Yalla Seddiki «Matoub Lounès, cet oiseau-tempête...» - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

Rechercher
Aller au contenu

Menu principal :

Yalla Seddiki «Matoub Lounès, cet oiseau-tempête...»

Kabylie > Matoub Lounès > 2006
      JEUDI 14 DECEMBRE 2006   >>     1994 | 1995 | 1998 | 1999 | 2000 | 2001 | 2003 | 2004 | 2005 | 2006 | 2007 | 2008 | 2009 | 2010 | 2011 | 2012 | 2013


       


Yalla Seddiki

« MATOUB LOUNES, CET OISEAU-TEMPETE... »


© La Dépêche de Kabylie | Jeudi 14 décembre 2006
Entretien réalisé par Mourad Hammami

Yalla Seddiki est un jeune chercheur et écrivain de la nouvelle génération et compte parmi ceux qui sont en mesure pour donner un nouveau souffle à la culture berbère. Dans un style d’écriture mordant, comparable à celui de Tahar Djaout et bien d’autres écrivains kabyles, il se lance avec une rare énergie sur les traces de ses prédécesseurs pour tenter de ressusciter la culture d’un peuple plusieurs fois millénaire et lui donner une dimension universelle. Il a notamment publié des textes poétiques dans plusieurs revues françaises et, après Mon nom est combat (Paris, La Découverte, 2003), une traduction sublime consacrée aux poèmes chantés de Matoub Lounès, le jeune écrivain vient d’éditer il y a quelques semaine avec Yazid Bekka, une nouvelle œuvre intitulée Kabylie belle et rebelle (Paris, Non Lieu, 2006). Il est aussi coordinateur d’un numéro spécial de la revue Europe qui sera consacré à la Kabylie (à paraître). Installé en France, il nous a accordé cet entretien.


La Dépêche de Kabylie : Vous venez d’éditer un livre avec le photographe Yazid Bekka. Il a pour titre Kabylie belle et rebelle. Pouvez-vous nous parler de cette réalisation ?

Yalla Seddiki : En quelques mots, il s’agit d’un livre de photographies et de poésies en kabyle et en français. Sur le plan littéraire d’abord, outre une présentation de son parcours par le photographe lui-même, dans ce livre, pour ma part, j’ai fait une courte préface en kabyle, une longue postface en français et j’ai fait le choix des textes en kabyle et en français. Ce travail se révèle d’autant plus intéressant que, s’agissant des poètes francophones comme Jean-Lmouhouv Amrouche ou Tahar Djaout, sur l’excellente suggestion de l’éditeur Michel Carassou, il a été procédé à la traduction de leurs textes en kabyle. Pour ce qui concerne les photographies et le livre comme projet, c’est à l’origine celui du photographe Yazid Bekka. Pendant une vingtaine d’années, il a pris des images de la région d’Aït Mohli et de ses habitants. Dans un second temps, au cours d’un voyage de quatre jours au mois de mai 2006, nous avons parcouru le littoral de Mizrana (du village Amazer pour le site sublime appelé «Azrou Ou-Mazer») à Bgayet ; nous nous sommes rendus dans l’intérieur de Tamurt par l’Akfadou, Yakouren, la région de Tala B-Ouz’rou, Aït-Aïssi, Aït-Douala, Igawawen, Tikdja. Tous les lieux visités ne sont pas représentés dans le livre car il fallait trouver un équilibre entre l’intention première qui était de donner à voir des visages et le désir de suspendre dans l’image des lieux chargés d’émotion comme Ifri Bu-tebbura, Taltat, Azrou Imedyazen, etc. Quoi qu’il en soit, par-delà les goûts personnels, parfois contre eux, et quelles que soient les croyances ou non-croyances, il a été tenté de passer du désir de faire un livre de mémoire, à la nécessité de fixer la vision sinon la plus juste du moins la plus honnête de Tamurt ; de passer de l’élément le plus personnel à la tentative d’élargissement au paysage social dans ses différents aspects : du plus lointain passé avec les écritures libyques de Tarihant sur les parois d’un rocher au présent à fleur de sang, figuré par cet hommage à Lounès Matoub ou par ce mot «Liberté» inscrit sur une façade à Tigzirt. A quoi s’ajoutent ces visages de femmes sur lesquels s’impriment en tatouages des formules pour nous désormais indéchiffrables, ces lieux de la mythologie qui attestent que nous ne sommes pas un mythe et à quoi s’ajoutent les textes avec lesquels nous avons essayé de les faire entrer en résonance et non en illustration triviale. Ce qui n’a pas manqué de surprendre certains de nos lecteurs qui n’ont pas toujours compris les échos que nous entendons même entre deux réalités manifestement distinctes mais qui communient à une autre échelle de vérité.

En 2003, vous avez traduit les poèmes chantés de Matoub Lounès sous le titre Mon nom est combat. Pouvez-vous nous parler de cette œuvre qui fait partie des meilleures parmi celles consacrées à ce grand homme ?

