Tahar Djaout - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Tahar Djaout

Littérature > Poésie






RAISON DU CRI

s'il n'y avait ce cri,
en forme de pierre aiguë
et son entêtement à bourgeonner

s'il n'y avait cette colère,
ses élancements génésiques
et son soc constellant,

s'il n'y avait l'outrage,
ses limaces perforantes
et ses insondables dépotoirs,

l'évocation ne serait plus
qu'une canonnade de nostalgies,
qu'une bouffonnerie gluante,

le pays ne serait plus
qu'un souvenir-compost,
qu'un guet-apens
pour le larmier.
                                        
Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983





SOLEIL BAFOUE

(...)

Faut-il avec nos dernières larmes bues
oublier les rêves échafaudés un à un
sur les relais de nos errances
oublier toutes les terres du soleil
où personne n'aurait honte de nommer sa mère
et de chanter sa foi profonde
oublier oh oublier
oublier jusqu'au sourire abyssal de Sénac
Ici où gît le corpoème
foudroyé dans sa marche
vers la vague purificatrice
fermente l'invincible semence
Des appels à l'aurore
grandit dans sa démesure
Sénac tonsure anachronique de prêtre solaire
Le temple
édifié dans la commune passion
du poète
du paria
et de l'homme anuité
réclamant un soleil

Tahar DJAOUT - Extrait de "Bouches d'incendies", édition collective, ENAP, 1983





(...)

je pense à Feraoun
sourire figé dans la circoncision du soleil
ils ont peur de la vérité
ils ont peur des plumes intègres
ils ont peur des hommes humains
et toi Mouloud tu persistais à parler
de champ de blé pour les fils du pauvre
à parler de pulvériser tous les barbelés
qui lacéraient nos horizons

(...)

un jour enfin Mouloud la bonté triompha
et nous sûmes arborer le trident du soleil
et nous sûmes honorer la mémoire des morts
car
avec
tes mains glaneuses des mystères de l'Aube
et ton visage rêveur de barde invétéré
tu as su exhausser nos vérités
écrites en pans de soleil
sur toutes les poitrines qui s'insurgent

Tahar DJAOUT - Extrait de "L'Arche à vau-l'eau", Ed. Saint-Germain-des-Prés, 1978.Retour





COMME AVANT

Elle ne viendra pas.
Le sourire, le soleil
Disparaîtront aussi.
Il faudra plier
Mes attentes, mes moignons
Et mon coeur habité
D'un battement sans pareil.
Le soir m'attend
Et le cafard ;
Puis la Route  

Toujours très longue.


Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983





L'ARBRE BLANC

ma richesse,
c'est la neige,
et sa lumière aurorale.

j'accumule les fruits
d'arbres scellés de blanc
et j'envoie mes oiseaux
ausculter les cimaises.

oiseau,
mon messager
au creux secret des arbres.
oiseau
étoile mobile
qui incendie les neiges.

j'attends
- le ciel descend
sur les dents de la ville

j'attends -
et l'ombre emballe
les maisons engourdies.

quand saignera sur nous
le feu coulant
du jour ?
je tisonne,
dans l'attente,
les cendres
d'un été mort.


Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983





POÈME POUR NABIHA

Je rentrerai de voyages
Et te trouverai endormie.
Le raffût des meubles se sera tu,
Les bêtes en douceur se seront éclipsées
Et tous les tambours de la maison
Seront devenus peaux vivantes mais discrètes.

J'arrive toujours dans la suspension juste des pulsations,
Quand la chaux, l'argile et leur blancheur ont tout réoccupé.

J'arrive
Et je vois peu à peu l'émersion :
Toi d'abord qui orchestres couleurs et mouvements,
Redonnes leur tapage aux bestioles,
Diriges des vols périlleux.
Puis les objets,
Fiers de leur prouesses,
Déclenchent l'élan des manèges.

Tu chercheras les chiens acrobates du rêve
Entre les draps étonnés,
Tu secoueras un à un les poudroiements de la lumière
Et la vie se réinstallera.

Tu te réveilles
Et la maison devient un carnaval

Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983





TERRE FERME

Tes odeurs aquatiques
Et la noria me prend.
Il me revient des images de noyade comme lorsque la mer
Libère sa tendresse vorace de mère anthropophage.
Il me revient
Des insistances de sèves ruant dans les barreaux des peaux contraignantes.

J'aimais l'aventure sans issue,
Alors que j'étais déjà riche de tant de cargaisons
Arrimées à la proue de tes seins.
Mes mains arraisonnaient ton corps,
Nouant leur égnimes dévoreuses,
Débusquant l'or des florules.

Je savais, par exemple, que l'aréole sentait l'orange amère.

Je connaissais presque tout : tes marées tenues en laisse,
Ta cadence respiratoire, la résine de tes aisselles, ton odeur de mer lactée, tes ombres qui m'abritent le soir, tes gestes qui adoucissent mes angles.

Ton sexe, je l'appelais paradisier.

Tes odeurs submarines.
Et la noria m'entraîne.
Quand j'émerge tu es là
Pour amarrer le vertige.

Ton corps, c'est la terre ferme.

Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983





SAISON TARDIVE

Le ciel hale son oeil de sang,
Soleil pris à tes genoux.

Te revoilà champs dénoué
Dans la suspension zénithale :
Midi fourbit ses cuirasses,
Le sang palpe l'épiderme.

Je veux retrouver sous la peau
Ces nerfs qui disent une jument folle.
Mais mes doigts n'ont plus ce flair
Qui lève des oiseaux affolés.

Je ne peux que contempler
L'envol des saisons migratrices.
Le temps entasse les amours mortes
Sur les falaises de l'oubli.

Voici que l'été abandonne
Ses errements de bête pleine.
L'appel du soir, irresistible.
De quel sommeil dormir :
Celui de la graine assoupie ?
Celui de la pierre sourde ?

Je regagne ma nudité :
Une pierre lavée par les crues ;
Je réintègre mon mutisme :
Un silence d'enfant apeuré.

Habiterai-je un jour
Cette demeure rêvée :
Ta blessure - ô délices ! -
Où le soleil s'assombrit ?

Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983



 
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