internet, notamment sur Youtube
et Facebook. La commission technique de
la Coordination nationale pour le changement
et la démocratie a décidé
en concertation avec toutes les parties,
d’un certain nombre de mesures logistiques
et organisationnelles.
Si
chaque partie est libre de choisir ses slogans,
ils respectent tout de même les mêmes
mots d’ordre, à savoir «le
changement et la démocratie, la levée
de l’état d’urgence, la libération
des détenus des émeutes, une
Algérie démocratique et sociale,
ouverture des champs politique et médiatique
et enfin le travail et la justice sociale»,
nous informe Imad, un militant de la LADDH.
Cela n’exclut pas de voir des pancartes
sur lesquelles des slogans hostiles à
des cercles du pouvoir tels «Boutef
Dégage», ou «DRS barakat».
Un autre militant ajoute : «De toute
façon, hormis les appels à
la violence, aucun slogan ne sera interdit.
C’est justement la libération de
la parole que nous défendons et à
laquelle nous appelons, n’est-ce pas ?»
Concernant la confection des pancartes,
tout le monde travaille d’arrache-pied pour
être prêt le jour du «grand
rendez-vous».
Les
organisateurs, selon nos informations, semblent
avoir opté pour les pancartes au
lieu des banderoles, difficiles à
transporter. Un tour au siège de
la Snapap, des banderoles faites avec des
moyens dérisoires, lutte syndicale
oblige, sont déjà prêtes
pour la marche. On peut y lire des slogans
tels que «Non à la corruption,
non à l’injustice». Au siège
de la Ligue de défense des droits
de l’homme, des réunions techniques
sont organisées avec les différents
partenaires afin d’adopter une stratégie
adéquate le jour de la marche. «Nous
étudions tous les scénarios
possibles, le comportement à adopter
face au déploiement des forces de
sécurité, l’encadrement des
marcheurs et d’autres aspects que nous ne
pourrions pas rendre publics», indique
un militant en arguant que «dans toutes
les marches, il y a des choses discrètes
sur l’organisation sur lesquelles on ne
communique jamais».
Sérénité
Les
organisateurs porteront un accoutrement
spécifique afin d’encadrer et diriger
les manifestants et veiller à l’exécution
du plan (ou les plans) décidé
et discuté par les intervenants au
sein de la coordination, cela dans le souci
«d’assurer la sécurité
et éviter tout débordement».
Si pour l’instant, on ne sait pas de quelles
couleurs seront ces t-shirt ou gilets, la
raison est simple : «C’est pour éviter
que des tiers ne puissent reproduire l’accoutrement
choisit en vue de perturber le bon déroulement
de la marche», nous explique un autre
militant spécialisé dans l’encadrement
des foules pendant les manifs publiques.
Concernant l’hébergement des militants
des autres wilayas qui arriveront la veille
de la marche, des partis comme le RCD et
le MDS, et des associations telles SOS disparus,
Tharwa Lala Fatma n’Soumer et le Snapap
ont proposé, lors de la dernière
réunion technique, d’ouvrir leurs
sièges aux manifestants.
Toutes
ces activités ne sont sans attirer
le regard des services de sécurité
qui scrutent et filment le moindre mouvement
comme nous l’avons constaté lors
de notre tournée. La Ligue de défense
des droits de l’homme a commencé
à distribuer des tracts appelant
à la marche. Selon nos informations,
les parties de l’Alliance présidentielle,
dans une démarche opposée
à celle de la coordination, distribuent
actuellement des tracts et des t-shirt avec
l’inscription «Non à la violence».
Une démarche désespérée
du pouvoir, selon Imad, pour avorter la
marche et la diaboliser : «Comme si
la presse alignée, les médias
publics et le déploiement de la police
ne leur suffisent pas ?» conclut-il.»
Nos enfants sont
depuis 20 ans en manque de dignité.
Ils ne peuvent fonder une famille. Ils ne
peuvent ni la loger, ni la nourrir, ni la
nourrir de projets. Plus foi en l’avenir,
ils préfèrent partir… En fumée
ou se noyer. Du haut de leur tour d’ivoire,
ils font la sourde oreille, dans un silence
assourdissant… Allons marcher le 12 février
au 1er Mai, pour nourrir nos enfants de
l’espoir qu’ils méritent.
JE
RENTRE À ALGER POUR MARCHER. Et je
marcherai dans mon pays pour accompagner
nos enfants sur le chemin de la dignité.
Depuis longtemps déjà, j’ai
mal à mon pays. J’ai mal à
mon pays et je ne peux plus supporter de
voir nos enfants crever en mer, crever par
le feu, crever dans le désespoir
et la honte. Je rentre marcher pour qu’ils
crèvent d’envie de rester. Nos enfants.
Cela fait trop longtemps que je pleure pour
eux. Nos jeunes qui se démènent
seuls, sans encadrement, sans lieux d’épanouissement.
Notre pays ne leur laisse que l’envie, l’envie
de ce qu’ils voient sur les chaînes
du satellite. Notre pays frustre ses enfants
qui n’ont d’autres alternatives que de se
construire, bien malgré eux, avec
ces codes culturels qui ne sont pas les
leurs. Et cela, au péril de notre
culture, de sa transmission, car on n’y
accorde aucune importance, car on ne sait
pas ou, pire, on ne veut pas les rendre
fiers, fiers de leur culture et de leur
histoire. Je pleure et je rentre marcher
avec eux pour que cette richesse, dont on
n’a de cesse de s’enorgueillir, leur revienne
à eux, surtout à eux. Notre
richesse, nous la tenons dans nos jeunes,
dans notre chair, dans notre âme.
Ne les laissez pas se noyer, se brûler
ou se consumer à petit feu, faute
d’espoir et d’amour. AIMONS-LES pour qu’ils
nous aiment. Où est notre conscience
ya din Allah ??????? MARCHONS.
Alger
retient son souffle. L’Algérie tout
entière aussi. La marche du 12 février
est sur toutes les lèvres. L’initiative
de la Coordination nationale pour le changement
et la démocratie (CNCD) accapare,
en attendant samedi, toutes les discussions,
suscite les commentaires les plus engagés
comme les plus tièdes… nourrit les
espoirs mais aussi quelques inquiétudes
chez les pessimistes.
Alger
(Le Soir) - De quoi samedi sera-t-il fait
? C’est la question que d’aucuns ne cessent
certainement de se poser. Alger a rendez-vous
avec l’Histoire… une histoire qui, pour
le monde arabe, s’accélère.
Tunis a fait sa révolution, a contraint
Ben Ali à vider le somptueux palais
carthaginois pour ruminer les affres de
l’exil dans la lointaine Arabie. Du Caire
montent toujours des volutes épaisses
de colères. La place Tahrir ne désemplit
toujours pas, contraignant le Raïs
Moubarak à se départir de
sa superbe. Alger, qui jusque-là,
suit les révoltes tunisienne et égyptienne
à travers le tube cathodique et les
différents sites internet, se prépare
à braver l’interdit qui fait d’elle
une citadelle qui doit étouffer ses
colères. Elle seule, puisque ailleurs,
dans le reste des villes algériennes,
les gens peuvent manifester à convenance.
Le pouvoir n’aime pas entendre les colères
citoyennes gronder de très près.
Aussi a-t-il décidé depuis
dix ans déjà d’interdire les
marches dans la capitale. Pas toutes, puisque
celles qui postulent à renforcer
son assise sont tolérées.
N’ayant pas pour vocation de brandir des
banderoles ou scander des slogans encensant
le pouvoir, le système politique
en place depuis l’indépendance, la
marche nationale et pacifique à la
quelle a appelé la Coordination nationale
pour le changement et la démocratie
est interdite. Plutôt trois fois qu’une.
Il y a eu d’abord le ministre de l’Intérieur
et des Collectivités locales, Daho
Ould-Kablia, qui rappela cette loi d’exception
qui fait d’Alger une cité interdite
aux marcheurs. Il y eut ensuite le vice-Premier
ministre Yazid Zerhouni qui insista ferme
sur l’interdiction de la marche. Et en troisième
lieu, le Conseil des ministres qui renforça
l’affirmation. La Wilaya d’Alger, auprès
de laquelle la Coordination pour le changement
et la démocratie sollicita, formalisme
oblige, une demande d’autorisation de la
marche, objecta lundi 7 février un
refus au motif que la manifestation risque
de perturber l’ordre public. Le lendemain,
soit le mardi 8 février, la Coordination
pour le changement et la démocratie,
réunie à Alger, a déclaré
maintenir sa marche. Les autorités
sont mises devant leurs responsabilités.
A voir l’arsenal d’engins anti-émeutes
maintenu à différents endroits
d’Alger depuis le 22 janvier dernier, date
de l’organisation par le RCD d’une marche
avortée, il est aisé de comprendre
qu’elles se préparent à réprimer
la marche de samedi prochain. Un avant-goût
a été donné hier à
travers l’impressionnant dispositif de sécurité
déployé pour empêcher
que les gens ne rallient le rassemblement
de la CNCD devant l’ambassade d’Espagne.
La rue longeant l’ambassade a été
barricadée par la police à
chacun de ses deux bouts. N’empêche
que les membres de la Coordination ont pu
se rassembler en contrebas et scander à
gorges déployées «Moubarak
barra», «Bouteflika barra».
Une halte politique fort significative,
tant elle participe d’un prééchauffement
pour la marche du 12 février prochain.
Une marche aux couleurs du changement réclamé
par une Algérie plurielle. L’initiative,
qui se veut un enchaînement sur les
émeutes juvéniles du début
de l’année, est le fruit d’un consensus
national. De bords politiques distincts,
les animateurs de la CNCD ont, dans une
formidable synergie, réussi à
transcender leurs clivages et querelles
pour se retrouver autour de mots d’ordre
faisant consensus. C’est dire que le désir
de voir le pays opérer le changement
vers la démocratie est une commune
préoccupation. C’est pour cela aussi
que le pouvoir, manœuvrier à outrance,
parfois habile, a raté lamentablement
de dissuader la Coordination qui maintient
sa marche. L’engagement citoyen a été
plus déterminant que la manœuvre
des autorités. Samedi, le tournant
?
