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Chroniques de Mohamed Benchicou. Les colères concomitantes

      MERCREDI 19 NOVEMBRE 2003  >>     2003 | 2004


[...] Mohamed Benchicou est jeté en prison, non pas pour l’histoire à dormir debout des « bons de caisse », mais pour sa hardiesse de journaliste imbu de valeurs de sa profession. Chroniqueur de talent, mais aussi directeur d’un journal qui faisait toucher du doigt l’information, et voilà ! Puis, avec son livre « Bouteflika : une imposture algérienne », Benchicou était allé encore trop loin dans sa tentation du diable. Qui mieux que lui a osé tenir tête à un Bouteflika omnipotent, ainsi qu’à ses laquais, dans un pays où on prend à présent les ombres pour des réalités ? [...] De même qu'il aurait été stupide prétendre enfermer les idées, de même il est absurde de justifier l'injustifiable. La parole est liberté. Comme on dit, on chasse le naturel, et il revient au galop. [...] Le monde change constamment au gré du souffle des vents de liberté. Et plus personne ne pourra faire infléchir ce formidable élan de conscience universel à l'épanouissement, à l'émancipation... Tous autant que nous sommes, et aujourd'hui plus que jamais, nous devons maintenir vivace la flamme de ces hommes libres qui ont su dire qu'une autre Algérie est possible. Celle des libertés, des droits humains et de la démocratie. N'en déplaise aux bien-pensants, aux guardiens du Temple qui semblent d'un autre âge. Mohamed Benchicou ressortira grandi de cette injustice dont il est victime. Et il nous aura donné une leçon magistrale de liberté de dire. Donc pas seulement d'informer, mais d'opiner aussi...

Mohamed ZIANE-KHODJA, juin 2004


       


LES COLERES CONCOMITANTES



© Le Matin | Mercredi 19 novembre 2003
Mohamed BENCHICOU


Puisque quatre années de subornation par le sourire n'ont pu séduire, alors il faudra bien s'en remettre au bâton. L'urne par le gourdin. Par la prison, par l'abus et par le chantage. Charmer par la trique, convaincre par la matraque et dissuader par le fouet. S'étant beaucoup comparé à Napoléon dont il se réjouissait déjà de partager la petite taille, Bouteflika s'en inspire aujourd'hui de l'art de braver la disgrâce. Qu'importe si pour tout Talleyrand il n'a qu'un Yazid Zerhouni, il exige de tenter son Waterloo. Vaincre contre son temps, vaincre contre sa société au risque de perdre contre soi-même.

Bouteflika livre sa dernière bataille, et les cadavres se comptent déjà qui jonchent le sol : le droit, la justice, le Parlement, la télévision d'Etat Morts pour le destin d'un homme. Pourquoi s'indigner qu'un magistrat décide d'un contrôle judiciaire sur la base d'un dossier vide quand dix de ses homologues viennent d'être limogés pour délit de courage ? Le Matin contrarie le roi ? Alors il convient de ne pas provoquer l'ire royale en restituant son passeport à son directeur.

Ne nous méprenons pas : le pays est totalement subordonné à la stratégie électorale du Président-candidat. Les journaux harcelés, dont Le Matin, ne sont pas inquiétés pour leur liberté de ton réelle ou supposée, mais parce que la schizophrénie présidentielle les a érigés en pièces du dispositif électoral adverse dont il importe de se débarrasser au plus vite. Acte de psychopathe ? Sans doute. Mais acte de candidat affolé surtout. Prêt à arracher par la terreur et la division ce que son bilan défaillant et son impopularité lui interdisent : un second mandat. L'ambition maladive de Bouteflika va d'autant plus provoquer des affrontements internes dans le système que le Président-candidat, conscient de son déficit de crédibilité, ne cherche à entrer dans la compétition qu'avec la garantie d'en sortir vainqueur. C'est-à-dire par l'adoubement en tant que « candidat officiel » ou par la fraude.

