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Le Regard de Mohamed Benchicou. Qu'en dites-vous, madame la juge ?

      JEUDI 26 OCTOBRE 2006   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


QU'EN DITES-VOUS, MADAME LA JUGE ?



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 26 octobre 2006
Mohamed BENCHICOU


Un fait, à l'allure assez quelconque, est venu nous rappeler, dans la torpeur du Ramadhan, l'incroyable déliquescence du pouvoir algérien, totalement dépassé par les évènements et incapable, désormais, d'assumer ses choix : l'affaire Brown and Root Condor. Il nous confirme, avec précision, que la corruption est bien au cœur de l'Etat et que le pouvoir algérien, après avoir châtié les journaux libres, dont Le Matin, qui avaient osé l'écrire, renonce aujourd'hui à le cacher.

Brown and Root Condor (BRC), pour ceux qui ne sont pas familiers des sagas du cercle présidentiel, est une société mixte algéro-américaine dirigée, en Algérie, par un certain Ould Kaddour, très proche des Bouteflika et de Chakib Khelil. Sa mission est, théoriquement, de se limiter à réaliser toutes sortes de travaux d'engineering pour le secteur pétrolier. Mais BRC, se découvrant un rare génie des affaires, s'investit, depuis l'arrivée de Chakib Khelil à la tête du ministère de l'Energie, dans une seconde et insoupçonnable vocation : celle de pompe à fric par laquelle s'enrichissent des notables et des individus peu recommandables sur le dos de Sonatrach. Le procédé est vieux comme la corruption : BRC bénéficie de diverses commandes complaisantes de la part de Sonatrach, allant de la construction du court de tennis jusqu'à la pose d'un sauna particulier, commandes qu'elle surfacture bien entendu, dont personne ne contrôle la réception et qu'elle honore par-dessus la jambe, confiant l'exécution à des sous-traitants. Les marchés entre Sonatrach et BRC, c'est-à-dire entre Ould Kaddour et Chakib Khelil, se passent à l'ancienne, entre gens de bonne compagnie, sans formalité administrative ni paperasse : autour d'un verre, le soir, au bord de la piscine. Selon l'Inspection générale des finances (IGF) qui enquête sur le scandale depuis février, Sonatrach a confié 27 projets à BRC pour un montant global de 7300 milliards de centimes sans avis d'appel d'offres, par le seul gré à gré, en violation de la réglementation des marchés publics. Passe-moi la rhubarbe, je te passerai l'oseille. On apprend aussi, et ce n'est une surprise pour personne, que BRC, chargée de finir puis d'équiper les deux tours Chabani qui abritent le nouveau siège du ministère de l'Energie, s'est donnée à cœur joie : la firme d'Ould Kaddour a confié les travaux à une société étrangère se contentant de prélever une marge bénéficiaire de 65 % et de multiplier les prix par 20 pour le moindre fauteuil acheté ! Ainsi, Sonatrach a déboursé, sans rechigner, 64.500 euros pour une salle à manger comprenant deux fauteuils, quatre oreillers et un traversin ; 82.000 euros pour un ensemble de cinq canapés ; près de 2,5 millions d'euros pour la décoration d'une salle de conférences. Sonatrach a même payé des travaux non exécutés ou certains autres faits sans l'aval du Pdg ! Au final, entre le montant frauduleusement versé au promoteur Chabani pour l'achat de ses deux carcasses, les travaux de finition surfacturés par BRC et les meubles en toc achetés au prix d'antiquités, ce sont des centaines de milliards qui ont quitté, par cette seule transaction suspecte, les coffres de Sonatrach pour des comptes particuliers. Mais qui l'ignorait ? La presse indépendante avait déjà révélé le scandale en août 2003, sans émouvoir personne. Pire : pour avoir divulgué le dixième des chiffres que révèle aujourd'hui l'IGF, Le Matin fut poursuivi en justice par Chakib Khelil, indigné qu'on pût douter de sa probité et une juge d'Alger, sensible à toutes sortes d'arguments, m'a condamné en qualité de directeur du Matin, ainsi que deux collègues journalistes, à trois mois de prison ferme ! Qu'en dites-vous aujourd'hui, madame la juge ? Il est au moins l'heure d'une question inévitable : qui a jugé non seulement recevable mais légitime la plainte du ministre Chakib Khelil au point d'envoyer en prison des journalistes pour avoir rapporté des faits vérifiés ? Le rôle joué par une justice complètement inféodée au pouvoir politique aura eu un catastrophique effet antinational : il a empêché l'éclatement de la vérité à temps. Elle était, ceci dit, dans son rôle d'appareil d'oppression. L'obstruction à la vérité sur les grandes malversations financières dans l'appareil de l'Etat empêche les vrais débats sur la nature du pouvoir. Dans son dernier livre L'exil est mon pays (Editions Heloise d'Ormesson), Isabelle Alonso a eu cette formule lumineuse : "La corruption est l'oxygène des dictatures". Tout est presque dit. Le pillage des richesses nationales est le fruit de l'opacité politique, de l'étranglement des expressions, de la télé unique, du harcèlement des libertés. Merci, madame la juge, de nous l'avoir rappelé ! Mais avec le temps, le mensonge s'érode. Aujourd'hui, on le sait, bien que le ministre de l'Energie continue d'opposer à son homologue des Finances de piètres dénégations : il y a forcément quelque chose de vrai dans l'affaire Chabani-BRC. L'argent de Sonatrach a été volé par une camarilla en col blanc qu'il va falloir démanteler. Il a servi à l'achat de biens à l'étranger, à des soins à Genève, à des soirées et à tous ces marivaudages qu'autorise l'argent acquis facilement. Avec le temps, avec l'usure des arrogances et la poussée des opinions, se confirmera la véracité d'autres scandales révélés par la presse et ignorés par l'hypocrisie politique. On sait déjà que les tortures de Tkout ont bien eu lieu, en dépit des protestations outragées de certains généraux et celle, plus bigote, d'Ahmed Ouyahia. On devrait bientôt avoir des nouvelles des joyeux protagonistes de La Baigneuse. Douce revanche de la presse libre ? Pas seulement. L'avènement, même brutal et tardif, de la vérité sur la corruption et les basses pratiques de pouvoir est le signe d'une lueur démocratique. L'antichambre de la lumière. Alors, gardons nos plumes allumées.


 
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