4 èmes “POÉSIADES” DE BÉJAÏA
« UN BAIN MAGIQUE »*
Mohamed ZIANE-KHODJA
Carrefour des cultures depuis toujours, Bougie,
cette ville maritime aux mille et un « feux de la rampe »,
vient d’accueillir chaleureusement, encore une fois dans son giron, ceux qui
prospectent le verbe de l’amour à la recherche d’un idéal "possible".
L’HISTOIRE, quand à elle, nous a tout le temps enseigné
que cette superbe ville, de par sa magique baie, constituait un havre de paix
pour les marins en difficulté, les naufragés… Peut-être
est-ce aussi le cas pour nous qui sommes en panne d’imagination, d’espoir ?
En tout cas, en l’espace de quatre jours (du 27 au 30 juillet), elle nous aura
insuflé cette « raison » de vivre. N’est-ce pas Youcef Sebti, vous qui m’aviez déclaré à votre arrivée
que c'est une « ville humaine » ? Ou Tahar Djaout,
vous qui m’aviez dit que « Béjaïa est effectivement une
sorte de poème naturel » ? Quatre
jours durant sur un bateau volant des « Poésiades »
de Béjaïa, avec à bord un équipage « horizontal »
portant comme badges des coquillages, sur lesquels sont finement dessinés
une cruche, une flûte, une plume et un pinceau… Unique viatique de tout
forgeron du verbe ? Sur le « pont », un arbre effeuillé,
foudroyé et étrangement « suturé »
tient lieu de mât, avec comme pavillon une quatrième feuille. Imbibée
de sève, celle-ci éclôt aussitôt que la chorale de
Sommam fit son irruption sur la scène, sous les feux des projecteurs,
en entonnant « Akker am-mis umazigh ». La troupe est dirigée
par Toubache Nadir, professeur de musique. Les trois autres feuilles se métamorphosent
poétiquement en voiles éthérées. Si bien que Roberto Cabrera, du groupe musical « Gato Gótico »
(le chat gothique) ou Nómada canarien, m’avoue en présence de
Tassadit Yacine –à la Place Gueydon- que cela tient d’un « bain
magique ». Qu’ils sont arrivés à réaliser quelque
chose qu’ils n’auraient jamais cru possible. Et que, quelque part, Béjaïa
ressemblerait à une ville insulaire.
Avec
les 4 èmes « Poésiades » de Béjaïa,
nous sommes allés nous désaltérer, souvent en déambulant
dans le dédale des temps, à la fontaine de la poésie. Bercés
dans nos rêves innocents, ou les plus fous, nous n’avons pas cessé
de défaire le monde, pour ensuite le reconstruire diféremment.
Le
soleil qui inonde notre Cité, qui darde ses rayons ; cette source
de lumières éblouissantes, dans un ciel bleu, Youcef Sebti l’aura
vue autrement dans sa communication « L’esthétique coloniale ».
Il ira même jusqu’à dire : « Il faudra bien
s’interroger pourquoi nous continuons à mettre le soleil dans nos poèmes,
et un peu à la manière de l’écriture coloniale ? »
Râ est aussi dieu solaire de l’ancienne Égypte, berceau d’une antique
civilisation. Ma mère, à présent, continue parfois de dire :
« Ahaq tahvult y-itij » (je jure par le soleil)… Et puis,
quand il fait nuit, on rêve.
À
la fin du siècle dernier, étaient poètes reconnus ceux
qui disaient une poésie sur la religion, les valeurs de la société.
Mais, dès qu’un poète commençait à chanter l’amour,
c'était le haro. « Et je crois, soutient Tassadit Yacine dans
sa communication « La paternité intelectuelle »,
que Si Mohand a été l’un des rares à vouloir assumer sa
poésie. On a connu des poètes vivants, et je me souviens en avoir
parlé à Mammeri, qui attribuent leurs propres poèmes à Si Mohand. »
Cela dit, pour répondre à quelques questions de « propriété
intellectuelle » suscitées lors de la conférence-débat
animée par l’association « L’Bachir Amellah ».
Ce dernier, poète errant, avait vécu à cheval sur le XIXe et le XXe siècles. Maintenant, les jeunes qui
écrivent devraient signer et assumer leurs textes.
Ces
derniers temps, ils essayent de s’inspirer à la fois des musiques touareg
et kabyle pour faire connaître, chez eux, cette culture de l’Afrique du
Nord qu’ils appellent toujours la « Berberia » (Berbérie).
C’est-à-dire, pour eux ce sont les îles. Et nous, c’est le continent.
Juba II, racontait-on, connaissait déjà les Îles Canaries.
Et l’auteur arabe El-Bekri les appelait « El-Djaziret Al Khalida »
(les îles éternelles). Pourquoi ? Pour n’avoir pas d’hiver
au sens continental du terme. La température la plus basse descend rarement
au-dessous des 22ºC. Il s’agit donc du groupe « Gato Gotico »
ou « Nómada » qui vient retrouver, parmi nous,
ses racines berbères. Leur ancienne langue aurait disparu au XVIe siècle
(certains plus optimistes disent au XVIIe). Actuellement, les Canariens sont complètement
hispanisés. Mais il y a ce qu’on pourrait appeler un substrat que l’on
retrouve dans leur langage, avec 4000 à 5000 termes berbères (certains
disent moins). Des femmes s’appellent aussi « Algérie »,
« Tiziri » (clair de lune)… Ce qui reste, il faudra le
chercher au niveau des comportements, des attitudes… « Ce n’est pas
parce qu’on ne parle pas une langue, continue Tassadit Yacine, qu’on cesse d’être
soi-même. Dans vingt ans, il va y avoir en France des Algériens
qui parleront le français, mais est-ce qu’ils vont cesser pour autant
d’être Algériens ? Et peut-être que nos compatriotes
de l’Hexagone vont se franciser plus que les Canariens, puisqu’ils vivent en
France. » Les Îles Canaries seront occupées, par les
Espagnols, au XVe siècle. Entre-temps, le même
sort sera réservé pour Melia, Oran et Mers El-Kebir en 1505. Bougie
en 1509, et Alger en 1510. On assiste là à la reconquête
(« reconquista ») et la domination de la Méditerranée
par l’Empire espagnol. En face, il y aura les Turcs. Il va y avoir souvent des
luttes, mais aussi des alliances. Oran restera alors sous la férule des
Espagnols jusqu’en 1792.
