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Matoub Lounès, mémoire vivante de la Kabylie qui lutte

Kabylie > Matoub Lounès > 2008
      JEUDI 06 NOVEMBRE 2008   >>     1994 | 1995 | 1998 | 1999 | 2000 | 2001 | 2003 | 2004 | 2005 | 2006 | 2007 | 2008 | 2009 | 2010 | 2011 | 2012 | 2013


       


Matoub Lounès, mémoire vivante de la Kabylie qui lutte

DEMYSTIFIER LA TYRANNIE ET HELER UN AUTRE DESTIN


© La Dépêche de Kabylie | Jeudi 06 Novembre 2008
Amar Naït Messaoud

En tenant à commémorer régulièrement l’assassinat du chanteur Matoub Lounès, les populations de Kabylie, et particulièrement sa jeunesse, ont moins besoin de mythifier une personnalité, déclarée mythe de son vivant déjà, que de désigner et de happer des repères culturels, sociaux et politiques que les organisations et les structures de la société présentes sur la scène ont de la peine à produire ou à offrir.

Depuis l’assassinat de l’idole de la jeunesse un certain 25 juin 1998 sur la route de son village, le sentiment qui hante les populations-qui ont bu ses paroles et écouté religieusement ses mélodies-est qu’un fil conducteur est rompu. Fil conducteur qui faisait la jonction entre les vieux et les jeunes, entre les instruits et les analphabètes, entre la plèbe et l’élite. Sur la terre de Kabylie et au sein d’une jeunesse sans véritables repères idéologiques ou culturels, Matoub continue à participer aux spasmes de la société, à la colère des révoltés, aux revendications des marginalisés et aux joies et fastes des noctambules et insomniaques.

Plus qu’un chanteur, Matoub a su enflammer la jeunesse de la fin des années 70 et interroger celle de la décennie 80. Contre l’arbitraire, le déni identitaire et la hogra ; pour la réhabilitation de l’algérianité, dans laquelle la composante berbère est censée reprendre sa place privilégiée, pour la fraternité qui mobilise les énergies juvéniles et qui proscrit la marginalisation. Les ‘’pour’’ et les ‘’contre’’ font confluence dans l’œuvre et le combat de Matoub pour aboutir à cultiver la révolte fertile, positive et constructrice d’un équilibre solide entre l’idéal et le réel, entre le rêve et les ambitions mesurées. Le génie de Matoub est d’avoir mené cette entreprise- qui met face-à-face le peuple et ses gouvernants, l’homme et ses handicaps- avec les mots kabyles de tous les jours auxquels il a greffé sa voix rocailleuse, ses rythmes tantôt harmonieux tantôt saccadés et ses riches métaphores tirées du riche terroir de la Kabylie. Dire de lui qu’il a modernisé la poésie ancestrale, celle de Si Mohand U M’hand par exemple, pour en faire un instrument de lutte culturelle et politique reste sans doute en deçà de ses apports réels à la société et au pays. Car, outre cette façon de galvaniser les foules et de vouloir enraciner chez elles l’esprit de révolte, notre chanteur, enfant terrible de la Kabylie frondeuse, implique physiquement sa personne dans la plupart des combats porteur d’idéaux de justice et de liberté. Il a eu à en souffrir dans sa chair. Blessé gravement en octobre 1988 dans un barrage de la gendarmerie dressé spécialement pour l’arrêter, kidnappé en septembre 1994 dans la sombre vallée de Takhoukht en pleine ‘’grève du cartable’’ en Kabylie, puis, enfin, assassiné dans un guet-apens qui lui est tendu à Tala Bounane le 25 juin 1998, Matoub n’a évité, pour s’exprimer ainsi, aucune occasion pour pousser le sacrifice jusqu’à son extrémité. Il l’a payé de sa vie en laissant à la postérité le noble et immarcescible message de la lutte continue. En cherchant à connaître la vérité sur son assassinat, la famille de Matoub et la jeunesse de Kabylie ne cèdent nullement à une indécente lubie qui ferait de ce chanteur un ‘’super-martyr’’ dans une décennie qui a vu des dizaines de milliers de citoyens algériens fauchés par le terrorisme. Cependant, sa personnalité et ce qu’elle représente pour des centaines de milliers de citoyens font de Matoub une cible politique dont l’assassinat prêterait à plusieurs interprétations. En s’attaquant au chanteur, les commanditaires ont visé un idéal à détruire, un symbole à réduire et un esprit de contestation à occire. Mais, " un poète peut-il mourir ?" C’est une interrogation de Matoub lui-même qui date de 1989. Le temps lui a donné raison. Reste…l’Algérie !

