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Les 20 ans du Printemps berbère

      JEUDI 20 AVRIL 2000   >>     2006 | 2014


       


LES 20 ANS DU PRINTEMPS BERBERE



© Politis
| Jeudi 20 avril 2000
Arezki METREF, journaliste et écrivain algérien


La revendication berbère portée par deux partis frères et ennemis, le FFS et le RCD, s'est élargie à la question démocratique. Une longue et tragique histoire, qui n'est pas finie.

La politique d'arabisation ravivée par Liamine Zeroual en 1998 a échoué sans pour autant que le berbère soit reconnu comme langue nationale, comme c'est le voeu des Berbères d'Algérie et de France, ces derniers constituant près de 70 % de l'immigration algérienne. Comme pour ceux d'Algérie, pour les Berbères de France le 20 avril 1980 marque le début d'un processus qui est loin d'avoir abouti. Il vise la reconnaissance des droits démocratiques à travers les droits à l'affirmation de la langue. La question identitaire reste entière, et n'est pas près d'être résolue. Dans un discours prononcé récemment à Tizi-Ouzou, Abdelaziz Bouteflika a affirmé, comme tous ses prédécesseurs, ne pas reconnaître le berbère. Retour à la case départ. Tout commence par une banale conférence. Le comité des étudiants de la cité universitaire de Oued-Aissi, à Tizi-Ouzou, demande à l'écrivain et anthropologue Mouloud Mammeri (1917-1989) de prononcer une conférence sur la poésie kabyle ancienne. Un barrage de police l'intercepte. Il est conduit dans le bureau de Djiar, le secrétaire général de la Wilaya (préfecture), qui lui signifie l'interdiction, sous prétexte que la conférence risque de causer des « troubles à l'ordre public ». Les étudiants de l'université Hasnoua de Tizi-Ouzou sont atterrés. Le pouvoir défié « C'est un acte d'ostracisme », conclut l'assemblée générale réunie pour décider d'une riposte. Une manifestation de protestation est improvisée. Quelque cinq cents étudiants clament leur indignation. Les habitants de la ville, d'abord curieux, parfois amusés, s'y joignent bientôt. Les manifestations se poursuivent les jours d'après, devenant de plus en plus nombreuses, massives et surtout plus organisées. Les slogans se radicalisent. On entend et on lit sur les banderoles : « Culture berbère, culture populaire », « Halte à la répression culturelle », « Nous sommes berbères de la tête aux pieds ». Les autorités ne cherchent pas à dialoguer. Les forces antiémeutes, venues en renfort, étrennent le matériel acheté en Allemagne ou acquis chez les CRS et les gendarmes mobiles français : véhicules blindés et grillagés surmontés de canons à eau, casques et visières de Plexiglas, boucliers plastiques transparents, matra-ques, chiens policiers. Les compagnies nationales de sécurité (CNS), héritage de Boumédiene, mort dix-neuf mois plus tôt, éprouvent leur efficacité. C'est la première fois - mais pas la dernière - dans l'histoire de l'Algérie indépendante que la rue défie le pouvoir. Tizi-Ouzou, « territoire libéré » ? Les manifestants occupent la rue, les étudiants et les enseignants le campus, le corps médical et paramédical l'hôpital, les travailleurs de la Sonelec (fabrication de matériel électrique, 1 300 travailleurs) s'organisent en une structure que le correspondant de l'AFP baptise « soviet ». Le pouvoir d'Alger n'existe plus que par les forces de police et par l'armée, sur les dents. Le 7 avril, les animateurs du mouvement transportent la revendication à Alger même. Un cortège doit atteindre la Présidence de la République, à El-Mouradia, où le successeur de Boumédiene, Chadli Bendjedid, fait le mort. Mais le cortège est brutalement arrêté. Plusieurs blessés, des dizaines d'arrestations. « Agents de l'étranger » Le 16 avril, la ville est paralysée par une grève générale. L'appel rédigé par Said Sadi, le futur président du RCD, ne stigmatise pas seulement la répression culturelle, mais la dictature. Il ne revendique pas seulement les droits à l'affirmation de la langue mais, plus largement, les droits démocratiques. Il ne dénonce pas seulement l'ostracisme mais la corruption du régime. Dans la nuit du 19 au 20 avril, les forces de police et l'armée investissent avec brutalité la cité universitaire, l'hôpital, le siège des entreprises en grève. Les « meneurs », dénoncés dans la presse officielle comme « agents de l'étranger », sont mis entre les mains de la Sécurité militaire. Des