Après
avoir appelé au rassemblement des
forces démocratiques autour de revendications
consensuelles, le Rassemblement pour la
culture et la démocratie (RCD)
s’est bien investi dans la Coordination
nationale pour le changement et la démocratie
(CNCD), regroupant des syndicats autonomes,
des organisations de la société
civile et des partis de l’opposition.
Rencontré
dans son bureau, Saïd Sadi donne l’air
de fonder bien des espoirs sur cette nouvelle
structure transpartisane, même s’il
n’ignore pas que le pouvoir fera tout pour
perturber cette dynamique de rapprochement
par les polémiques ou les provocations.
“Le fait que des militants de sensibilités
différentes se soient rapprochés
et organisés autour d’un consensus
est une vraie avancée dans la culture
politique algérienne. Il faudra veiller
à ce que cette synergie se consolide
et s’amplifie. Le combat ne fait que commencer”,
souligne-t-il. Comment apprécie-t-il
la situation du pays à la veille
de l’épreuve du 12 février
? “Elle est d’une telle gravité que
si des initiatives fortes ne sont pas prises
rapidement pour sortir par le haut du système
qui a dévasté le pays, la
nation algérienne connaîtra
de terribles épreuves et risque même
d’être remise en cause dans sa cohésion.”
Aussi, “le devoir patriotique” recommande
à chaque Algérien de s’investir
pour “apporter tout ce qu’il peut et partout
où il se trouve”. Surtout que le
Sud, de Tunis à Abidjan, connaît
des bouleversements sans précédent.
“Nous sommes en train d’assister à
un vrai mouvement historique d’envergure
planétaire. Le Sud s’exprime et se
libère par la mobilisation citoyenne.
Les apparatchiks qui l’ont soumis n’ont
plus le monopole de la parole. L’histoire
est en marche, nul ne peut la mettre au
congélateur, le tout est de faire
de sorte que l’évolution se fasse
de la meilleure manière possible”,
explique-t-il.
Mais
au lieu d’aller dans le sens de l’histoire,
le pouvoir algérien se complaît
dans “un autisme qui se traduit par des
messages indéchiffrables”. Et Sadi
de poursuivre : “Les manœuvres ne sont plus
de mise. C’est irresponsable, dangereux
et inadmissible.” Ne craint-il pas que la
marche du 12 février connaisse le
même sort que celle du 22 janvier
dernier ? “Le coût politique, diplomatique
et médiatique payé par le
régime le 22 janvier est très
lourd. Cela dit, le système politique
algérien est par définition
imprévisible, surtout quand il est
paniqué, ce qui est le cas actuellement”,
résume le président du RCD,
non sans souligner que ce régime
“se résoudra difficilement à
admettre que l’avenir passe par son extinction”,
car “il n’a ni la lucidité, ni l’intelligence,
ni la cohésion nécessaires
pour adopter une position responsable face
à la fin d’un cycle historique”.
Et face à l’opposition, il peut être
tenté de ressortir la vieille
recette de la provocation médiatique
et politique, comme “le chantage à
l’islamisme ou au chaos”. “Pour l’instant,
outre ses supports médiatiques qui
peuvent continuer à désinformer
et invectiver, il n’a pas d’autres ressources
à opposer pour réduire
l’ampleur de la marche du 12 février”,
relève Saïd Sadi qui en appelle
à la vigilance et à la mobilisation
des Algériens, pour que “cette marche
soit un moment de consécration de
tous les sacrifices consentis par notre
peuple pour que naissent les conditions
qui libèrent la nation d’une hibernation
indigne de notre histoire”. “Les initiatives
du 12 février et du 22 janvier ne
sont pas une finalité”, tient-il
à ajouter. “Il faudra accompagner
et renforcer ces initiatives par des actions
locales et régionales. La création
de coordinations dans l’émigration
en Europe et en Amérique du Nord
donne la mesure de l’aspiration de la collectivité
nationale. On y trouve des militants politiques
de toutes sensibilités, des personnalités
et des animateurs du tissu associatif. Je
me permets d’insister dans cette phase sur
cette capacité à dégager
des consensus qui sont, avec la mobilisation
de la jeunesse, le meilleur gage de réussite
si nous savons les préserver. Ces
coordinations ont vocation à prolonger
et à élargir la dynamique
actuelle jusqu’à ce qu’une phase
de transition associant l’ensemble des Algériens,
nourris par le message de novembre et de
la Soummam et respectant les principes de
l’État de droit, soit mise en œuvre”,
explique-t-il.
Aux
yeux du président du RCD, il y a
lieu de préserver “la révolution
de la jeunesse” du danger qui a toujours
fait avorter les initiatives par leur absorption
par les “rotations clientélistes”.
“Je crois que la classe politique comme
la société civile engagées
dans la dynamique de changement sont averties
de ce risque, et que chacun dit qu’il faut
changer de système politique et non
de gouvernement ni même de pouvoir.
Cela est capital. C’est la première
fois depuis l’indépendance que les
conditions nationales, régionales
et internationales sont réunies en
même temps pour envisager un changement
démocratique”, assure-t-il.
Le droit de manifester
pacifiquement : un droit fondamental
arraché de haute lutte par le
peuple algérien
Dans notre pays,
et à l’instar des autres différents
droits fondamentaux désormais
inscrits dans la Constitution, le droit
de manifester n’a pas été
octroyé par les différents
pouvoirs successifs ayant gouverné
l’Algérie depuis l’indépendance
du pays. Loin s’en faut ! Il constitue
l’une des conquêtes politiques
majeures des réformes engagées
par le gouvernement Hamrouche après
les émeutes des jeunes d’Octobre
1988.
Aucun de ces
droits fondamentaux, politiques et sociaux
dont toutes et tous disposent ou devraient
disposer en Algérie n’a été
conquis, établi et garanti autrement
que par l’exercice, légal ou
non, du droit de manifester. Il a fallu
manifester, et le plus souvent hors
de la légalité, pour obtenir
le droit de grève, de liberté
de conscience et d’opinion, les libertés
d’expression, d’association et de réunion
! Et il a évidemment fallu manifester
sans autorisation pour arracher le droit
de manifester, légalement avec
une autorisation !
Le droit de manifester
pacifiquement : un droit fondamental
du peuple consacré par la loi
fondamentale du pays (Constitution)
Article
6 de la Constitution : «Le peuple
est la source de tout pouvoir. La souveraineté
nationale appartient exclusivement au peuple.»
Article 41 de la Constitution : «Les
libertés d'expression, d'association
et de réunion sont garanties au citoyen.»
Le droit de manifester
pacifiquement : un droit que le peuple
algérien a su exercer avec un
haut niveau de civisme
Depuis la reconnaissance
du droit de manifestation consacré
par la loi 89-28 du 31.12.1988 relative
aux réunions et manifestations
publiques, des milliers de marches se
sont déroulées à
Alger, tout particulièrement
sur l’itinéraire choisi par les
autorités et adopté par
les manifestants (place du 1er-Mai -
place des Martyrs), sans aucun incident.
Certaines marches
ayant regroupé plus d’un million
de personnes à Alger ont connu
des niveaux d’encadrement remarquables
et une ambiance festive typiquement
algérienne.
Le droit de manifester
pacifiquement : un droit qui doit pouvoir
s’exercer dans les moments difficiles
que peut traverser un Etat ou une nation
Pour sauver
l’Etat en danger : la marche du 2 janvier
1992 à laquelle a appelé
Aït Ahmed entre les deux tours
des élections législatives
a été autorisée
malgré le climat politique électrique
le plus confus depuis l’indépendance
sur l’avenir de l’Etat et de la nation.
Aucun incident n’a été
enregistré.
Pour éviter
l’effusion de sang : la situation politique
extrêmement délicate que
vit notre pays aujourd’hui nécessite
le recours au droit de manifester pour
canaliser pacifiquement les violences
que vit le pays depuis quelque temps.
Le droit de manifester
pacifiquement : un droit démocratique
fondamental pour exprimer des inquiétudes
légitimes reconnues officiellement,
y compris par le Premier magistrat du
pays et les pouvoirs publics.
Communiqué
du Conseil des ministres du 3 février
: «Les récentes manifestations
sont, sans aucun doute, l'expression
d'inquiétudes et d'impatiences
chez nos compatriotes. »
La proposition
de la Wilaya d’Alger de conversion de
la marche à laquelle a appelé
le CNCD en réunion politique
à l’intérieur d’une salle
est, en soi, une reconnaissance implicite
des pouvoirs publics de la gravité
de la situation ayant justifié
la demande de marche.
Le droit de manifester
pacifiquement : une liberté fondamentale
octroyée puis progressivement
confisquée par grignotages successifs
L’exercice démocratique
plein et entier en Algérie du
droit de manifester n’a en réalité
tenu que cinq mois (janvier-juin 1991)
avec une législation consacrant
le principe universel de la simple déclaration
préalable et l’obligation légale
faite au wali de délivrer sur-le-champ
un récépissé de
déclaration à toute demande
de marche. (article 15 de la loi 89-28
du 31-12-1989 relative aux réunions
et manifestations publiques).
Ce droit a été
remis en cause une première fois
par le décret présidentiel
du 4 juin 1991 portant état de
siège, une seconde fois par un
amendement de la loi citée plus
haut qui a réintroduit le principe
de l’autorisation préalable et
définitivement par le décret
présidentiel du 9 février
1992 portant instauration de l’état
d’urgence.
Malgré
cette situation de grignotage, le président
Zeroual a autorisé au cours de
son mandat des centaines d’autorisations
de marches ayant regroupé sans
incidents des millions de personnes.
La seule marche
qui a connu de graves incidents est
celle du 14 juin 2001 pour deux raisons.
Elle n’a pas été autorisée
et n’était pas indemne de grossières
manipulations comme celles qui se déroulent
présentement en Égypte.
