Mohamed ZIANE-KHODJA
Voilà déjà un peu plus
de douze ans, depuis les sanglantes émeutes d'Octobre 1988, et bientôt
dix ans depuis le « Sursaut Républicain » de janvier
1992, que la société tout entière se bat et se débat,
comme une âme en peine. Aux frais que l'on sait: plus de 150 000 morts,
certains parlent même de plus de 200 000; des milliers de disparus; autant
d'Algériens (notamment des enfants-survivants ayant été
témoins directs de descentes terroristes et macabres) traumatisés
à jamais; exodes "ruraux" forcés, par villages entiers,
fuyant la fureur des Fous de Dieu; la machine économique, quand machine
il y a, volée en éclats par des attentats, avec tout ce que cela
pourrait supposer comme conséquences immédiates: chômage
forcé ou technique, prolongé ou compression (quand ce n'est pas
déjà l'œuvre de lois dictées par le FMI)… La liste est
longue, vraiment trop longue. Et dire que les Algériens, d'abord aux
yeux de nos gouvernants "autistes", passent pour des mineurs politiques;
quand on n'est pas carrément traités, par certains de nos détracteurs
étrangers -on est assaillis de partout!!- , mal embouchés en plus,
de congénitalement incapables… Comme pour mériter une démocratie
réelle, à la mesure du sacrifice consenti.
Oui, depuis un peu plus de douze ans, car on
ne peut faire abstraction d'Octobre 1988, que de sang a coulé sous les
ponts de l'indifférence. À croire que notre drame quotidien est
le cadet des soucis de nos gouvernants successifs. C'est à ne plus tenir!
Pendant que l'on continue à se faire égorger au détour
d'une rue, dans un "faux barrage", ou simplement jusque chez soi,
beaucoup ont "choisi" de partir… La mort dans l'âme. Déjà
que l'air du temps est à l'amnésie amnistiante ou l'absolution
des barbares; au silence officiel, frisant le mépris, quant aux massacres
d'innocents désarmés; à la chasse aux couples, acte inquisitorial
version XXIe siècle; au débinage de tout ce qui bouge, de tout
ce qui ne sied pas à Sa Majesté le président; au matraquage
des mères, des épouses et enfants de disparus, pour s’être
jetés dans la mêlée et vomir leur ras-le-bol d’attendre
indéfiniment, et dans l’incertitude ; à la nostalgie politique,
d’où le retour en force de vieux fossiles des années de plomb,
aux commandes ; à l’Assemblée et à la coalition croupion,
sommées de faire preuve de dithyrambe quant à tout ce que respire
Sa Majesté ; enfin, à la montagne qui accoucha d’une souris :
amendements du code pénal en vue de brider la presse privée. Donc
la liberté d’expression. Parce que unique –il est vrai- vestige d’Octobre
1988, et qui jure avec le paysage des réfractaires à tout changement.
Voyons, on ne veut toujours pas démordre avec l’école abêtissante ;
le complexe politico-linguistique, à l’image d’une seule télévision
depuis quarante ans ( !!!); le code de la famille moyenâgeux… Tout
cela au nom des sacro-saintes «constantes » nationales. On comprend, dès
lors, qu’on ne nous a fait que vendre du vent, moyennant des centaines de milliers
des meilleurs fils que l’Algérie ait jamais connus. Quel dommage, chez
nous, de s’adjuger du destin de trente millions de citoyens. Comme s’il s’agissait
de moutons de Panurge. Pendant qu’ailleurs, dans des pays qui se respectent,
les gouvernements défilent et la liberté d’expression demeure
inamovible ; chez nous, c’est la liberté qui s’en va. Vraiment dommage
qu’on n’ait pas des Richard Nixon*. La fine fleur du pays, ou ce qui en reste,
parce que en voie d’extinction, quand elle parvient à déjouer
les mailles du filet de ses prédateurs, émigre… pour mourir aux
quatre coins de la planète. Et la mauvaise herbe gagne, s’installe. Désolation !
Une saignée dont le pays se ressentira des générations
durant.
Évidemment, je ne peux pas cautionner, ni comprendre,
M.Fattani** quand il parle de «son » honnêteté
intellectuelle ; de « politiquement incorrecte »,
voire « inacceptable », l’idée de dresser le bilan
des deux années de M.Bouteflika à la magistrature suprême
du pays. Pour lui, ce seraient « querelles des chiffonniers »
(sic), et tout le bazar. Il faudrait donc attendre –encore- trois interminables
années, déjà qu’on ne fait qu’attendre depuis quarante
ans, pour pouvoir additionner ce à quoi on nous a habitués. La
politique du pire. Mais, dans la même foulée, il se permet quand
même de louer la « concorde civile », d’être
du bois dont on fait des flûtes. Sans pour autant souffler mot sur les
massacres quotidiens de citoyens innocents, et qui vont crescendo. Parce que,
justement, antithèse de cette même « concorde ».
Soit. Bien lui en prenne. Néanmoins, une précision ne serait pas
de trop : faire dans l’évaluation de la santé politique du
pays, c’est aussi le propre des sociétés plus développées
que nous. On y procède à coups de sondages d’opinion, d’analyses
tous azimuts, de statistiques… mensuels, voire hebdomadaires. Maintenant, parler
des deux années de M.Bouteflika, à la présidence de la
république, n’est autre qu’oser regarder la réalité en
face. Tout le reste serait de la fuite en avant.
À bon entendeur…
Le 15 avril 2001
(1) Je tiens à préciser que cet article
a été boudé par certains journaux (algériens, NDLR)
auxquels il était proposé. Il fut publié dans la revue
« El Vigía » (Îles Canaries), en mai 2001.
* Je fais allusion au scandale du Watergate (1972-1974),
révélé par le « Washington Poste »,
et qui obligea le président Richard Nixon à présenter sa
démission…
** Directeur de « L’EXPRESSION »,
quotidien pro-gouvernement, dont l’article « Querelles des chiffonniers »
est paru le 12 avril 2001, au journal Le Matin.