Sitôt
envahies, les îles connaîtront d’autres types de conquérants.
Un ingénieur italien aux travaux publics écrira l’histoire des
Canariens. Jean de Béthencourt, un navigateur normand, va s’emparer carrément
–pour le compte du royaume de la Castille- de l’île de Lanzarote. Les
curés, à leur tour, feront le reste. Si bien que parler aujourd’hui
de l’héritage culturel des Canaries n’est pas de tout repos. Étant
donné que des pistes originelles sont pratiquement brouillées.
Pour mener un travail en profondeur sur les Canariens, il faut maîtriser
tous les parlers berbères. Chaque île avait son langage.
Farès
Babouri, poète et membre de l’association « Soummam »,
n’y va pas par quatre chemins. Un de ses poèmes « Pasado gótico »
a suffi pour réveiller en nous ce cordon ombilical qui nous lie, depuis
la nuit des temps, avec nos frères Canariens.
« Pasado
gótico
Como
unos lunares
Has
marcado mi memoria
Con
recuerdos hondos y vertiginosos »
"Passé gothique
Telles
des envies
Tu
as marqué ma mémoire
Avec
des souvenirs profonds et vertigineux … "
À
son tour, le groupe « Gato Gótico » nous donne
magiquement la main en jouant à dessein quelques airs folkloriques. Tout
feu tout flamme, on s’est mis à danser dans tous les sens, à l’acclamer…
Zahir Benbara, un comédien, qui a la jambe plâtrée, et ne
pouvant résister au désir ardent de valser, jeta ses béquilles
pour s’en donner à cœur joie… C’est le délire. C’est aussi la
voix du sang. Une berceuse « Arroro », c’est notre « Aghoud ».
« Taharaste », on y retrouve ce mot berbère de
« taharast ». Il est aussi employé pour désigner
un « coquillage ». Les anciens Guanches s’en servaient-ils
comme castagnettes ?
« Dans
toute culture, dans tout individu, il y a une vacuité qui ne peut être
comblée que par « l’autre »… », dira
Tahar Djaout au début de son intervention « La littérature
de l’émigration ». Un peu plus loin encore : « Au
tout début, il y avait un voyage qui n’était pas toujours désiré,
un voyage en forme d’arrachement. Des hommes, souvent contraints, étaient
partis offrir leurs bras pour contribuer à la survie, à la prospérité
des autres. Cela avait pour nom « l’exil ». C’est-à-dire,
une saignée dans la mémoire. » Et enfin : « Ce
sont les textes (beurs) de l’impossible fusion, d’un croisment dramatique… Dans
quels espaces géographique et culturel s’insérera-t-elle (la littérature
beur) ? Comment la France intégrera-t-elle cette expression sulfureuse
qui travaille à dévoiler les inégalités, la violence
apparente ou souterraine d’une société qui se targue de démocratie
et de tolérance ? »
Nous
avons aussi beaucoup, trop même, ri de notre drame en réagissant
à la pièce théâtrale « Le cri du peuple »,
de l’association culturelle d’Iznaguen. Tragique sur un fond comique. L’Algérie
est tout sauf elle-même. On s’y cherche à tâtons.
Pendant
que Mr. Sautin s’ingéniait à réussir son cours de mathématiques
élémentaires, un mardi 23 janvier 1945, « lui »,
au
fond de la classe, accouchait
dans la douleur d’un poème explosif. Cela se passait au lycée
de Ben Aknoun. Un poème qui sera, par la suite, colporté au gré
des vents de la révolte. Nos grands-mères, nos mères, les
anciens… en gardent bien des souvenirs. « Akker am-mis umazigh »
nous rappelle, entre autres, le valeureux Laïmeche Ali qui prit le maquis
le 19 mai 1945. Il sera fauché, à la fleur de l’âge, un
certain 6 août 1946. Membre actif du groupe des étudiants de Ben
Aknoun, en 1945, Aït Amrane Mohand Ou Idir s’étalera longuement
sur la question identitaire, en reprenant Ibn Khaldoun : « Depuis
le Maghreb jusqu’à Tripoli, ou pour mieux dire jusqu’à Alexandrie,
et depuis la mer romaine (la Méditerranée) jusqu’au pays des Noirs,
toute cette région est habitée par la race berbère. Et
cela depuis une époque dont on ne connaît ni les événements
antérieurs ni même le commencement… » Comme dirait un
historien : un peuple doit savoir d’où il vient pour savoir où
il va.
Enfin,
une visite guidée du passé à travers la Casbah et le musée
Bordj-Moussa nous a permis de nous ressourcer.
Tout compte fait, l’association culturelle « Soummam », pour la quatrième fois, a su brûler pour que les autres voient un monde sans barrières… où le réel et l’imaginaire, l’amour et l’espoir se côtoient, s’imbriquent indéfiniment.
Début août 1992
* Article paru dans "Le Jeune Indépendant" (Algérie), début août 1992.