L’exercice
du droit fondamental de manifester pacifiquement
devrait donc se passer de toute autorisation
préalable et ne relever, comme dans
les autres pays, que d’une simple déclaration
préalable.
Le droit d’avoir des
droits menacé :
Il
est le droit de toutes et de tous, et en
le défendant, le peuple algérien
en défend aussi l’exercice par ceux-là
mêmes qui, estimant n’en avoir plus
besoin, entendent en priver les autres.
C’est parce que le droit de manifester est
à la source de tous les autres, qu’il
est le premier menacé, que l’on réduit
lorsque l’on s’attaque aux autres. C’est
parce que le droit de manifester est l’expression
la plus immédiate du «droit
d’avoir des droits», qu’il faut s’engager
à le défendre. C’est pour
cela qu’il faut déclarer tenir pour
illégitime, scélérate,
nulle et non avenue toute loi ou mesure
qui irait en ce sens. De même qu’il
faut refuser d’être tenu a priori
pour responsable et présumé
coupable de tous les éventuels dégâts
liés, directement, indirectement
ou fortuitement aux manifestations organisées.
Les
préparatifs de la marche du 12 février
à laquelle a appelé la Coordination
nationale pour le changement et la démocratie
(CNCD) vont bon train à Tizi Ouzou.
«L’heure
est à la mobilisation et à
l’union», nous a-t-on expliqué,
hier, au bureau régional du RCD.
«Tous les citoyens de la région
ne parlent que de la marche. C’est pour
cela que nous avons engagé un certain
nombre de préparatifs liés
au déplacement de tous ceux qui désirent
prendre part à cette manifestation»,
nous a précisé Hamid Maâkni,
président du bureau régional
du RCD à Tizi Ouzou. M. Maâkni
nous a également indiqué qu’une
centaine d’associations de la région
soutiennent l’action de la CNCD. Il est
à rappeler que, samedi dernier, des
militants et cadres de la formation de Saïd
Sadi ont organisé une marche dans
la ville des Genêts. Cette action
s’inscrit dans le cadre de la mobilisation
de la population pour la marche de samedi.
Du côté de l’université
Mouloud Mammeri (Tizi Ouzou), on se prépare
aussi pour être au rendez-vous à
Alger, samedi. Selon un membre de la Coordination
locale des étudiants (CLE),
on constate un engouement de la communauté
estudiantine pour l’action de la CNCD.
«L’université de Tizi Ouzou
ne sera pas en marge de la marche du 12 février.
Elle a toujours été à
l’avant-garde de tous les mouvements de
contestation allant dans le sens du changement.»
Donc, aujourd’hui, plusieurs étudiants
ont manifesté leur adhésion
à la marche.
«Il
y a eu une campagne de sensibilisation dans
les campus, mais on a suggéré
à ceux qui désirent prendre
part à la marche de partir deux ou
trois jours à l’avance pour éviter
d’être bloqués sur la route
le jour de la manifestation», nous
a expliqué un étudiant, interne
en médecine, qui ajoute, par ailleurs,
que même au niveau du CHU de Tizi
Ouzou, les choses commencent à bouger.
«Toutes les corporations doivent s’impliquer,
car le changement doit intervenir à
tous les niveaux», a-t-il fait remarquer.
Il rappellera que les internes en médecine
et les médecins résidents
préparent un mouvement de protestation
pour dénoncer l’insécurité
au niveau des établissements hospitaliers.
«Le constat est sans appel. L’Etat
algérien n’a visiblement pas de soucis
de notre corporation. Ses préoccupations
sont ailleurs eu égard au traitement
qu’il continue de réserver aux revendications
exprimées par les différents
syndicats de la corporation», lit-on
dans la déclaration des internes
en médecine qui ont tenu un sit-in,
lundi, au CHU Nedir Mohamed de Tizi Ouzou.
A Béjaia, le refus opposé
à la demande de la Coordination nationale
pour le changement et la démocratie
(CNCD) d’organiser la marche à Alger
n’a entamé en rien la détermination
des nombreux citoyens décidés
à y être quand même.
Les
étudiants sont de la partie
Le
RCD a actionné ses structures pour
assurer l’affichage de l’appel de la CNCD
dont il est partie prenante. Le parti est
à pied d’œuvre pour acheminer les
marcheurs «dans les meilleures conditions».
Selon Reda Boudraâ, chef du bureau
régional du RCD, près de 700
noms d’étudiants sont d’ores et déjà
couchés sur la liste des partants
sur Alger. Outre le nouveau collectif estudiantin
pour la sauvegarde de la citoyenneté,
des comités des cités «U»
activent pour allonger cette liste. Des
lycéens, regroupés autour
d’une coordination, affichent, eux aussi,
leur intention de prendre part à
la marche de ce samedi. «L’engouement
est aussi chez la gent féminine»,
nous affirme M. Boudraâ. Au RCD, on
croit plus que jamais que ce samedi sera
un «rendez-vous avec l’histoire».
Les choses bougent aussi du côté
des robes noires. Un collectif d’avocats
de Béjaïa, «préoccupés
par l’impasse politique actuelle qui hypothèque
gravement la cohésion nationale»,
a initié une pétition de soutien
à «cette action citoyenne».
Jusqu’à
hier, on a compté quelque 80 signatures.
Lançant une invitation à leurs
consœurs et confrères à joindre
la marche de la CNCD, les signataires se
disent «convaincus qu’en tant que
défenseurs de la justice, (leur)
engagement pour un Etat de droit, doit nécessairement
accompagner la lutte du peuple algérien
pour le changement et la démocratie».
Il appelle, ainsi, «tous les patriotes
soucieux du devenir de notre nation, à
transcender toute forme de divergences et
à se joindre à cette manifestation
afin de contribuer au renouveau démocratique
et à la défense de l’honneur
et de la dignité de notre pays».
Pour le Snapap, il s’agit de compter, pour
cette première action de la CNCD,
plus sur les militants engagés. «La
CNCD s’inscrit dans le temps et il y aura
d’autres actions», nous précise
M. Sadou. La coordination intercommunale
de Béjaïa, structure de l’ex-mouvement
citoyen, a aussi rendu publique une déclaration
de soutien à cette marche en reprenant
son fameux slogan «Le combat continue».
Lorsque
le président Bouteflika est revenu
du Val-de-Grâce, où il a séjourné
pour soigner sa maladie, une liesse populaire
a été organisée à
Alger pour l’accueillir.
D’importantes
marches ont été organisées
dans la capitale en soutien aux Palestiniens
lorsque la bande de Ghaza a été
sauvagement attaquée par l’armée
israélienne. Au lendemain de la qualification
de l’équipe nationale au Mondial
sud-africain, deux millions d’Algérois
sont sortis dans les rues de la capitale
pour fêter la victoire et même
jusque très tard dans la soirée.
Personne n’avait, à l’époque,
évoqué le risque sécuritaire
qui pouvait peser sur des manifestations
aussi grandes. Qu’est-ce qui a changé
depuis sur le plan sécuritaire pour
brandir la menace terroriste aujourd’hui
comme argument pour y interdire les marches
populaires et pacifiques ? Le motif avancé
par les autorités est peu convaincant,
l’argument est même fallacieux.
Trompeur,
tout le monde sait que l’argument qui met
en avant la menace sécuritaire n’est
qu’un éventail. Contrairement aux
manifestations précitées,
les autorités ne veulent pas en réalité
de marches qui les mettraient en cause.
Des marches avec des mots d’ordre politiques.
Mais c’est dans la logique de la fermeture
de tous les espaces d’expression, y compris
la rue. Ne sont tolérées que
les manifestations toujours suscitées
d’ailleurs de thuriféraires auxquelles
tous les médias publics, notamment
la télévision, sont ouverts.
L’opposition en a été définitivement
bannie.
Des
signes qui ne trompent pas sur les intentions
des tenants du pouvoir, et leurs arguments
au rabais, c’est l’interdiction apposée
à la demande de la coordination nationale
pour le changement et la démocratie
qui a programmé une marche pacifique
à Oran le 12 février prochain.
La décision a eu toutefois le mérite
de mettre à nu tous les subterfuges
des autorités. Pourtant, lors du
dernier Conseil des ministres, l’on a bien
dit que l’interdiction ne concernait que
la seule wilaya d’Alger, et que les citoyens
pourraient bien organiser des manifestations
partout ailleurs sur le territoire national.
D’abord
pourquoi Alger ? Pour quelle raison on dénie
le droit aux cinq millions d’Algériens
qui habitent la capitale de manifester ?
Aussi l’on ne savait pas qu’il ait des parcelles
de ce territoire qui semblent définitivement
proclamées zones interdites à
la contestation, pacifique soit-elle. La
décision prise par la wilaya d’Oran,
inspirée et certainement assumée
par Alger, renseignerait sur une certaine
manière dont on conduit la chose
publique. Décidément,
les autorités ne se soucient guère
des contradictions dans lesquelles elles
peuvent se fourrer pourvu qu’elles maintiennent
la chape de plomb qui bloque l’avènement
pacifique d’une alternative politique.
Plusieurs
artistes de Béjaïa ont tenu
à apporter leur soutien à
la marche initiée par la Coordination
nationale pour le changement démocratique
(CNCD) pour le 12 février 2011 à
Alger.
Boualem
Beurr, chanteur kabyle et membre du Collectif
des artistes de la wilaya de Béjaïa,
rencontré en marge d’un sit-in organisé
hier, devant la Maison de la culture pour
dénoncer leur marginalisation par
les responsables du secteur de la culture,
nous a déclaré que leur association
constituée de stars de la chanson
kabyle notamment, le groupe Idurar de Kaci
Boussad, Boudjemaâ Agraw, Louiza,
Abdelkader Bouhi, Mustapha du groupe Les
Maghrébins, se «joint»
à l’appel de la CNCD pour la manifestation
populaire du 12 février dans la capitale
pour réclamer le départ des
dignitaires du régime. «Nous
sommes aussi des enfants de ce peuple et
nous partageons les mêmes aspirations
de changement pour une société
juste et démocratique. En tant qu’artistes,
nous ne pouvons rester insensibles à
ce qui se passe dans notre pays. Nous joignons
notre voix pour une participation massive
des citoyens à cette marche de l’espoir
démocratique et pour réclamer
la chute de ce régime totalitaire,
en place depuis l’Indépendance»,
nous a déclaré en substance
Boualem Beurr.
