Chroniques de Mohamed Benchicou. Le diviseur - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Chroniques de Mohamed Benchicou. Le diviseur

      MERCREDI 05 NOVEMBRE 2003  >>     2003 | 2004


[...] Mohamed Benchicou est jeté en prison, non pas pour l’histoire à dormir debout des « bons de caisse », mais pour sa hardiesse de journaliste imbu de valeurs de sa profession. Chroniqueur de talent, mais aussi directeur d’un journal qui faisait toucher du doigt l’information, et voilà ! Puis, avec son livre « Bouteflika : une imposture algérienne », Benchicou était allé encore trop loin dans sa tentation du diable. Qui mieux que lui a osé tenir tête à un Bouteflika omnipotent, ainsi qu’à ses laquais, dans un pays où on prend à présent les ombres pour des réalités ? [...] De même qu'il aurait été stupide prétendre enfermer les idées, de même il est absurde de justifier l'injustifiable. La parole est liberté. Comme on dit, on chasse le naturel, et il revient au galop. [...] Le monde change constamment au gré du souffle des vents de liberté. Et plus personne ne pourra faire infléchir ce formidable élan de conscience universel à l'épanouissement, à l'émancipation... Tous autant que nous sommes, et aujourd'hui plus que jamais, nous devons maintenir vivace la flamme de ces hommes libres qui ont su dire qu'une autre Algérie est possible. Celle des libertés, des droits humains et de la démocratie. N'en déplaise aux bien-pensants, aux guardiens du Temple qui semblent d'un autre âge. Mohamed Benchicou ressortira grandi de cette injustice dont il est victime. Et il nous aura donné une leçon magistrale de liberté de dire. Donc pas seulement d'informer, mais d'opiner aussi...

Mohamed ZIANE-KHODJA, juin 2004


       


LE DIVISEUR



© Le Matin | Mercredi 05 novembre 2003
Mohamed BENCHICOU


Après 55 mois de règne, la performance du « Président rassembleur » est saisissante : le pays est coupé d'une de ses régions entrée en dissidence ; le FLN, parti majoritaire, est scindé en deux courants ; les parlementaires d'un même parti sont divisés en deux tendances opposées ; le RCD qui a eu la maladresse de s'y frotter en est ressorti découpé en trois quartiers ; les magistrats viennent d'être séparés en deux fractions rivales ; le corps des walis est fractionné entre « dociles » et « indociles » ; les aârouch, même les aârouch, à l'appel du renard, éclatent à leur tour en trois fractions Il ne reste, pour parfaire l'uvre du boucher, qu'à dépecer l'Armée et isoler ainsi l'os Lamari des supposés tendres généraux favorables à un second mandat. Et tant pis si, aux frontières, se fait déjà entendre le bruit des bottes marocaines. La carrière politique et la bonne réputation du Président Bouteflika ne doivent pas souffrir qu'on les conteste à l'aune d'une guerre.

Une nation est en train de se décomposer pour le plaisir d'un personnage mégalomaniaque. La veulerie, la cupidité assurent le silence. Etes-vous tous lâches ? Non ? Alors quoi ? Mais regardez : des hyènes partout sont lâchées qui, de proche en proche, en arrivent à vous souffler dans l'oreille « Laissez tomber votre famille » en vous tendant la cuvette où vous pourrez vous laver les mains. Le procédé ne s'invente pas. La lâcheté non plus. J'emprunte d'ailleurs cette phrase indignée à Françoise Giroud qui l'infligeait, voilà un demi-siècle, à propos de la solitude de Mitterrand face à l'affaire de l'Observatoire. Etes-vous tous lâches ? Non ? Mais, alors, c'est bien votre pays, notre pays, qui est en train d'abdiquer entre les mains d'un homme le droit qu'il a acquis dans le sang de vivre en république et non en monarchie. Le sang, Dieu ! Le sang, diable ! A-t-il séché si vite pour que cette nation n'ait, si jeune, si tôt, si seule, que le choix de se coucher pour attendre ? Oh, bien sûr, sans doute ne sont-ce que banales ripostes d'un homme qui prétend n'être pas fait pour l'insuccès. Sauf que cet homme n'est pas le commun des quidams dont on comprendrait que l'intrigue soit pour lui un moyen comme un autre de s'accommoder de la vie. Cet homme-là est le chef de l'Etat et le luxe du quidam lui est interdit. Il utilisait déjà les moyens de l'Etat érigés, sur un simple réflexe bonapartiste, en moyens personnels. Voilà qu'il utilise désormais la discorde assassine, voilà qu'il sème la haine pour mieux contrôler un pays occupé à se déchirer. Et qui se déchire, se déchire

