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Libération n'est pas liberté

      MERCREDI 14 JUIN 2006  >>     2005 | 2006


       


Chronique


LIBERATION N'EST PAS LIBERTE



© Liberté | Mercredi 14 juin 2006
Mustapha HAMMOUCHE


Benchicou sort de prison. libéré, mais pas libre. Pas plus libre qu'il ne l'était à El-Harrach. Même hors de prison, on n'est libre qu'en démocratie. Il aura, comme promis, "payé". Deux ans fermes, à la lettres. Et comme il a payé, il est aujourd'hui un peu plus libre que nous.

C’est sa victoire, pas la nôtre. En tout cas, on ne devrait pas être nombreux à revendiquer d’avoir pris part à son épreuve. Les autosatisfactions collectives sont souvent injustifiées. Et injustes en ce qu’elles servent de couverture de toutes les lâchetés avant d’être le parapluie de toutes les impostures. C’est “un seul héros, le peuple” qui est à la base de notre tragédie politique. Pendant son emprisonnement, nous avons préféré voter la loi portant amnistie des terroristes plutôt que de nous battre pour la liberté de nous battre ; nous en attendons la paix. Pourtant, quoi de plus pusillanime que de préférer la paix à la liberté ? C’est vrai que la liberté, même illusoire, oblige à l’engagement et que la paix, même fictive, légitime le renoncement. Le répit attendu des égorgeurs a le prix de la soumission aux normes du puritanisme schizophrène. Et nous nous plaignons déjà, avant de nous y soumettre, des excès de l’intégrisme devenu officiel.


Célébrer la sortie de Benchicou nous donnera l’illusion d’y avoir contribué, alors qu’ils étaient si peu à avoir essayé de la hâter. Les islamistes sont en train de gagner leur guerre. Mais partout, tout se passe comme si les revendications illégitimes étaient plus faciles à contenter que les causes citoyennes. Les relogés de la cité d’urgence de Zemmouri ont eu du chef de daïra qu’il renonce à ses intentions urbanistiques normatives et que des piliers d’attente soient prévus sur les terrasses des maisons dont ils ont bénéficié pour pouvoir s’adonner à l’ “auto-extension” anarchique. Les vendeurs à la sauvette de Sétif ont obtenu de continuer leur commerce dans les rues de la ville. Les supporters de clubs ont conquis le droit de défiler où ils veulent, quand ils veulent, comme ils veulent. Il n’y a que les partis politiques qui n’arrivent pas à avoir le droit d’activer, les syndicats autonomes qui n’arrivent pas à arracher le droit de grève et les journalistes qui n’arrivent pas à obtenir la dépénalisation du délit de presse. L’État recule devant les déviations les plus insoutenables et assaille les libertés les plus fondamentales.

Si nous devons nous réjouir du retour de Benchicou, il n’est pas sûr qu’il se réjouira du constat qu’il aura à faire : son emprisonnement n’a pas servi à une plus grande émancipation de la presse. Loin s’en faut. Il faut dire, à notre décharge, que la répression de l’information et de l’opinion n’aura jamais été aussi vigoureuse que durant ces deux ou trois dernières années. Que nous fûmes moins nombreux à dénoncer ses procès que nous ne le serons probablement à fêter sa libération illustre la part de notre démission dans la régression nationale. Et “parce que nous n’avons pas été assez nombreux à crier dans le désert”, comme disait Brecht, l’arbitraire est toujours possible.


 
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