La
marche du 12 février a déjà
commencé sur Facebook
Le
décalage entre les dirigeants
du pays et ce qui se passe sur le
facebook DZ est énorme. Ni les représentants
des partis au pouvoir ni leurs proches ne
semblent comprendre l’immense transformation
que subit l’Algérie.
Un
constat très facile à faire.
Il suffit de suivre l’immense activité
des facebookeurs algériens depuis
le début du mois de janvier pour
s’en convaincre. À défaut
d’avoir de vrais espaces d’expression, la
société a carrément
plongé dans le net. Certains diront
que c’est pour fuir la réalité.
Une lecture qui peut être valable
mais qui est loin d’être la seule.
Les facebookeurs algériens ont créé
un espace dans lequel beaucoup semblent
s’adapter. Le réseau social, lié
par méconnaissance à la jeunesse,
est devenu ces dernières semaines,
la véritable scène politique
du pays. Les débats y sont intenses
et tous les sujets y sont abordés.
Les hommes politiques sont souvent invités
par les internautes à se départir
de la vision des années 1990. “Ceux
qui font la politique en Algérie
se sont bloqués avec l’instauration
de l’état d’urgence”, écrit
un facebookeur sur son profil en précisant
: “Ils oublient qu’entre-temps, 19 ans sont
passés et que les Algériens
ne sont plus les mêmes !” Ce
fossé se confirme de plus en plus
dans les nombreux forums créés
sur le réseau social. Les critiques
abondent dans tous les sens. Tout est remis
en cause. Cependant, un consensus semble
être trouvé autour de la marche
nationale à laquelle la Coordination
nationale pour le changement et la démocratie
(CNCD) a appelé pour samedi prochain.
Plusieurs profils de groupes ont été
créés pour cette occasion.
On peut citer celui de la CNDC : “Marche
du 12 février sur tout le territoire”.
Jusqu’à lundi dernier, 3 264 personnes
ont confirmé leur présence
pour les manifestations prévues dans
plusieurs villes algériennes (Alger,
Constantine, Bordj Bou-Arréridj,
Annaba et Oran), et même celles prévues
à l’étranger (Paris, Grenoble
et Montréal).
L’un
des groupes qui fait le plus parler de lui
est sans aucun doute “Envoyés spéciaux
algériens” (SPA). Avec presque
21 500 membres, SPA est devenu un repère
pour les nombreux facebookeurs qui recherchent
des infos sur ce qui se passe en Algérie,
mais également en Tunisie et en Égypte.
Ce groupe s’est distingué depuis
le début du mois de janvier, avec
les émeutes qui avaient secoué
le pays. Les débats y sont très
nombreux, et parfois houleux. Les administrateurs
de SPA ont réussi ainsi à
créer un espace dans lequel on peut
retrouver toutes les tendances. Un véritable
baromètre pour ceux qui veulent avoir
une idée sur le monde de Facebook
en Algérie. Pour la marche de samedi
prochain, un sondage a été
effectué par les administrateurs
de la “communauté” avec la question
: “Allez-vous participer à la marche
pacifique du 12/02/2011 ?” 574 personnes
y ont participé (entre le 3 et le
4 février), et le “oui” l’avait emporté
avec 61,36%. “Algérie Pacifique”
est un autre lancé en janvier dernier.
Le rendez-vous du 12 est évidemment
dans leur “ligne de mire”. L’opinion de
Omar, un des membres, sur l’impact de facebook
au sujet de la marche, semble mitigée.
“Les jeunes activistes sur le net peuvent
jouer un rôle déterminant,
à condition que la Coordination prenne
en charge leurs revendications en les intégrant
dans la plate-forme. On ne va pas aller
jusqu’à dire qu’on peut avoir le
même impact qu’en Égypte et
en Tunisie, dans la marche du 12, mais dans
les futures marches et mobilisations, je
suis persuadé que cela peut facilement
se produire”, affirme-t-il, avant d’ajouter
que “c’est juste une question de temps et
de préparation”.
Parmi
ceux qui se distinguent sur facebook, il
y a Amazigh Kateb. En plus d’être
chanteur, il est en train de se donner un
autre statut, celui d’activiste sur le net.
Le message affiché sur son profil
il y a quelques jours en est la meilleure
illustration : “Important : pour la marche
du 12, le pouvoir peut, comme en 2001, et
comme Moubarak aujourd'hui, payer ou envoyer
des casseurs et des flics en civil. Demandons
aux jeunes des quartiers populaires, notamment
sur le tracé de la marche (place
du 1er-Mai - place des Martyrs) d'être
vigilants avec nous, à ceux qui voudraient
semer le chaos et les neutraliser. Ce pouvoir
va tomber. Écoutez : il tremble.”
Activiste, militant, cyber-dissident, une
panoplie de titres qui pullulent depuis
janvier dernier sur le réseau social
en Algérie. Une réaction loin
d’être surprenante devant l’absence
de véritables relais politiques et
de champs d’expression libre. Nombreux sont
ceux qui affirment que facebook en Algérie
ne peut égaler celui en Tunisie ou
en Égypte, oubliant toutefois que
c’est exactement le même discours
qu’avaient les dirigeants de ces deux pays
avant que la vague de contestation ne les
submerge. Omettre et négliger l’impact
de ce réseau social, c’est, au moins,
confirmer ce que beaucoup disent sur les
acteurs de la scène politique : ils
sont “has been”.
Les
représentants de la Coordination
nationale pour le changement et la démocratie,
qui ont observé hier leur premier
sit-in à Hydra, ont exprimé
leur solidarité avec le peuple égyptien
et également réitéré
leur appel à la marche pacifique
de samedi.
Les
représentants de la Coordination
nationale pour le changement et la démocratie
(CNCD) ont effectué, hier, leur première
sortie sur le terrain et ont lancé,
du coup, la dynamique du 12 février.
En guise d’action inaugurale avant la manifestation
de samedi prochain, ils ont décidé
de se rassembler devant l’ambassade d’Égypte,
à Hydra, afin d’exprimer leur solidarité
avec le peuple égyptien et soutenir
les mouvements de révolte dans les
pays arabes. Venus par petits groupes, les
manifestants se sont vu empêchés
d’accéder à la rue Abdelkader-Gadouche,
Hydra, où se situe le siège
de la représentation diplomatique
égyptienne en Algérie. Un
important dispositif sécuritaire
les attendait sur les lieux. Les éléments
de la Sûreté nationale ont
carrément fermé l’accès
de la rue aux véhicules et même
procédé à la vérification
systématique des papiers d’identité
des piétons. Certains manifestants,
qui ont pu atteindre ladite rue, où
se situe également l’ambassade de
France, ont été vite escortés
vers les rues adjacentes afin de les disperser.
Toutes les voies menant vers l’ambassade
d’Égypte ont été bouclées
par les éléments de la police.
Vers 14h, des dizaines de manifestants ont
pu tenir leur sit-in du côté
du pont d’Hydra, pas loin du carrefour.
Sur place, des banderoles dénonçant
le régime de Moubarak sont déployées.
“Dégage Moubarak, le peuple égyptien
a le droit de choisir son avenir”, pouvait-on
lire sur l’une des banderoles. Les manifestants
ont, également, scandé des
slogans hostiles au régime de Moubarak,
l’accusant de “dictateur” et d’“assassin”,
ils criaient aussi : “Partez Moubarak, le
peuple égyptien en a marre de vous”,
“votre peuple vous déteste”. C’était
peut-être l’un des objectifs recherchés,
cette action n’a pas manqué d’attirer
l’attention des passants et même des
automobilistes qui ont exprimé leur
solidarité avec des coups de klaxon.
“Les pouvoirs publics, qui ne veulent pas
s’exprimer sur les évènements
en cours dans les pays arabes, devraient
laisser le peuple parler librement et manifester
sa solidarité avec les mouvements
de révolte en Tunisie et en Égypte”,
nous dira un représentant de la coordination
qui explique que “cette action n’est qu’un
test pour la coordination”. Les manifestants
ont vite enchaîné avec leur
slogan fétiche : “Algérie
libre et démocratique”, avant de
lancer : “Nous voulons manifester pacifiquement
et nous exprimer librement.” Des tracts
appelant la population à rejoindre
la manifestation pacifique de samedi ont
été distribués aux
passants. Une heure après, les représentants
de la CNCD se sont dispersés dans
le calme. 245 avocats et une centaine d’associations
rejoignent la CNCD.
Réunie
mardi dernier à la Maison des syndicats,
à Dar El-Beïda (Alger), en commission
technique, la Coordination nationale pour
le changement et la démocratie (CNCD)
a réaffirmé sa détermination
au maintien de la marche pacifique du 12
février. La coordination se dit “plus
que jamais décidée à
manifester à Alger, d’autant plus
qu’aucune explication juridique ou encore
un texte de loi n’aura été
avancé par le gouvernement pour justifier
le refus de la wilaya de délivrer
une autorisation à l’organisation
de la manifestation. Cette détermination
n’est certainement pas étrangère
à l’implication massive de la société
civile dans le mouvement que la coordination
a enclenché”. À moins de quarante-huit
heures de sa première action d’envergure
— la marche de samedi —, la coordination
continue d’enregistrer des soutiens de poids
et une adhésion de plus en plus large
de la société civile. Une
centaine d’associations à caractère
culturel ou scientifique, autant de collectifs
socioprofessionnels et de comités
locaux regroupant des femmes, des jeunes,
des étudiants et autres, ont appelé
leurs adhérents à participer
massivement à cette manifestation.