L’Algérie et Matoub

Son nom a pris l’allure d’un mythe qui a dépassé les limites de sa Kabylie natale. Mais, pour les autres régions d’Algérie qui ont découvert le barde rebelle pendant l’automne 1994 à l’occasion de la sérieuse tempête soulevée par son rapt sur le chemin de Takhoukht, que peut représenter ce nom qu’un journal arabophone a brocardé à la fin des années 80 en lui collant le sens premier du mot qui signifie “mutilé” ? Pourtant, s’il y a quelque part un “mutilé” dans cette affaire, c’est celui qui n’aura pas eu la précieuse occasion de connaître l’œuvre de Matoub, d’entendre ses gémissements, de se pencher sur ses interrogations et de se délecter de ses mélodies.

La question la plus répandue auprès du public hors Kabylie au sujet de Matoub Lounès est celle consistant à vouloir percer le secret du ‘’magnétisme’’ du chanteur, de cette admiration presque ‘’immodérée’’ que lui voue la jeunesse kabyle et de l’influence qu’il exerce sur les gens. Le ‘’mystère’’ est simplement lié à deux phénomènes qui s’interagissent dialectiquement, à savoir, d’une part, la période historique particulière qui a vu la naissance de la star, étape marquée par la tyrannie du parti unique, les déceptions issues des errements post-indépendance, l’absence des libertés et la répression de l’expression identitaire ; et d’autre part, la personnalité de l’enfant de Beni Douala taillée dans le roc, intransigeante et captant rapidement le message de la jeunesse de l’époque, message fait d’angoisse, d’interrogation et d’espoirs. Aux textes élaborés et pleins de mesure d’Aït Menguellet, aux strophes révolutionnaires de Ferhat Imazighen Imula et aux invitations à l’immersion dans l’histoire telles qu’elles furent chantées par Idir, Matoub ajoutera sa touche en ‘’personnalisant’’ sa relation avec le public, en désignant les choses par leurs noms, en s’arrimant aux événements nationaux et aux revendications du peuple dont on trouve des traces explicites dans ses textes. Un autre élément jouera en sa faveur : sa prestation sur la scène. Aucune ringardise lorsqu’il se mue en galvanisateur de foules par le discours débité, le poème déclamé ou la chanson interprétée. Une relation intime, magnétique et quasi mystique reliera durablement le chanteur à son public. Ce dernier, avec l’ensemble de la jeunesse kabyle, sent que Matoub parle, proteste et revendique en son nom. C’est pourquoi, certains n’ont pas hésité à le qualifier de porte-parole de la jeunesse kabyle. Cette dernière, outre qu’elle colle à l’actualité de la production artistique de Lounès, suit fidèlement ce dernier là où il se produit en spectacle.

Avec une régularité exceptionnellement féconde, Matoub a rapporté, commenté, brocardé, exalté les événements qui ont marqué la nation depuis les années 70 jusqu’à sa mort. Depuis la JSK jusqu’à l’islamisme armé- en passant par la guerre des sables, la chute des valeurs de l’école algérienne, les pénuries organisées des années Chadli, la naissance des organisations des droits de l’homme dans la clandestinité, la bureaucratie, les reniements du combat de la guerre de Libération et d’autres thèmes aussi intéressants les uns que les autres-, aucun sujet n’a échappé à la vigilance et à l’esprit rebelle de Matoub. Il n’y a donc aucun mystère si la jeunesse kabyle, dont le chanteur a accompagné les revendications, le parcours épique et les drames, se reconnaît entièrement dans la personne de Lounès et se sent lourdement orpheline après son assassinat. Signe des temps : cette même jeunesse n’arrive pas encore à faire son travail de deuil et n’arrive pas non plus à dégager les brumes qui assombrissent ses horizons au point où certains de ses éléments se laissent se transformer en harragas, kamikazes, dealers, et autres suicidés ‘’domestiques’’.


 
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