Matoub Lounès. Itinéraire d’un barde... (2ème Partie) - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

Rechercher
Aller au contenu

Menu principal :

Matoub Lounès. Itinéraire d’un barde... (2ème Partie)

Kabylie > Matoub Lounès > 2010
      DIMANCHE 03 OCTOBRE 2010   >>     1994 | 1995 | 1998 | 1999 | 2000 | 2001 | 2003 | 2004 | 2005 | 2006 | 2007 | 2008 | 2009 | 2010 | 2011 | 2012 | 2013


       


Matoub Lounès

ITINERAIRE D’UN BARDE...  ( 2EME PARTIE )


© La Dépêche de Kabylie | Dimanche 03 octobre 2010

Après "l'indépendance" en 1962, la paix semblait s'installer, et la violence chercher un autre compartiment. Cependant, juste une année plus tard, la violence reconquiert la Kabylie. De cette façon, Lounès et sa génération assisteront au conflit qui opposera le régime de Ben Bella, président de "l'Algérie indépendante", aux officiers de la wilaya III à leur tête Hocine Aït Ahmed président du FFS (Front des forces socialistes).

Le conflit a fait plus de 400 morts et des milliers de blessés. Krim Belkacem, un grand homme politique, signataire des accords d'Évian, s'est démarqué de ce conflit. Matoub considérait cet antagonisme comme première déchirure de la Kabylie, mais ce qui le traumatisera le plus est le fait que, 23 ans plus tard - c'est-à-dire en 1985, ces deux personnalités (Hocine Aït Ahmed et Ben Bella), en conflit aigu, se rencontrent dans l'objectif de constituer une alliance contre le régime en place; il qualifia cette initiative d'absurde et aberrante ! En produisant un album pour exprimer son rejet à cette fallacieuse alliance, il a été traité par certains titres de la presse française, de fasciste. Son destin est ainsi tracé. Qui aurait pensé, même pas lui d'ailleurs, qu'il allait devenir une vedette et l'homme de "la légende vivante". Il a commencé à s'intéresser et à apprendre la musique comme beaucoup d'autres chanteurs montagnards de Kabylie. À l'âge de neuf ans, il fabrique lui-même sa première guitare artisanale à l'aide d'un vieux bidon d'huile. Il commence à gratter sur les fils en plastique en jouant l'air populaire le plus connu : « Ah a madame serbi latay ». (Ah madame sers-moi du thé). Lounès n'a jamais appris la musique à l'école : « Je n'ai jamais étudié ni la musique ni l'harmonie. Même lors des galas, je n'ai ni partition, ni pupitre, rien. J'ai toujours travaillé à l'oreille et j'ai acquis cette oreille musicale en écoutant les anciens, en assistant aux veillées funèbres, là où les chants sont absolument superbes, de véritables chœurs liturgiques. Mais on n'y chante pas Dieu, on parle de misère sociale, de vie, de mort. Ce sont des chants de notre patrimoine, que de générations d'hommes et de femmes ont chantés. Là est ma seule culture musicale. À part cela, je reconnais être incapable de lire la moindre note de musique, au point qu'il m'est impossible de distinguer, sur une partition, mes propres compositions. Tout ce que je fais, je le fais à l'oreille. Je prends mon mandole et j'essaie. Je trouve les accords, puis je compose des airs qui deviennent mélodies. À force de faire et de refaire, je les enregistre dans ma mémoire et je les retiens. J'accorde mes instruments à la voix, je n'utilise pas de diapason. Je sais que cela risque de surprendre un certain nombre de musiciens, mais je n'ai jamais utilisé de diapason. Je ne sais pas ce qui est un "la" et j'ignore la différence entre une clé de "sol" et une clé de "fa". Tout cela m'est étranger. Sur scène, je demande aux musiciens de se régler sur ma voix. C'est toujours ainsi que j'ai fonctionné, et toujours ainsi que j'ai enregistré mes disques. Plusieurs fois, je me suis dit qu'il serait temps d'apprendre la musique d'une manière rigoureuse. Puis j'ai estimé que cette "contrainte" risquait finalement de plus m'embarrasser que me faire progresser. Cela pouvait même me bloquer. J'y ai donc renoncé, et je m'en porte très bien. Et même si je n'ai aucune notion de musique, au sens académique du terme, je sais parfaitement quand quelqu'un joue ou chante faux, ou quand mon mandole est désaccordé. C'est, chez moi, une question d'instinct. Même en matière de musique, je suis anticonformiste, rebelle aux carcans des règles et des lois. Et puisque cela fonctionne ainsi, pourquoi se poser des questions ? » C'est en 1972 qu'un miracle se réalisa pour Lounès. Son père rentre au pays après 30 ans d'émigration en France. À son arrivée à la maison, il lui offre un mandole qu'il lui avait acheté à Paris chez Paul Beuscher. C'était le plus beau cadeau qu'il n'avait jamais eu, car il venait de son père. Une année plus tard, au cours d'un jeu de poker il mit la mise sur son mandole qu'il perd dans la partie. L'année suivante, il se débrouille pour s'acheter une guitare puis commence à animer régulièrement des fêtes. Durant l'année 1974, alors qu'il est interne au lycée de Bordj Menaiel, il est renvoyé à plusieurs reprises par le surveillant général pour cause de mauvaise conduite. C'est à cette époque qu'un grave incident lui arriva. Il blesse un jeune garçon à coup de rasoir suite à une bagarre qui s'est déclenchée dans un salon de coiffure. Interpellé par la gendarmerie, il devait être relâché le lendemain. Au tribunal, Lounès a osé demander au procureur une cigarette. Ce dernier abasourdi par un tel comportement décide de le mettre en tôle. Lounès purgea alors un mois en prison. À sa sortie de prison, il fait un stage de mécanique générale à Alger, après avoir réussi à l'examen final, il enchaîne avec six mois de formation en ajustage. En 1975, Lounès Matoub est appelé au service militaire, il rejoint Oran pour passer ses deux années sous les drapeaux. À sa sortie, il est embauché à l'économat du collège d'enseignement moyen d'Aït Douala où son père était cuisinier depuis 1972. Sentant le succès lors des fêtes qu'il anime dans son village, il décide de se consacrer davantage à la chanson en tentant sa chance en France. C'est en 1978 qu'il a débarqué en France. Un soir il anime une soirée dans un café où il gagne 4000 FF, ce qui l'encourage à monter à Paris. C'est là que le rêve commence à devenir réalité. Aussitôt arrivé à Paris, il se produit dans les cafés très fréquentés par la communauté émigrée kabyle. C'est pendant cette période que Jacky Sehaki lui présente le chanteur Idir. Ce dernier l'invite même un jour à chanter en compagnie d'autres chanteurs au palais de la Mutualité lors d'un grand récital intitulé "la nouvelle chanson berbère" organisé par la coopérative Imedyazen en collaboration avec le groupe d'Étude Berbère de l'Université de Vincennes. C’est au cours de ce concert que Matoub fait la connaissance de deux monuments de la chanson kabyle : Slimane Azem et Hnifa, d'ailleurs il a réadapté quelques-unes de leurs chansons. Il manifestait, même dans ses textes, son affliction quant au sort de ces deux figures, l'une condamnée à l'exil et l'autre dont le cadavre fut abandonné après sa mort. Lounès se rappelait bien du jour où Idir l'accompagna dans une maison d'édition pour faire son premier enregistrement. Son premier disque fut un succès. Puis tout s'est enchaîné de façon accélérée.