Au même moment, et alors que certains
commençaient à désespérer
de voir les robes noires s’impliquer de
manière plus visible dans le mouvement,
245 avocats ont adopté l’appel de
la CNCD et affirment, selon un document
listant les noms des avocats, leur disponibilité
à prendre part à la marche
pacifique, donnant, du coup, une autre dimension
à l’action envisagée. Constituée
notamment de la Ligue algérienne
de défense des droits de l’Homme
(LADDH), de partis politiques de diverses
tendances, de syndicats autonomes représentant
différents secteurs d’activité,
ainsi que de divers autres groupements tels
que les étudiants, les internautes,
les femmes, les chômeurs,… la CNCD
continue donc de ratisser large au sein
de la société civile. Elle
le doit, certes, à “une société
qui ne demandait qu’un cadre de mobilisation
pour exprimer ses attentes”, mais aussi
au “caractère consensuel des revendications
brandies par le mouvement”, selon un animateur
de la coordination.
Où
va l’Algérie ? C’est le titre d’un
opuscule publié par Mohamed Boudiaf
en 1962. Près de cinquante ans plus
tard, le pays qui s’est levé le 1er
Novembre 1954 pour remplacer l’ordre colonial
par un «Etat démocratique et
social garantissant les libertés
individuelles et collectives» a fini
par sombrer dans un marasme qui menace jusqu’à
son existence même.
L’abîme
L’état
des lieux est accablant : deux millions
d’hectares irrigables sont en jachère
depuis plus de quarante ans ; jadis exportatrice
de céréales, l’Algérie
importe aujourd’hui l’essentiel de ses denrées
alimentaires ; le taux de chômage
dépasse les 35% chez les moins de
trente ans ; chaque quinzaine, entre 300
et 400 jeunes, souvent diplômés,
essaient, avec plus ou moins de succès,
de quitter le pays dans des embarcations
de fortune ; 43 000 universitaires algériens
se sont installés, ces 10 dernières
années, dans l’Etat du Québec
; 13 000 praticiens survivent en Ile-de-
France et les maladies éradiquées
depuis quarante ans resurgissent et submergent
un système de santé délétère.
Pour la seule année 2010, plus de
9 700 émeutes, d’ampleurs inégales,
ont secoué le pays. Sans compter
le pillage organisé de nos réserves
pétrolières et gazières,
confisquées par une caste de privilégiés.
Maintenant que les langues se délient,
on vient d’apprendre d’une source du ministère
de l’Intérieur que le taux de participation
à la présidentielle de 2009,
qui a vu la reconduction du chef de l’Etat,
était de 11,3%, c'est-à-dire
deux fois moins que les estimations les
plus pessimistes des chancelleries. On se
rappelle que la France fut le premier pays
à saluer ce «succès».
Notre système politique est en fin
de course. Bouteflika, déjà
ministre au lendemain de l’indépendance,
a commis en novembre 2008 son troisième
coup d’Etat (après ceux de 1962 et
de 1965) quand, violant la Constitution,
il s’octroya une présidence à
vie. Treize ministères, et non des
moindres, sont ou ont été
récemment occupés par des
personnes issues de sa tribu. Disons-le
d’entrée, cette confiscation de l’Etat
n’aurait pas été possible
sans la bénédiction de l’armée.
La
régression permanente
La
moindre des incongruités dans ce
détournement institutionnel n’est
pas ce ministère des Anciens moudjahidines
(Anciens combattants), doté du quatrième
budget du pays après ceux de la Défense,
de l’Education et de l’Intérieur.
Au regard des généreuses pensions
allouées, un calcul rapide montre
que non seulement aucun ancien combattant
n’est décédé depuis
1962, mais que, depuis, leur nombre a été
multiplié par 12 ! Grâce à
cette inflation de «maquisards»,
les clans peuvent mieux contrôler
le pays. Le wali (préfet) ou même
le ministre n’a pas forcément autorité
sur le responsable des anciens moudjahidine
qui, lui, peut décider de l’implantation
d’une usine, d’un lycée ou d’un hôpital
au gré du clientélisme. L’Etat
est un fantôme servant d’alibi au
pouvoir occulte. Privés d’espaces
d’où ils peuvent se projeter dans
l’avenir, les jeunes Algériens quittent
le pays pour l’Europe, l’Amérique
du Nord et, maintenant, l’Australie. Enfermement
et paranoïa sont les deux mâchoires
de la tenaille qui broie le destin algérien.
Avant d’être conduite comme une démarche
réhabilitant une langue, l’arabisation
fut d’abord conçue comme la barrière
devant isoler une population qu’il fallait
prémunir à la fois de la «pollution
occidentale» et du réveil des
«démons de la berbérité»,
failles à travers lesquelles le diable
pouvait se faufiler à tout instant.
Pour autant, la relation du pouvoir avec
l’Occident est toujours restée hypocrite.
Au début des années 1970,
un groupe d’étudiants, regroupés
autour des écrivains Mouloud Mammeri
et Kateb Yacine, avait suivi les établissements
où étaient inscrits les enfants
et ou les frères et sœurs des principaux
dirigeants du parti-Etat. Sur 676 responsables,
seuls 4 avaient laissé les membres
de leur famille fréquenter l’école
publique. Tous les autres étaient
scolarisés dans les institutions
religieuses catholiques, encore très
présentes en Algérie, les
lycées français, les écoles
privées, ou bien disposaient de bourses
à l’étranger. Aujourd’hui,
il reste 4 salles de cinéma dans
la capitale algérienne et on y joue
moins d’une pièce de théâtre
par an. Les étudiants tunisiens en
médecine, formés par la prestigieuse
faculté d’Alger des années
1960, dispensent leur savoir à Tunis
ou Monastir aux rescapés algériens
qui ont pu avoir la chance de s’inscrire
chez leurs voisins. Les hauts dirigeants
et leur famille se soignent en Occident
; la cour, elle, a droit aux cliniques et
hôpitaux tunisiens. Au lieu de prendre
acte de l’impasse d’un système-agrégat
de tiers-mondisme, de stalinisme, d’intégrisme
et d’ultra-jacobinisme, le pouvoir algérien
est tétanisé. Son blocage
actuel est dû autant à son
incapacité à envisager la
moindre évolution qu’à une
peur panique devant les exemples tunisien,
égyptien ou ivoirien. D’où
ce chantage, vain et puéril, à
l’islamisme ou au chaos.
Résonances
tunisiennes
Les
causes qui ont mené à la révolution
tunisienne sont les mêmes en Algérie
: coups d’Etat, fraudes électorales
et censure, corruption dévastatrice,
notamment de la part des familles régnantes,
paupérisation, explosions sociales.
Pour des raisons historiques et politiques,
la traduction de ces fléaux ne s’est
pas toujours opérée de la
même manière. Le mouvement
national tunisien, d’essence citadine, fut
mieux structuré que l’algérien
et Habib Bourguiba eut moins de peine à
séculariser la société
au moment où, avant même l’indépendance,
les dirigeants rationalistes algériens
furent, à l’instar de Abane Ramdane,
éliminés par leurs pairs.
C’est ainsi que les institutions tunisiennes
ont toujours gardé, en dépit
d’un despotisme chronique, même dans
les pires moments, un minimum de crédibilité.
Le barreau de Tunis n’est pas celui d’Alger,
on dispense toujours la leçon inaugurale
dans les universités tunisiennes
alors que Boumediene, abolissant le serment
d’Hippocrate et les codes d’éthique
et de déontologie, s’autorisait à
décerner les agrégations.
Pendant que l’UGTT (Union générale
des travailleurs tunisiens) assume et accompagne
la révolution, son homologue algérienne,
l’UGTA, paie des casseurs pour infiltrer
des marches pacifiques et installe des milices
dans tout le pays. De surcroît, l’armée
qui n’a pas été associée
à la prédation, est restée
sous contrôle du pouvoir civil en
Tunisie alors qu’en Algérie, elle
est au centre de la décision politique
et de la captation de la rente. On a fait
remarquer, à juste titre, que les
couches moyennes qui ont canalisé
et porté la révolte des jeunes
en Tunisie sont quasiment inexistantes ou
satellisées par le système
en Algérie. Si la phase de transition
démocratique devait y être
contrariée plus longtemps, notre
pays risque de connaître des turbulences
bien plus violentes qu’en Tunisie.
Les
ressorts de la refondation
Depuis
plusieurs décennies, l’opposition
démocratique, affrontant pacifiquement
le pouvoir dans l’indifférence, voire
la complicité de certains partenaires
de l’Algérie, a pu construire un
projet alternatif inspiré des valeurs
qui ont permis de rassembler et de libérer
le peuple algérien du colonialisme.
La question des droits de l’homme, le statut
de la femme, la problématique de
l’identité nationale, la place du
culte dans la cité, les réformes
de l’Etat, de la justice et de l’éducation
sont maintenant en bonne place dans l’agenda
politique algérien. Acculé,
le pouvoir, essayant toujours de louvoyer,
n’intègre ces revendications que
pour les dénaturer ; mais nul ne
le conteste, le projet démocratique
humaniste est au cœur du débat public
en Algérie. Disposant d’une vraie
crédibilité politique face
au système qui veut encore perdurer
par la rotation de ses clans, l’opposition
peut compter sur des énergies déterminantes,
à commencer par la jeunesse, désormais
déconnectée de l’extrémisme
religieux. Soumise depuis l’indépendance
à un système éducatif
aliéné par un populisme doctrinaire,
sectaire, médiocre et violemment
répressif, elle lui a miraculeusement
survécu au point d’être aujourd’hui
la première force sociale à
braver le pouvoir. D’aucuns appellent déjà
la contestation montante en Algérie
«la révolution de la jeunesse».
L’émigration, dont de nombreux cadres
ont brillamment réussi, reste, pour
l’essentiel, disponible envers son pays
d’origine dans la perspective d’une reconstruction
démocratique. Enfin et pour la première
fois depuis l’indépendance, l’idée
d’une Assemblée nationale constituante,
en gestation depuis 1962, peut être
enfin envisagée sans risque de dérapage
et l’armée algérienne peut
saisir cette occasion pour organiser sa
sortie par le haut.