Dans les conditions actuelles du fonctionnement du sérail, il n'existe qu'un moyen d'être promu « candidat officiel » : être soutenu, simultanément et solidairement, par l'Armée et le FLN. Ne disposant ni de l'appui des militaires ni de celui de l'ex-parti unique, Bouteflika a tenté de s'emparer du FLN pour mettre les généraux en demeure de le soutenir. En créant le comité de redressement du FLN, l'ambition de Bouteflika n'était pas de se doter d'un FLN bis qui ferait pièce à Benflis, et qui le plébisciterait pour la présidentielle. Il aurait cruellement failli à sa réputation d'empereur. Sa seule et véritable aspiration est de « transvaser » le FLN de Benflis dans celui qu'il aura fabriqué afin de n'en faire qu'un, le seul, l'unique, le grand FLN : celui qui proposerait la candidature de Boutefika ! C'est pourquoi les « dissidents » sont étonnés d'entendre le pauvre Belkhadem insister sur un « congrès de la réconciliation », dont lui-même éprouve des difficultés à en justifier la tenue. Pourquoi diable s'entêter à casser Ali Benflis pour ensuite lui suggérer d'organiser un congrès commun ? Mais c'est que, messieurs, le comité de « redressement » n'existe pas, n'a pas d'identité ni d'avenir. Sa stratégie, c'est la stratégie électorale de Bouteflika : vampiriser tout le FLN puis disparaître comme la crevette qui aura permis de capturer le gros poisson.

Il est jusqu'au pourtant très avisé Abderazak Bouhara, devenu initiateur d'une « troisième voie », mais en fait complice du clan présidentiel, pour tenter à son tour de « vendre » le subterfuge. « Il nous faut organiser un congrès rassembleur pour sauver le parti », soutient-il chez nos confrères d'El Watan. Mais oui, mais oui. La messe semble dite : Bouteflika n'a plus le temps pour devenir le « candidat officiel ». L'Armée reste têtue et Benflis s'en est inspiré.

Reste alors, pour le Président-candidat, la fraude et la terreur. Yazid Zerhouni sans képi ni uniforme s'apprête à truquer les élections au profit de Bouteflika si ce dernier, en dépit du bon sens, s'entête à vouloir son Waterloo. Une équipe de civils s'apprête à reprendre pour son compte les trafics électoraux qui ont fait la légende des pouvoirs militaires. Les trafics électoraux, mais aussi les tests bien pratiques pour légitimer le gourdin. Nos rancurs nous aveuglent et nous incitent à des colères concomitantes : si tu t'emportes contre Bouteflika, n'oublie pas de le faire aussi contre le général Lamari. Ça donne plus d'allure à la position intellectuelle. Au risque de ne pas répondre aux canons de la frivolité à la mode nous dirons ceci : ce n'est plus l'Armée qui refuse la levée de l'état d'urgence, c'est Abdelaziz Bouteflika qui s'y oppose. Pour rester au pouvoir, le Président-candidat a non seulement besoin de frauder, mais aussi de museler la société, d'empêcher qu'elle ne manifeste ses colères dans la rue ou qu'elle en fasse étalage ailleurs que chez soi. Il y a douze ans, l'état d'urgence était l'ultime décision pour préserver la République. Voilà qu'il devient la première mesure pour sauver la monarchie.

Car enfin, Monsieur le Président, quand vous affirmez, le 13 novembre dernier, à l'Echo d'Oran que « l'état d'urgence sera levé dès que les circonstances le permettront », de quelles circonstances parlez-vous ? De la paix ? Vous annoncez vous-même, dans la même interview, qu'elle est revenue. Relisez-vous donc : « Aujourd'hui, aucune menace ne pèse sur les l'Etat républicain et les institutions. Le terrorisme est quasiment vaincu. La concorde civile a tenu ses promesses. » Ce n'est pas la moindre des maladresses du chef de l'Etat que de décourager les bonnes volontés à son endroit : même quand on veut bien le croire, il a le don de nous en dissuader par son incomparable génie à se prendre les pieds dans le tapis. Il ne nous reste plus qu'à réaliser la gravité de la situation.


 
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