Le Regard de Mohamed Benchicou. Le prix de la supercherie - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Le Regard de Mohamed Benchicou. Le prix de la supercherie

      LUNDI 18 SEPTEMBRE 2006   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


LE PRIX DE LA SUPERCHERIE



© Le Soir d’Algérie | Lundi 18 septembre 2006
Mohamed BENCHICOU


Nous voilà désormais affranchis : le président Bouteflika est officiellement candidat au prix Nobel de la paix pour 2006. Un comité très sérieux, dénommé “Comité national de préparation de la candidature au prix Nobel du président de la République” et dont seuls les esprits chagrins pourraient douter de l'indépendance et de la spontanéité, en a fait la demande le 22 juin dernier auprès de la commission du Parlement norvégien (les six autres prix Nobel étant sélectionnés par l'Institution académique suédoise).

Ce comité qui se charge bénévolement de parrainer la candidature du chef de l'Etat serait né d'une idée souveraine d'un organisme jusque-là très discret, l'Union nationale des inventeurs et de la société innovante (Unisi) et qui, à la faveur d'une si généreuse initiative, sort d'un ingrat anonymat. Ses membres, à la vocation strictement altruiste, et qui, lit-on dans le Jour d'Algérie, “sillonnent sans relâche le pays pour collecter les signatures de soutien requises pour défendre les chances de nomination du président”, ne désespèrent pas de graver le nom de Bouteflika, “père de la réconciliation nationale”, aux côtés de personnalités aussi illustres que Martin Luther King, Mikhael Gorbatchev, Mère Térésa, Desmond Tutu, Yasser Arafat ou Nelson Mandela. L'Unisi n'a d'ailleurs pas hésité à frapper les esprits en décidant d'une initiative aussi grossière que téméraire : l'octroi au président Bouteflika de la qualité d'innovateur pour avoir été l'initiateur de la réconciliation nationale ! “Nous avons longuement discuté, après quoi on s'est dit “pourquoi pas ?” révèle, sans rire, le porte-parole de ce singulier organisme qui, ne craignant ni le ridicule ni les foudres des dieux de la science, va jusqu'à soutenir que “la notion de “droits d'auteur de la réconciliation nationale” a été l'idée appendice et qui dit droits d'auteur, dit produit de création ou d'innovation.” Pour ce savant émérite, “M. Bouteflika n'a pas seulement innové, il a révolutionné le monde politique avec le concept de paix et de la réconciliation qui a mis fin à une tragédie nationale”. Le propos, ici, n'est pas de s'attarder sur l'aspect loufoque de la procédure ni d'épiloguer sur les chances très aléatoires de voir une si prestigieuse distinction exigeant du postulant autant d'avoir lutté pour la paix que pour les droits de l'homme ou la liberté, échouer entre les mains d'un homme qui a quand même incarcéré 7 journalistes en deux ans et condamné 23 autres à la prison ferme. Tirons plutôt de cet admirable entêtement à applaudir la réconciliation en dépit de ses retentissants échecs, cette providentielle conclusion : si le pouvoir algérien persiste, au mépris de la réalité et de l'intérêt national, à s'enfoncer dans l'impasse de la “réconciliation nationale”, c'est parce que, entre autres, dès le départ, la charte pour la paix a été liée au prestige personnel du président Bouteflika et qu'il est difficile d'en divorcer aujourd'hui sans sérieusement compromettre la postérité d'un homme très ombrageux quant à sa réputation et qu'on dit très souffrant. Conforté par ses affinités pro-islamistes, le chef de l'Etat a cédé à l'illusion que la “réconciliation nationale”, en rétablissant la paix dans le pays, serait immanquablement considérée par l'opinion comme une œuvre majeure de paix dans le monde, une avancée là où d'autres ont échoué, susceptible donc de lui valoir les plus hautes reconnaissances internationales. Qu'il ait été encouragé, par les uns et les autres, à épouser pareille chimère, ne fait aucun doute : Bouteflika a succombé avec d'autant plus de facilité à cette flatterie fatale qu'elle allait dans le sens de ses convictions et que son approche superfétatoire de la question islamiste, sa suffisance et son matériel idéologique approximatif l'empêchaient de voir que la mouvance terroriste algérienne n'était qu'un maillon d'une chaîne islamiste internationale et complexe et qu'il convenait de traiter non pas avec nos “égarés algériens” mais plutôt avec leurs chefs d'Al-Qaïda, Ayman Al-Zawahiri ou Ben Laden. La dernière mission d'attaquer la France, confiée par Al- Zawahiri au GSPC de Abou Mossaab Abdelouadoud dont il a avoué le ralliement naturel, réveille nos dirigeants de leur candeur calculée et les renvoie aux dures réalités du terrorisme islamiste. Nous avons dilapidé dix années de résistance sans espoir aucun de connaître le répit. Il faut tout refaire. Un tel dérapage aux conséquences incalculables ne se serait, bien entendu, jamais produit sans l'exercice autocratique du pouvoir depuis 1999 et sans la démission ou la collaboration des forces politiques d'opposition et des élites. La véritable inquiétude est cependant ailleurs : jusqu'où ira le pouvoir algérien, pour donner raison à la folie et obtenir les dividendes de l'orgueil, dans l'obséquiosité politique à l'endroit des islamistes ? Bouteflika a offert la direction du gouvernement à l'islamiste Belkhadem ; Rabah Kébir, l'un des chefs du FIS, est autorisé à rentrer au pays après le délai fixé pourtant fort péremptoirement par la charte ; les programmes scolaires sont adaptés aux inquisitions islamistes et il est jusqu'à Yazid Zerhouni pour exprimer, au moyen d'émouvants galimatias et de pathétiques lapalissades, l'embarras sans nom du pouvoir. Toute cette procession de capitulations n'a cependant rien donné, et elle ne peut rien donner. Un an après le référendum que le subtil Ahmed Ouyahia nous présentait comme le prélude à une fête nationale, les attentats ne baissent ni en nombre ni en sauvagerie et à peine un terroriste sur six a daigné se rendre aux autorités. Les intégristes, conscients qu'ils tiennent le pouvoir par le flanc de la vanité, exigent de nos gouvernants des postures intolérables qui plongent le pays dans une incertitude plus noire que celle des années 90. A moins d'un sursaut national urgent, l'Algérie se dirige vers une soumission aux islamistes d'une ampleur insoupçonnable il y a à peine cinq ans. Et le plus inquiétant est que le cercle présidentiel, piégé par la tournure des évènements mais obsédé par l'idée de ne pas accabler le souverain, se laisse griser par le vent du mensonge et de l'hypocrisie, osant présenter un pays où les soldats sautent encore sur des bombes comme un pays pacifié dont le chef est éligible à la renommée mondiale ! S'il faut, en effet, un certain courage pour recevoir de soi-même l'aveu de ses propres fautes, il en faut sans doute davantage pour faire de la reddition laborieuse de deux cents terroristes une performance politique méritant le prix Nobel de la paix ! Alfred Nobel, précisément parce qu'il a inventé la poudre, n'aurait pas souhaité récompenser des dirigeants qui s'en accommodent de l'usage criminel. Mais en attendant que nos gouvernants se réconcilient avec la perspicacité de leur époque, il nous faudra crever toutes les bulles du mensonge et signifier aux cardinaux de la démagogie qu'il y a une fin pour tout, même pour les supercheries.


 
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