Projections
géostratégiques
Autant
l’anticipation sur les bouleversements qui
attendent la scène proche et moyen-orientale
est délicate, autant les incidences
continentales d’une évolution ordonnée
en Algérie peuvent être raisonnablement
envisagées. Pivot de sa région,
carrefour des routes culturelles et énergétiques
qui relient le Nord et le Sud, l’Orient
et l’Occident, l’Algérie a, en ce
début de siècle, une nouvelle
opportunité historique. D’abord,
l’Afrique du Nord peut construire un binôme
structurant avec l’Afrique du Sud pour engager
le continent dans une synergie démocratique.
Ensuite, la région nord-africaine
peut se poser comme matrice de la réforme
spirituelle dans un monde musulman englué
dans une nostalgie belliqueuse. Il faudra
alors que l’Europe apprenne à compter
jusqu’à trois pour dépasser
enfin l’équation binaire qui a réduit
nos destins à un choix morbide :
l’intégrisme ou la fatalité
de la dictature. A ce propos, nos partenaires
européens ne semblent pas avoir évalué
l’écho qu’a rencontré dans
nos pays le discours prononcé par
le président Obama à Accra
où, plus qu’à la Baule, un
dirigeant d’une grande nation démocratique
délivrait un message politique qui
faisait de la légitimité des
institutions le préalable à
la stabilité des Etats. Nous sommes
en train de vivre une dynamique fondatrice
d’un nouveau monde dans laquelle le Sud
fait irruption par ses peuples qui, en Algérie
comme ailleurs, aspirent à la liberté
et la justice et non plus à travers
la vulgate tiers-mondiste de despotes qui
ont perverti les luttes anticolonialistes
et dévasté leur pays. Dans
ce renouveau, l’Algérie doit jouer
son rôle. Par fidélité
à son histoire et ambition pour sa
jeunesse.
Saïd
SADI, député
d’Alger, président du RCD
Document publié par
l’hebdomadaire français le Point
dans son édition d’aujourd’hui.
Marchons tous
ensemble, le 12 février 2011, à
partir de 11h, à Alger, place du
1er Mai, et partout ailleurs en Algérie,
contre cette dictature sécuritaire.
Beaucoup parlent de récupération
et paralysent les énergies, les esprits
et l’action. Ne tombez pas dans le piège
du boycott de la marche. Cela fait trop
longtemps que nous n’avons pas marché
ensemble. C’est peut-être pour cela
aussi que l’Algérie n’est plus en
marche. Nous avons besoin de nous voir,
de nous revoir et d’échanger pour
restructurer le corps populaire. Nous sommes
condamnés à vivre ensemble,
pourquoi mourir ou nous cacher ?
Les
récupérateurs seraient ravis
de se retrouver seuls pour négocier
avec le pouvoir, et dire qu’il n’y avait
personne d’autre qu’eux pour réclamer
«les droits du peuple». Nous
vous proposons donc une idée simple
: si vous ne vous reconnaissez dans aucun
des partis, syndicats, ou associations présents,
fabriquez une banderole avec vos revendications
et la mention : «Citoyen libre et
solidaire». Soyons visibles et indivisibles
! Ainsi, le monde verra que la plupart des
marcheurs sont de simples citoyens indépendants,
unis et déterminés à
faire tomber ce régime injuste et
méprisant. Ce dernier semble lâcher
du lest, car il a peur. On parle d’une hypothétique
levée de l’état d’urgence,
mais qu’en est-il de cet état ? Où
sont les vraies urgences ? Nous le savons
tous : l’Etat est démissionnaire,
l’urgence, c’est le peuple. La roue doit
tourner, en marche avant si possible. Il
n’y a aucun calendrier clair quant aux bonnes
intentions du gouvernement. Nous sommes
en quête de dignité, notre
calendrier c’est tout de suite ! La marche
du 12 février est très importante
d’un point de vue symbolique, elle n’est
que la première d’une longue série
d’actions pour affirmer notre détermination
à changer d’ère. Venez nombreux
et amenez vos amis.
Notre
présence à tous sera garante
de la légitimité de la marche.
L’Algérie nous appelle, ne faisons
pas la sourde oreille.
Les
initiateurs du rassemblement espèrent
voir les autorités autoriser la manifestation
afin de pouvoir passer leur message.
Le
choix de la place du 1er-Novembre 1954 à
Oran où aura lieu, samedi prochain,
le rassemblement de la Coordination nationale
pour le changement et la démocratie
(CNCD) n’est pas fortuit compte tenu de
la symbolique de l’endroit de toutes les
luttes estudiantines, partisanes, syndicales,
citoyennes, sociales et populaires. Cette
agora de la contestation populaire constitue
un point de chute incontournable. Les initiateurs
du rassemblement (11h-14h) y prévoient
même des manifestations artistiques.
Les citoyens, qui discutent de la prochaine
marche de la CNCD à Alger, font directement
le lien avec le rassemblement prévu
en écho sur l’ancienne place d’Armes.
Les débats tournant autour des événements
en Égypte et en Tunisie sont à
présent ponctués de larges
pans de conversations sur le rassemblement
du 12 février. Les visages graves
des citoyens en disent long sur leur détermination.
Ils sont nombreux en effet à souhaiter
que les pouvoirs publics ne répriment
pas le regroupement. “C’est une initiative
citoyenne pacifique pour faire entendre
nos voix en haut lieu”, affirment les citoyens.
Ces derniers font montre d’une maturité
politique qui ne souffre aucune ambiguïté.
“Les récentes mesures édictées
par le président de la République
ont été déjà
prononcées par Moubarak en 2005.
Nous devons nous tenir sur nos gardes et
ne pas nous laisser faire car il y a comme
un vent de manipulation”, affirment pour
leur part des jeunes étudiants. Deux
quinquagénaires s’invitent à
la conversation. “C’est vrai, il n’y a encore
rien de palpable sur l’intention du chef
de l’État de lever l’état
d’urgence.” Des enseignants ayant saisi
au vol la discussion interviennent à
leur tour. “La levée de l’état
d’urgence ne va rien apporter, étant
donné que le véritable problème
réside dans le non-respect du droit
dans toute sa plénitude.”
Depuis
la dernière répression contre
la marche du RCD à Alger le 22 janvier,
il y a comme un sentiment de “hogra” qui
semble raffermir la solidarité des
citoyens. “Beaucoup de citoyens qui ne partagent
pas l’idéologie du parti de Saïd
Sadi ont été scandalisés
par la brutalité de la répression
qui s’est abattue sur les militants et les
sympathisants du RCD”, déplorent
un groupe de jeunes universitaires au chômage.
Ces derniers portent des griefs acerbes
à l’encontre des pouvoirs publics
qui semblent tolérer certaines pratiques
jugées jusqu’ici comme une atteinte
à la sécurité publique.
Il faut suivre du regard la multiplication
des vendeurs ambulants qui ont squatté
les voies publiques au centre-ville d’Oran.
“Les autorités laissent faire pour
ne pas provoquer les jeunes sans travail.
Mais détrompez-vous car dès
que les choses se seront tassées,
les policiers nous feront la chasse pour
nous confisquer notre marchandise”, assurent
des vendeurs à la sauvette. Que ce
soit au niveau des marchés populaires,
dans les cafés et les rues, l’actualité
égyptienne s’estompe graduellement
au profit de la grogne algérienne.
“Le pouvoir a sophistiqué dans la
précipitation et la panique des demi-mesures
d’apaisement qui restent incomplètes
et aléatoires à l’image de
la levée de l’état d’urgence”,
s’offusquent des médecins. En attendant
et sous un ciel printanier, Oran est ostensiblement
quadrillée par un imposant service
de sécurité qui a déjà
pris position au niveau des édifices
publics et privés de la ville.
Des témoignages
font état d’intimidations et de menaces
A
moins de 48 heures de la marche du 12 février,
des témoignages font état
de tentatives d’intimidation à l’encontre
de militants. A Skikda, les parents d’un
jeune sans emploi, membre de la Coordination
nationale des chômeurs, auraient
reçu la visite de deux éléments
des services de sécurité.
« Selon ce jeune chômeur
répondant aux initiales Z.M. qui
nous a contacté, ce matin, ces agents
sont venus pour demander des information
à son sujet », affirme
un responsable de la Laddh à Alger.
Ce
jeune militant aurait été
identifié lors d’un rassemblement
organisé le 6 février par
la Coordination nationale des chômeurs
devant le ministère du Travail à
Alger. Selon notre interlocuteur,
ce jeune de Skikda leur a fait part de son
hésitation à retourner à
la maison familiale de peur de représailles.
A
Annaba, les initiateurs du rassemblement
du 12 février à la place d’Armes
ont été victimes d’une tentative
d’intimidation, indique le même responsable
de la Laddh. « Un riche homme
d’affaire connu dans la ville a contacté
trois initiateurs. Dans un premier temps,
il a tenté de les menacer. Après,
il a tenté de les corrompre en leur
proposant de l’argent », précise-t-il.
A
Oran, comme nous l’avions rapporté
ce jeudi, trois jeunes étudiants,
militants de la Laddh ont été
arrêtés par la police avant
d’être relâchés en début
de soirée. Ces étudiants étaient
en train de distribuer des affichettes pour
la marche du 12 février sur la rue
Khemisti quand ils ont été
interpellés par la police.
Parce
qu’il a été de toutes les
causes justes, Ali Yahia Abdenour, militant
infatigable des droits de l’homme et président
d’honneur de la Laddh, s’est tout naturellement
retrouvé au sein de la Coordination
nationale pour le changement et la démocratie
(CNCD), née
au lendemain des violentes émeutes
qui ont secoué, au début de
janvier, plus de trente villes algériennes.
Du
haut de ses 84 ans, il s’est investi corps
et âme dans cette dynamique unitaire
qui vise à imposer un changement
de système politique en Algérie.
Dans ce nouveau combat, Me Ali Yahia a choisi
un slogan : “Les jeunes aux commandes”.