Ainsi que je le dis dans la préface de ce recueil et qu’il m’a été donné de le préciser au cours d’entretiens ou de rencontres autour de Lounès Matoub, la genèse de ce livre est à chercher dans l’admiration que je porte à notre grand personnage depuis mon enfance. Après lui avoir fait parvenir un premier manuscrit qu’il a refusé au début des années 90, j’ai persévéré et c’est ainsi que, par la médiation de Zoulikha Guellil, responsable de la maison de production bien connue à Paris “Triomphe-musique», j’ai pu publier mes premières traductions de Lounès Matoub en 1994. Le poète m’a ensuite sollicité pour les traductions de «Tighri n yemma» avant que je ne préface la réédition en disque de A ttwaligh, a ttwalligh. C’est dans cette période que Lounès Matoub m’a demandé si je souhaitais retravailler sur ce vieux tapuscrit, d’abord pour un projet de réédition, dans des versions nouvelles, de vieux poèmes, puis, ce projet abandonné, pour ce qui allait devenir Mon nom est combat. «J’ai la rage du désespoir qui donne tous les droits. C’est cela que tu dois leur expliquer», me dit-il un jour. Lui et moi avons fait la sélection des textes. J’ai travaillé une dernière fois avec Lounès pour le livret de son disque, Lettre ouverte aux…quelques jours avant sa mort. Je lui ai donné un texte, «Lounès Matoub, l’homme qui saxifrage». Il m’a appelé le 21 puis le 23 juin 1998 pour me dire combien il se reconnaissait «dans chaque mot qui y est écrit». Enfin, Lounès devant, avec sa femme, venir s’installer en France pour de longs mois, nous avons pris rendez-vous afin de travailler sur notre livre en septembre 1998. Ceux qui lui ont ravi la vie en ont décidé autrement. Après avoir, à l’instar de milliers de Kabyles, réussi à dépasser le traumatisme de sa mort, il m’est apparu que je ne pouvais me soustraire à l’obligation de mener à bien un projet évidemment différent de la forme qu’il aurait épousée si Lounès était encore vivant.

Quelle image gardez-vous de Matoub Lounès ?…

«Une figure de l’homme noble, destiné malgré sa sagesse à l’erreur et au malheur, mais qui finalement, par l’excès même de ses souffrances, exerce autour de lui une force magique bienfaisante dont l’action dure même après sa mort», comme a dit Nietzsche du personnage d’Œdipe ; un «passant considérable», pour reprendre le mot d’un poète, un passant toujours au devant de nous ; peut-être l’homme le plus libre qui ait existé sur cette terre appelée Kabylie ; poète, mélodiste et interprète indépassable, porteur d’oxygène pour que souffle l’air de la liberté la plus aiguisée et pour que s’allument les souffrances les plus intimes, les rages et les désespoirs devant la vie qui nous est faite et qui toujours appelle à son dépassement : tel m’apparaît, en quelques mots, cet Oiseau-tempête de Lounès Matoub. Sans Lounès Matoub, le printemps ne sera plus le printemps.

En tant qu’universitaire et jeune écrivain installé outremer, mais qui ne cesse de visiter la région, quelle image avez-vous de la Kabylie sur le plan culturel, identitaire et politique ?

Quelque désir que j’aie d’attiser l’espoir, à commencer par le mien, force est de constater que la Kabylie, qui depuis 1963 était à l’avant-garde de toutes les luttes pour la démocratie, l’émancipation, à l’avant-garde de toutes les résistances pour la survie de notre identité, la Kabylie s’est transformée en ce que, évoquant les terrains sur lesquels une armée peut être amenée à conduire une action, le stratège chinois Sun Tzu a défini comme un lieu de mort : «Quelque parti que l'on prenne, on est toujours en danger; j'entends des lieux dans lesquels, si l'on combat, on cours évidemment le risque d'être battu, dans lesquels, si l'on reste tranquille, on se voit sur le point de périr de faim, de misère ou de maladie». Sur la question de la culture, en dépit de l’enthousiasme persistant, mais illusoire, de quelques amazighistes, incontestablement, il y a une régression de la conscience identitaire et la culture amazighe est jetée aux poubelles de l’histoire au profit d’impérialismes auto-sacralisés. On constate que l’offre culturelle n’a jamais été aussi forte et la demande aussi faible. Ainsi de la production romanesque en langue kabyle qui n’a jamais été aussi importante, mais qui ne rencontre pas de sensibilité préparée à ce genre. Mais cette production peut-elle intéresser une génération qui est incapable de citer un seul titre de Jean Amrouche, de Feraoun, de Mammeri ; qui ne sait pas qui étaient Massinissa, Aksil, Dahiya ou Cheikh Mohand Ou-Lhoucine ? Nous devons assurément chercher de nouveaux modes de transmission du discours culturel et de notre être social tel qu’il a été façonné par des résistances même passives. Le recul irrésistible qui s’enracine dans la sphère culturelle illustre, pour ce qui se rapporte plus largement à l’identité kabylo-amazighe, son abrasion jusqu’à sa disparition et à son remplacement par une combinaison de la terreur orientale et du consumérisme occidental. A considérer les effets de cette abrasion depuis 2001, si ce rythme se maintient, l’existence du peuple de Kabylie comme entité spécifique n’excédera sans doute pas deux générations. Jamais plus qu’à notre époque, l’allégeance faite à nos conquérants n’a atteint une telle force de pression contre la minorité émancipatrice. Jamais ce que Maritza Montero a appelé «l’altérocentrisme » ou « l’ethnocentrisme négatif» n’a trouvé un terrain aussi fertile qu’en Kabylie. Jamais on ne demanda avec une telle efficacité à un peuple de se renier et de trouver son salut dans l’avilissement de soi.

Mais jamais, aussi, pour répondre au troisième point, sur la politique, le débat publique n’a été aussi faible et jamais les cadres kabyles n’ont été si peu enclins à croire dans la légitimité de la démocratie, de nos valeurs et de nos revendications afin de négocier en notre faveur. Et pourtant, nous voudrions croire, à la suite de Mouloud Mammeri que, «quels que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que notre peuple (et avec lui les autres) ira. L’ignorance, les préjugés, l’inculture peuvent un instant entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l’on distinguera la vérité de ses faux- semblants.»

 
Retourner au contenu | Retourner au menu