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Une longue épopée

Kabylie > Matoub Lounès > 2005
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UNE LONGUE EPOPEE


© La Dépêche de Kabylie | Samedi 25 juin 2005
Amar Naït Messaoud

La jeunesse kabyle des années 1980 et 1990 a été fortement nourrie à la littérature de Matoub Lounès, car c’en est véritablement une. Et elle n’a pas encore fait son deuil de la disparition physique du poète. Son aura et son son image sont puissamment prégnantes dans l’imaginaire culturel kabyle actuel.

Les pages ouvertes de ce grand livre à la fin des années 1970 ne se sont tragiquement fermées qu’avec le dernier souffle du poète-chanteur le 25 juin 1998 à Tala Bounane.  La thématique de Matoub n’a jamais suivi un parcours linéaire ou chronologique. Dans le même album sont savamment placés des poèmes d’amour, des complaintes de la vie d’exil, des ennuis et écueils de la vie sociale, des tableaux féeriques où sont décrits les montagnes et les sites kabyles avec leurs valeurs, de vaillance et de résistance, des faits historiques occultés par l’historiographie officielle, des faits politiques d’actualité à l’occasion desquels sont dénoncés violemment le pouvoir, les conservateurs et les islamistes...

On a eu même droit à des chansons époque, comme “Tarwa l’hif” (une demi-heure), où tous les thèmes sont passés en revue avec un fil conducteur fort original : la vie privée du chanteur.

La chanson de Matoub a servi non seulement à dénoncer les situations d’injustice, de tyrannie et de dictature politique, elle a été aussi le registre testamentaire, le réceptacle des pulsions, des faits et évènements de la Kabylie et de l’Algérie sur une période de vingt-ans. C’est ainsi que le Mouvement berbère d’avril 1980 y a trouvé toute son expression avec, par exemple, les chansons “L’Oued d’Aissi” et Si Skikda it n ideffhan”.  L’investissement du campus universitaire, à l’aube, par les forces de sécurités a été décrit dans un style très émouvant avec des relents d’épopée :

“Triste est l’oued Aïssi
Quand commença l’offensive !
L’armée s’y introduit de nuit.
Tous les villages ont reçu la nouvelle
Et sont descendus à Tizi;
Les rues débordent de monde.
Ce n’est pas un grain de folie,
Nous avons besoin de liberté
Avant qu’on nous accule dos au mur”

Il y est aussi fait mention des barricades qui ont obstrué la route d’Alger, du ministre émissaire qui est venu semer de vaines promesses... Nous avons pu prendre connaissance de faits historiques de taille comme les “Caisses de solidarité” instaurées par Ben Bella au lendemain de l’indépendance pour renflouer les caisses de l’Etat avec les bijoux de nos grands-mères, le sort peu glorieux réservé au trésor de guerre du FLN, l’assassinat de Abane, Krims, Khider et, plus tard, de Boudiaf, les pénuries organisées sous le régime “socialiste” de Boumediene et Chadli, la répression contre les militants démocrates, les écrivains et les artistes, la vie en prison, la montée en puissance de la mouvance islamiste, la rencontre “inopportune” entre Ait Ahmed en Ben Bella à Londres en 1985, les victoires de la JSK et le malheur qui s’abattit sur la Kabylie par le changement de son nom en JET en 1977, l’emprisonnement des militants des droits de l’homme en 1985, la répression d’octobre au cours de laquelle Matoub reçut une rafale de Kalachnikov, la fausse ouverture démocratique qui s’était apparentée à un nœud de vipères.  Matoub a constitué, pour nous, le mémoire de nos tragédies et de registre de la mémoire fertile et tourmentée de toute la Kabylie, Matoub fera de sa propre tragédie un joyau artistique. Gravement blessé en 1988, il s’en remettra très difficilement après avoir frôlé la mort, il sera une nouvelle fois blessé en 1990 au cours d’une rixe au village. Pendant la grève du cartable en Kabylie en 1994, il sera kidnappé à Takhoukht et retenu en capivité pendant une quinzaine de jours. Libéré, ce ne sera finalement que partie remises puisque, le 25 juin 1994, il sera assassinés sur la route de son village à Tala Bounane. Dans le grand livre de Matoub, sont inscrits, enregistrés et étalés les maux, les joies, les déception, les remords, les contradictions, les hésitation, les serments et les faux serments qu’a eu à vivre la société.  Si la jeunesse adopte complètement Matoub, c’est qu’elle y retrouve ses propres angoisses, ses impasses et ses horizons fussent-ils nourris par la démesure.

Avec une langue puisée directement du terroir et des images d’une familiarité éblouissante, il a su sonder l’âme des jeunes Kabyles happés par les frustrations sentimentales, coincés entre la tradition et la modernité, accablés par la vie de montagnardes dans une Algérie rentière et ostensiblement opulente.

Une Algérie dont les barons et les VIP envoient leurs enfants s’instruire à Londres ou à Paris pour échapper à un systèmes arabo-islamiste dispensé aux nouveaux “indigènes”.  Embrasser un tel éventail thématique, s’y impliquer personnellement tout en faisant de la poésie, de la belle poésie accordée au rythme du œur et au sens de la raison, n’est certainement pas une tâche de tout repos.  C’est certainement un des aspects les plus fondamentaux du génie et du talent de Matoub.

 
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