De son point de vue, les élites doivent
accompagner les jeunes, garçons et
filles, qui “veulent un changement de système
parce qu’ils savent que leurs revendications
ne seront jamais satisfaites par celui en
place”. Maître Ali Yahia ne comprend
pas que certains rechignent encore à
rejoindre le mouvement en marche en arguant
ne pas y être associés.
“Il y a des personnes qui disent qu’elles
ne sont pas invitées. C’est un appel
à tous les Algériens et tout
le monde doit participer. Il ne faut pas
que la susceptibilité prenne le pas
sur l’essentiel, le peuple doit se rassembler
autour d’une solution”, remarque-t-il.
Avant
de préciser davantage sa pensée
: “Le mouvement n’a ni zaïm ni tête
pensante. C’est une révolution populaire,
et tout le monde doit se mettre derrière
les jeunes. Ils sont majeurs et vaccinés,
et une fois le système abattu, c’est
eux qui vont faire appel à l’intelligentsia
pour mener à bon port la période
de transition. Après, c’est au peuple
de désigner ses représentants
par des élections libres.” Et Me
Ali Yahia de se féliciter de cette
“accélération de l’histoire”
que connaît l’Algérie et d’autres
pays du Sud. “L’Algérie
est comme un train en marche qui est arrivé
à destination. Tout le monde doit
descendre, y compris le conducteur. Cette
accélération de l’histoire
ne concerne pas seulement les dictateurs,
mais tout le monde. Malheureusement, il
y a certains qui veulent se mettre tout
de suite à la tête de la locomotive.
D’autres veulent prendre le train en marche
et d’autres encore veulent courir plus vite
que la locomotive en assurant qu’il leur
appartient d’encadrer la révolution
de la jeunesse en oubliant que pendant douze
ans, ils ont servi corps et âme le
pouvoir”, analyse-t-il.
Ne
craint-il pas que le pouvoir recourt à
la force pour empêcher la marche du
12 février ? “Le pouvoir privilégie
jusqu’ici la "sécuritocratie"
en mettant en avant le ministère
de l’Intérieur. Il doit enfin comprendre
que ces jeunes qui vont marcher sont des
enfants du peuple et il ne peut pas tirer
sur le peuple”, répond Me Ali Yahia.
À ses yeux, l’interdiction d’organiser
des marches à Alger est “anticonstitutionnelle”,
car “elle est en contradiction avec certaines
dispositions de la Constitution garantissant
les libertés individuelles et collectives,
ainsi que la liberté d’expression
et de conscience”. “Le régime foule
au pied ses propres lois. Mais que fait
le Conseil constitutionnel ?” s’interroge-t-il.
«Qui
êtes-vous pour refuser aux Algériens
le droit de manifester pacifiquement ?»
L’écrivain
Anouar Benmalek, auteur d’œuvres comme L’Enfant
du peuple ancien, Les Amants désunis,
O Maria ou encore Le Rapt réagit
en tant qu’intellectuel algérien
à propos de l’effet des révolutions
tunisienne et égyptienne, les émeutes
des jeunes en Algérie, l’interdiction
des marches pacifiques, l’état d’urgence…
Votre réaction
à propos des émeutes
des jeunes en Algérie et
votre analyse, voire votre lecture en
tant qu’intellectuel algérien.
Laissez-moi
dire d’abord que ce qui se passe actuellement
dans le monde arabo-berbère relève,
à mon sens, d’un moment historique
considérable, sans exagération
aucune. Il correspond probablement à
un basculement d’une ampleur gigantesque
du vécu sociopolitique des sociétés
de cette région. Il annonce le début
de la fin de l’assujettissement sans limite
d’aucune sorte, ni politique ni juridique,
de ses habitants aux pouvoirs militaro-
policiers en place, ce que d’aucuns avaient
appelé «l’exception arabe»
avec un mépris non dénué
de racisme. Le fait que le processus de
cheminement vers la démocratie ne
soit qu’à son commencement, le fait
qu’il sera long, ardu et tortueux ne doit
en aucun cas masquer l’envergure de ce qui
a déjà été réalisé
en Tunisie et en Egypte et l’incroyable
effet d’entraînement produit dans
le reste de la région. Ce que viennent
de nous apprendre les héroïques
manifestants de ces deux pays tient en une
simple constatation : le roi est nu ! Tous
les rois et despotes arabes sont nus ! Ils
peuvent encore faire beaucoup de mal, mais
ils sont nus ! Ces dirigeants autoproclamés
ont pu mettre des forces armées impressionnantes
et de redoutables services de renseignements
à leur service personnel ; emprisonner,
torturer et tuer leurs opposants ; s’accrocher
au pouvoir pendant plusieurs décennies
en se moquant des Constitutions de leurs
nations respectives, au point de prétendre
transmettre leurs prérogatives de
prédation à leurs enfants
ou à leurs frères ; ils ont
pu amasser des fortunes colossales en détroussant
les nations qu’ils étaient censés
gérer au mieux des intérêts
de leurs concitoyens ; il suffit, pour que
cesse cette criminelle indignité,
qu’un peuple enfin proclame, en vainquant
sa peur: «Assez, nous ne sommes pas
du bétail, nous ne sommes pas vos
esclaves taillables et corvéables
à merci, nous sommes nés pour
être libres dans des pays libres,
que vous le vouliez ou non !»
En d’autres
termes…
En
d’autres termes, malgré leurs armées
répressives, malgré leurs
polices sans foi ni loi, les dictateurs
peuvent être chassés du pouvoir
si les peuples décident de le vouloir.
«Dégage !», ont dit,
au prix de leur sang, les Tunisiens à
Ben Ali, et il a fini par fuir lâchement
comme le bandit qu’il était.
«Dégage !» clament à
présent les Egyptiens à Moubarak,
et celui-là finira par déguerpir
avec sa famille de corrompus. «Dégagez,
potentats incompétents, présidents
voleurs, dictateurs tortionnaires et assassins
!», voilà le nouveau mot d’ordre
que reprennent en écho avec un courage
admirable les jeunes et les moins jeunes
de cette partie du monde, ceux qu’on traite
d’ordinaire de gueux et d’émeutiers
et qui ne désirent au fond qu’une
chose : recouvrer leur statut de citoyens,
responsables en dernière instance
de leur pays et de leurs destinées,
un point c’est tout ! C’est cette revendication
de dignité et de respect qui, au-delà
des revendications économiques et
sociales, anime à mon avis, les jeunes
révoltés d’Algérie
et d’ailleurs. Ils veulent du travail et
des logements, certes, mais surtout du respect.
Ces
émeutes sont-elles un sursaut
salutaire ayant interpellé
la classe politique laminée par
le pouvoir ?
Dans
leur rapport au peuple, les dirigeants algériens
ne diffèrent pas beaucoup de leurs
homologues des autres régimes arabes
: ils paraissent sincèrement «étonnés»
dès que quelqu’un ose leur rappeler
cette vérité tout à
fait élémentaire qu’ils ne
sont pas propriétaires à vie
du pays et de ses institutions. Usant de
tous les moyens militaro-policiers, financiers
et médiatiques pour s’éterniser
à la tête de l’État,
ils se sont révélés
d’une terrifiante efficacité dans
la domestication d’une grande partie de
la classe politique traditionnelle algérienne.
Il n’est que de voir les pseudo débats
du Parlement algérien pour être
pénétré de dégoût
envers la plupart de ces prétendus
représentants du peuple. L’exemple
type de ce répugnant exercice de
lâcheté collective et de soumission
moyenâgeuse au sultan du moment a
été la mascarade de l’amendement
de la Constitution pour permettre au Président
de le demeurer jusqu’à plus soif.
L’habileté du pouvoir algérien
et sa capacité à perdurer
résident donc, non dans une intelligence
exceptionnelle des courants traversant la
société algérienne,
mais plus prosaïquement, dans son impressionnante
capacité à corrompre ceux
qui gravitent autour de lui. Ces émeutes
de jeunes sont là pour rappeler que
les Algériens, et, en particulier
les jeunes Algériens, ne se reconnaissent
absolument pas dans le personnel politique
censé les représenter.
Une expression
juvénile, spontanée
et désespérée (harraga
et immolations…) se substituant au vide
politique ?
Quelle
tragédie que des jeunes gens en arrivent
à jouer leur vie à pile ou
face dans des embarcations de fortune ou,
pire, à offrir leur corps aux flammes
pour simplement clamer: je ne veux plus
vivre dans cette Algérie de tricheries
et de désespoir, je préfère
mourir dans la plus effroyable des souffrances
que de respirer une minute de plus dans
ce pays où je suis moins considéré
qu’un chien ! Chaque immolation est un acte
d’accusation sans appel : partez, messieurs
du pouvoir, partez ! La honte devrait vous
envahir d’être capables de provoquer
pareil geste chez les plus jeunes de vos
concitoyens ! Chaque immolation s’adresse
aussi, et tragiquement, au reste du peuple
algérien : comment peut-il supporter
sans réagir qu’un des siens flambe,
au sens propre du mot, de colère
et de tristesse devant le sort fait au pays
qui est le bien commun de tous ceux qui
l’habitent ?
L’effet des
«révolutions tunisienne
et égyptienne» aidant,
l’état d’urgence en Algérie
va être levé d’une manière
sélective (sauf dans la capitale,
Alger). La répression de la marche
pacifique du RCD et l’interdiction de
celle du 12 février sont-elles
des preuves patentes que le régime
est autiste ?
À
propos de cette interdiction de la marche
du 12 février, j’ai envie de poser
une seule et simple question: qui êtes-vous,
monsieur le Président, monsieur le
Premier ministre, messieurs les ministres
pour refuser à des Algériens
le droit inscrit dans la Constitution de
manifester pacifiquement, dans leur capitale
ou dans d’autres villes d’un pays où
tant de martyrs ont donné leur existence
pour que, justement, leurs enfants puissent
exercer enfin des droits de citoyens ? Qui
peut croire un instant à vos arguments
sur la sécurité publique ?
Ne serait-ce pas plutôt la peur de
voir remettre en cause la pérennité
de votre pouvoir par des citoyens ordinaires
usant de leurs droits constitutionnels ?