En treillis militaire... à l’Olympia

En avril 1980, la Kabylie était en plein effervescence, Matoub Lounès se produit à l'Olympia, dans une salle archicomble. Ce concert le contraint à suivre les événements de loin par le biais de la presse, depuis la France. En guise de solidarité avec la population kabyle, il monte sur scène à l'Olympia, la guitare à la main en portant un treillis militaire, une tenue de combat estimant que la Kabylie était entrée en guerre. Ne pouvant rester indifférent aux événements berbères de Kabylie, il tente avec quelques militants kabyles, d'organiser une manifestation devant l'ambassade d'Algérie à Paris. La manifestation fut interdite, Lounès s'est fait embarqué par la police en compagnie de ses camarades en se retrouvant entassé dans des cellules minuscules. Depuis, Lounès Matoub a toujours répondu favorablement lors des célébrations du printemps berbère où il a animé plusieurs galas dans les milieux universitaires, notamment durant la décennie 80-90. A l'avènement du multipartisme, pour Lounès, toujours fidèle à lui-même, la question identitaire demeurait l'objet de son militantisme et essaya, un tant soit peu, d'éviter les clivages partisans. D'autant plus qu'il voyait en le MCB (Mouvement Culturel Berbère) un cadre rassembleur en dépit de toutes les césures. En effet, un certain 25 janvier 1990, date d'une marche historique, il a été désigné pour remettre un rapport à l'APN (Assemblée Populaire Nationale). Lounès déplore les divisions du mouvement : «malheureusement, c'est là où le bât blesse, lorsqu'on voit le mouvement s'effriter, alors que c'est notre force de frappe et de persuasion. Pour ma part, je ne prête pas attention à ce genre de discours. Le MCB est un mouvement qui draine énormément de foules donc sujet à des exploitations ». Matoub qui contestait le régime sous le règne de Boumédiène, garda de similaires positions pour celui de Chadli qui maintenait son indifférence à la calamité succédant le 20 avril 1980. Il lui fait grief également, à lui et son gouvernement, d'être à l'origine de ce qui s'est passé le 5 octobre 1988.

 
Retourner au contenu | Retourner au menu