dizaines de blessés, voire des morts, jonchent, au matin, la cour de l'hôpital. Vingt-quatre animateurs de la grève sont déférés devant la Cour de sûreté de l'Etat, une juridiction d'exception. En 1963, Ahmed Ben Bella, le premier Président de l'Algérie indépendante, donnait le ton en s'écriant : « Nous sommes Arabes, nous sommes Arabes, nous sommes Arabes. » La première Constitution algérienne en 1963 ne reconnaît qu'une langue nationale, l'arabe. La Kabylie en première ligne La Charte d'Alger, de 1963 aussi, adoptée par le FLN, exclut, elle aussi, le berbère. La Charte nationale et la Constitution de 1976, qui donnaient la légalité qui manquait au régime de Boumédiene acquis par un coup d'Etat en 1965, évoquaient certes l'histoire berbère mais en l'enfermant dans une sorte de musée mental. La Constitution de 1989 n'apporte aucune avancée. Le pouvoir nationaliste, nourri aux sources arabo-islamiques, nie la berbérité de l'Algérie. Il continue à le faire, ne dérogeant pas en cela à l'idéologie du mouvement national algérien. L'Etoile nord-africaine, créée en 1924 dans la proximité du parti communiste français, comptait des travailleurs kabyles parmi ses fondateurs. Ce sont ces mêmes travailleurs kabyles qui forment le gros des troupes de Messali Hadj lorsqu'il fondera le Parti du peuple algérien (PPA). Dès 1945, le PPA connaît sa première crise idéologique. Des cadres de cette organisation se démarquent de la ligne de Messali Hadj et opposent à son « Algérie arabo-musulmane » une « Algérie algérienne » dans laquelle la berbérité serait reconnue. Exclus sous l'accusation de « berbèro-matérialistes », ils tentent sans succès de créer en 1948 un « comité d'opposition ». Nombreux en France, les travailleurs kabyles se frottent très tôt à l'action syndicale, puis à la prédication du parti communiste. De retour en Kabylie, ils poursuivent un combat qu'ils ont appris à mener dans les organisations syndicales puis dans les partis nationalistes. Cet héritage politique explique pourquoi la Kabylie s'est portée à l'avant-garde de la revendication pour la reconnaissance de la langue berbère. Berbères et Kabyles L'assimilation de la berbérité à la seule Kabylie est sans doute dûe au fait que cette dernière s'est distinguée par la vigueur de sa contestation. D'autres populations du territoire algérien et au-delà ont conservé la langue berbère, parfois comme langue unique : les Touaregs dans le Hoggar et le Tassili, au Mali, Niger, Burkina Faso et en Libye ; les Chaouias dans les Aurès ; les Mozabites dans le Mzab ; les Ichanouiynanes dans le Chenoua. Plus de 70 % de la population marocaine est non seulement berbère, ce qui est le cas de tous les habitants d'Afrique du Nord, mais berbérophone. Des poches berbères subsistent en Egypte (les oasis de Siwa et de Kargueh) et aux îles Canaries. « Au troisième millénaire, la Berbérie s'étendait du Nil, même de la mer Rouge, à l'Atlantique, jusqu'aux îles Canaries, et de la Méditerranée aux confins camerounais », rappelait Abdelakader Rahmani (1). L'alphabet berbère est vieux de trois mille ans, plus vieux que l'arabe qui n'apparaît qu'en 512 aprèsJ.-C., le latin au VIIIe siècle avantJ.-C., le français au Xe siècle après J.-C. La berbérité n'est pas un particularisme folklorique, mais tout à la fois un socle historique et une réalité d'aujourd'hui. Saint Augustin (354-430) est né berbère, de même qu'Apulée (125-170) de Madaure, dont l'Ane d'or est considéré comme l'ancêtre du roman. La Kahéna, cette reine juive des Aurès qui s'est opposée par les armes à l'invasion des armées musulmanes au VIIe siècle, était berbère comme Tarik Ibn Zyad qui a conduit, lui, les armées berbères sous le pavillon de l'islam à la conquête de l'Espagne, et qui donnera son nom au détroit de Calpe devenu Gabel Tarik, Gibraltar. Ibn Khaldoun, le père de la sociologie, était aussi berbère que Zinedine Zidane, le meneur de jeu de l'équipe de France, ou que les Fatimides qui fondèrent Le Caire. Si les Berbères ont pris conscience de leur identité au point d'avoir tenté en 1997 de créer un Congrès mondial Amazigh, c'est que le Printemps berbère de 1980 a porté ses fruits. Mouloud Mammeri écrivait, dans les années 60 déjà, que « la question démocratique au Maghreb ne sera résolue qu'avec la question berbère ».



(1) Le Monde, 25 avril 1980

 
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