Les
leçons tunisienne et égyptienne
n’ont-elles pas été retenues
?
Les
dirigeants autoritaires croient toujours
pouvoir ruser avec les aspirations profondes
des peuples. Forts de leur armée
et de leur police, ils le peuvent un temps.
Mais les exemples tunisien et égyptien
démontrent de manière éclatante
que la ruse finit toujours par être
déjouée. J’espère seulement
que le prix à payer pour cette nouvelle
libération ne sera pas trop élevé.
Aune
semaine du rendez-vous fatidique du 12 février,
la commission technique de la Coordination
nationale pour le changement et la démocratie
(CNCD) s’est réunie à la Maison
des syndicats (Dar El Beïda, à
l’est d’Alger) pour faire le point sur les
préparatifs de la marche.
Les
débats au sein de la commission d’organisation,
convient-il de le souligner, ont longuement
ballotté, hier, entre le technique
et le politique. Et pour cause : les
dernières mesures annoncées
par Bouteflika méritaient un positionnement
clair de la part de la Coordination, ont
clamé certains, en suggérant
de reformuler les mots d’ordre de la marche,
tandis que d’autres ont estimé qu’il
ne fallait pas laisser le moindre doute
s’immiscer à la suite de ces mesures
et qu’il fallait maintenir le cap sur les
détails techniques liés à
l’organisation de cette importante manifestation
de manière à en faire un succès
populaire. L’agenda de la CNCD n’a donc
pas changé d’un iota : la marche
du 12 aura lieu comme prévu. «Le
contenu politique de la marche doit être
fort. Il faut que le seuil des revendications
soit hissé à un niveau important
en clamant haut et fort ‘A bas le pouvoir !’
et en réclamant le départ
pur et simple du système»,
a ainsi argué l’intellectuel Fodil
Boumala au plus fort d’un débat particulièrement
passionné.
La
levée de l’état d’urgence,
la mesure «star» du pack de
«réformettes» proposé
par Bouteflika, aura été la
plus commentée. Hassan Ferhati de
SOS Disparus rappelle la longue expérience
des familles de disparus «qui ont
toujours tenu leurs rassemblements en bravant
l’état d’urgence». Yacine Teguia
du MDS fait observer que «la décision
la plus importante, c’est de dire que la
marche est maintenue. La société
bouillonne. Elle s’interroge et a besoin
de signaux clairs». D’après
lui, «les mesures annoncées
ont le même sens et la même
fonction que l’état d’urgence lui-même,
c’est-à-dire casser la mobilisation
de la société et entraver
l’activité démocratique. La
seule garantie, en définitive, c’est
le départ de ce pouvoir !»
Voilà
donc le mot d’ordre : «Pouvoir
dégage !» Abdelhak Bererhi
du CCDR note pour sa part que «s’il
y a une volonté réelle de
lever l’état d’urgence, cela n’a
pas besoin d’une commission. Un décret
annule un décret». Pour lui,
il est important de peaufiner les points
organisationnels de façon à
bien cerner l’action du 12 février
sur les plans technique et logistique. Maître
Fetta Sadat, membre du secrétariat
national du RCD, a souligné de son
côté que le pouvoir s’est montré
«très machiavélique».
«Son intention est de court-circuiter
cette dynamique populaire et de saper notre
travail.» Et de marteler : «Le
12 février n’est pas une fin
en soi. C’est le début d’une longue
contestation. Nous disons clairement à
ce régime : dégage !
Cette coordination ne s’appelle pas ‘coordination
du 12 février’ mais ‘coordination
pour le changement et la démocratie
!’»
Abdelmoumen
Khellil de la LADDH rappelle que la levée
de l’état d’urgence «est une
revendication de longue date de la Ligue».
«Mais dans le contexte actuel, cela
ne veut rien dire. C’est une manœuvre politicienne.»
Rachid Malaoui, du Snapap, très à
cheval sur les aspects pratiques, a proposé
quant à lui un rassemblement le 9
février devant l’ambassade d’Egypte
à Alger en soutien au peuple égyptien.
On l’aura compris : les effets d’annonce
du régime n’ont en rien ébranlé
la détermination de la CNCD à
en découdre avec le système.
Notons que jusqu’à présent,
la Coordination n’a pas obtenu d’autorisation
pour sa marche. Même traitement à
Oran où un groupe de la CNCD s’est
vu signifier que «seules les zaouïas
ont le droit de manifester».
Djamel Zenati,
militant pour le combat démocratique,
ancien du FFS et du Mouvement culturel berbère
(MCB), apporte, dans cet entretien, un éclairage
sur différentes questions liées
à l’actualité nationale, notamment
les dernières émeutes et tout
ce qui en découle comme actions citoyennes.
Quelles interprétations
faites-vous des derniers développements
survenus sur la scène politique
et sociale ?
Au-delà
des manipulations et des manœuvres politiciennes
réelles ou supposées, le mouvement
de colère que vient de connaître
notre pays signe l’échec de la politique
antinationale de l’une des dernières
dictatures au monde. La dégradation
avancée des conditions de vie de
l’écrasante majorité des Algériens
et l’opulence affichée avec arrogance
par le pouvoir et sa clientèle ont
nourri un sentiment d’injustice et d’indignation
très fort. La fermeture des espaces
de la libre expression et la destruction
des canaux institutionnels d’épanouissement
culturel et de promotion sociale ont poussé
les citoyennes et les citoyens vers des
modes d’affirmation et d’action extrêmes.
Nous
vivons un moment d’une grande intensité
politique, car la situation explosive
du pays est couplée à un contexte
régional en pleine ébullition.
Ça peut donner le meilleur comme
le pire. Tout dépend du prolongement
qui sera donné au mécontentement
populaire par les divers acteurs et intervenants
politiques. Une chose est cependant certaine,
l’émeute ne peut en aucun cas constituer
une stratégie politique, et quand
elle s’installe dans la durée, elle
renforce plus qu’elle ne fragilise le régime
en place. Lors des dernières émeutes,
tout le monde aura constaté que la
dimension déviante a rapidement pris
le pas sur l’aspect contestataire.
Comment expliquez-vous
cela ?
Il
y a d’abord le fait que la culture du pillage
qui caractérise le sérail
a déteint sur la société.
Mais plus grave encore est cette jonction qui
s’est établie entre les «nouveaux
riches» et les milieux du banditisme
et de la délinquance. Ces derniers
sont utilisés comme «limes
sociales» censées contenir
la contestation et lui enlever tout caractère
politique. Ce phénomène dangereux
risque de démobiliser les populations.
C’est pour cela qu’il est nécessaire
de privilégier l’émeute des
consciences et le travail de réflexion
et de construction.
La Tunisie
semble être sur le point d’instaurer
un régime démocratique
et l’Egypte est dans un mouvement de
contestation du régime. Peut-il
en être de même pour l’Algérie
?
Je
suis très confiant dans le processus
tunisien à déboucher sur un
système démocratique. Je le
suis moins en ce qui concerne l’Egypte où
la donne géopolitique va peser lourdement.
Chaque pays a sa propre trajectoire, ses
spécificités, et personnellement
je réfute l’idée de vague
démocratique, car je ne crois pas
à la fatalité historique.
Il peut cependant y avoir des interactions,
mais il faut se garder d’en surestimer le
poids. Il ne fait pas de doute que les peuples
de la région sont en marche. Et c’est
le cas de l’Algérie. Les évolutions
qui surviendront seront celles que choisiront
les acteurs, bavards et moins bavards, au
pouvoir ou dans l’opposition, dans la diversité
de leurs démarches et perceptions.
Le sursaut qualitatif dépendra de
la volonté et de la capacité
de ces acteurs à construire un consensus
politique honnête et durable loin
du populisme et de la manœuvre. Un contrat
historique est aujourd’hui possible car
le règne par «le verbe et le
bâton» est révolu et
l’alibi du «rempart contre l’extrémisme»
fissuré. Bien au contraire, c’est
le maintien de ces systèmes qui nourrit
l’extrémisme et menace la paix partout
dans le monde. Et les exemples ne manquent
pas.
Toujours
aussi émiettée, l’opposition
démocratique peine à se
constituer en véritable alternative
au régime. Quelles sont les causes
de cet échec ?
L’histoire
mouvementée de notre pays avec une
irruption récurrente de la violence
a empêché l’émergence
d’une culture et d’un champ politiques.
L’absence de traditions étatiques
a favorisé le repli dans les valeurs
et structures traditionnelles à solidarité
primordiale. Depuis quelques années,
il y a un balbutiement du politique, mais le
pouvoir a réussi à configurer
le champ à sa convenance et à
insérer l’opposition dans un jeu
politique dont il a lui-même fixé
les règles. Il lui a enlevé
de ce fait toute capacité stratégique.
Avec le temps s’est développé
un rapport de suspicion entre le peuple
et les élites. Comment voulez-vous
qu’il en soit autrement quand des élus
se réclamant de l’opposition alimentent
eux-mêmes le phénomène
de la corruption par des recommandations
appuyées au profit des barons de
l’alcool et autres secteurs maffieux ?
Enfin,
il y a lieu de signaler cette discorde permanente
qui caractérise les forces politiques
et qui ne s’explique pas seulement par l’action
des laboratoires du pouvoir. Il y a aussi
l’effet destructeur des pesanteurs de notre
société qui baigne dans un
autoritarisme quotidien qui sert de réceptacle
à l’autoritarisme du pouvoir. L’opposition
est-elle aujourd’hui prête à
rompre avec ce carnaval et à
reconstruire un rapport de confiance avec
la population ? Je l’espère de tout
mon cœur. L’Algérie a vécu
ces dernières années une expérience
très dense en événements
et à chacun de faire son introspection
et tirer les enseignements utiles. C’est
à ça que doit servir le passé
et non pas à actualiser des conflits
qui ne serviraient pas la dynamique actuelle.
Mais il est vrai que certains doivent, plus
que d’autres, faire montre de modestie et
de sens de la mesure.