Dans cette grave dérive autocratique, il y a, on n'en disconvient pas, la part non négligeable de la théorie du psychopathe. Tout a été dit sur la passion de Bouteflika pour le complot. Ceux qui le connaissent bien assurent qu'il n'est pas un dictateur classique capable d'imposer son pouvoir par sa propre autorité. Le Président algérien ferait partie de ces dirigeants inaptes à construire leur autorité sur l'équilibre des forces. Et qui, pour rester au pouvoir, divisent, fractionnent, séparent. Bouteflika, pour notre malheur, se prêterait à la besogne avec d'autant plus de ferveur qu'il serait un mégalo peureux, un mégalo lucide, conscient du danger qui le guette, pas un mégalo ordinaire qui, comme chacun le sait, est censé avoir rompu avec la réalité. Il plane mais reste très attentif à ce qui peut lui arriver. Alors, quand il se sent menacé, il ne joue plus. Il sort ses griffes. Et griffe à la façon des mégalos : il est tour à tour intrigant, séducteur, charmeur, souvent corrupteur, racoleur quand il le faut, caressant les soutiens, atomisant les hostiles. Nous y sommes. Un pays entier livré aux caprices d'un Narcisse traqué qui apparaît, cinq ans après, pour ce qu'il est vraiment : un personnage sans projet. Soit. Mais après les magistrats, les aârouch, le FLN, à qui le tour ? Narcisse n'a pas dit son dernier mot. La prochaine cible serait l'institution militaire que cela n'étonnerait personne. On dit le Président très intéressé par « recruter » des officiers de l'ANP comme autrefois Massu recrutait des harkis. Diviser l'Armée reste la seule ligne rouge à franchir pour l'homme qui se nourrit de la félonie des autres. Cinq mois, c'est assez pour mener jusqu'au bout une entreprise démoniaque qui ouvrirait à son auteur les portes de l'enfer. Et le pays avec.

Le poids des mots


Concluons, comme toujours, avec la presse et les quolibets qui s'y rattachent. En accusant les journaux indépendants de ne pas travailler pour la patrie, le Président de la République prend l'initiative d'une surenchère qui n'est pas tout à fait à son avantage. Avant les journalistes, avant les émeutiers, Bouteflika a été lui-même taxé, par ses pairs, de traître à sa patrie, d'être un ministre à la solde de la France. « L'homme à travers lequel se profilait cette sadatisation de l'Algérie, c'était Abdelaziz Bouteflika », a écrit Belaïd Abdesselam dans Le hasard et l'histoire, un livre que notre chef d'Etat gagnerait à relire comme Narcisse se regarderait dans un miroir. « En particulier, poursuit Belaïd Abdesselam, il fit beaucoup pour gagner les grâces de l'Elysée. () Boumediène l'interpella en ces termes : « Enfin, es-tu le ministre des Affaires étrangères de Giscard ou le mien ? Lors du retour de Boumediène de Moscou, quelques jours avant d'entrer dans le coma qui devait se terminer par sa mort, Bouteflika s'arrangea pour faire survoler le territoire français par l'avion qui le ramenait d'URSS en Algérie. Boumediène avait effectué plusieurs voyages en URSS ; jamais il n'avait survolé, pour cela, le territoire français, ni prescrit d'adopter un itinéraire qui l'aurait conduit à traverser l'espace aérien de la France. Mais, à l'instant où il s'apprêtait à accompagner Boumediène dans un voyage qu'il avait, sans doute, beaucoup de raisons de considérer comme le dernier que celui-ci aurait à effectuer, Bouteflika ressentait, sans doute, le besoin de donner à l'Elysée, et sous la signature de Boumediène, des gages sur des bonnes dispositions dans le futur. Aussi, dès la mort de Boumediène, beaucoup de ceux qui s'inquiétaient des menaces qui pesaient sur la continuité de la politique menée sous son égide, et dont j'étais du nombre, s'étaient mobilisés pour barrer la route de la succession à Bouteflika, en qui ils voyaient véritablement l'incarnation de l'anti-Boumediène ». Bouteflika, en 1978, déjà Et dire qu'il n'y avait pas encore de presse libre !


 
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