Chroniques de Mohamed Benchicou. Le diable est toujours seul - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Chroniques de Mohamed Benchicou. Le diable est toujours seul

      MERCREDI 02 JUILLET 2003  >>     2003 | 2004


[...] Mohamed Benchicou est jeté en prison, non pas pour l’histoire à dormir debout des « bons de caisse », mais pour sa hardiesse de journaliste imbu de valeurs de sa profession. Chroniqueur de talent, mais aussi directeur d’un journal qui faisait toucher du doigt l’information, et voilà ! Puis, avec son livre « Bouteflika : une imposture algérienne », Benchicou était allé encore trop loin dans sa tentation du diable. Qui mieux que lui a osé tenir tête à un Bouteflika omnipotent, ainsi qu’à ses laquais, dans un pays où on prend à présent les ombres pour des réalités ? [...] De même qu'il aurait été stupide prétendre enfermer les idées, de même il est absurde de justifier l'injustifiable. La parole est liberté. Comme on dit, on chasse le naturel, et il revient au galop. [...] Le monde change constamment au gré du souffle des vents de liberté. Et plus personne ne pourra faire infléchir ce formidable élan de conscience universel à l'épanouissement, à l'émancipation... Tous autant que nous sommes, et aujourd'hui plus que jamais, nous devons maintenir vivace la flamme de ces hommes libres qui ont su dire qu'une autre Algérie est possible. Celle des libertés, des droits humains et de la démocratie. N'en déplaise aux bien-pensants, aux guardiens du Temple qui semblent d'un autre âge. Mohamed Benchicou ressortira grandi de cette injustice dont il est victime. Et il nous aura donné une leçon magistrale de liberté de dire. Donc pas seulement d'informer, mais d'opiner aussi...

Mohamed ZIANE-KHODJA, juin 2004


       


LE DIABLE EST TOUJOURS SEUL



© Le Matin | Mercredi 02 juillet 2003
Mohamed BENCHICOU


Le plus dur c'est l'amnésie des autres. Le coeur débordait déjà de l'indéfinissable chagrin d'avoir tellement survécu à son propre deuil qu'on survit au spectacle des bourreaux sortant libres de prison. Voilà que les mères dépossédées de leur enfant par les tueurs islamistes se voient reprocher d'avoir gardé le souvenir d'une guerre que chacun veut oublier. La libération d'Abassi Madani et Ali Benhadj est une blessure à une mémoire encombrante mais elles, familles décimées par le couteau islamiste, bravant leur solitude, emportées par une soif de justice que seule entretient la douleur, s'indignent que leur République succombe à la faiblesse de relâcher des tueurs. Leurs tueurs. Elles dénoncent avec autorité, l'autorité que donne le fait d'avoir été torturés, endeuillés, meurtris. Faut-il pour autant s'abandonner unanimement à la colère de voir les deux criminels libres, combattre aveuglément le principe même de leur élargissement alors que, depuis douze ans, on le savait inéluctable ?

Pareil épisode a toujours généré des polémiques improductives, et les juristes ont parfois raison de nous mettre en garde contre nos furieuses passions. Elles cachent bien souvent les vrais débats et nous exposent à déconsidérer la justice à l'heure où nos causes en ont tellement besoin. Abassi et Benhadj libres ? Soit. N'offrons pas l'argument à nos adversaires de conclure que le verdict du juge ne nous sied que lorsqu'il sert de piédestal à nos intérêts. Les intégristes, dans leur infinie hypocrisie, se sont toujours servis de nos impulsivités pour racheter leurs âmes. C'est dans ces moments que le Diable, selon Jacques Vergès qui eut à le défendre souvent, « se met à souffrir d'une solitude insupportable qui le place du côté de l'humanité ». D'où la sage formule de Miloud Brahimi qui, à propos des deux chefs de l'ex-FIS, rappelle que « ce qui sépare les démocrates de ceux qui ne le sont pas, c'est leur volonté à faire appliquer la loi même lorsque celle-ci est favorable à leurs adversaires ». Soit. Le propos, c'est entendu, n'est donc pas de savoir si l'Armée a commis un impardonnable péché en relâchant les deux dirigeants intégristes à l'expiration de leur peine. Faut-il pour autant s'abandonner à une bienveillante béatitude devant les perfidies de toutes sortes qui se nouent autour de l'événement ? Maîtriser sa colère dispense-t-il, dans ces terribles moments, de s'impliquer, aux côtés des familles victimes du terrorisme, dans un combat urgent qui se profile à la faveur de cet élargissement et dont l'enjeu n'est rien moins que le projet national ?

L'heure est à retourner le droit contre les chefs de l'ex-FIS pour les juger de nouveau, à la hauteur de leurs crimes ; l'heure est à débusquer les lâchetés morales qui s'obstinent à vouloir offrir aux deux ex-détenus un rôle sur la scène politique alors que leur mouvement de sédition est vaincu ; l'heure est à dénoncer ce révisionnisme rampant, ce révisionnisme bien algérien qui disculpe Benhadj de son passé, des génocides qu'il a commandités, de sa doctrine et de ses appels au meurtre. Car si l'on déduira avec Me Brahimi qu'il serait suicidaire pour les démocrates de « se situer sur un terrain de non-droit », il le serait tout autant, pour nous tous, de nous en tenir au stérile statut de « démocrate observateur » ravi que le droit suive son cours. Le droit, c'est connu, ne s'use que si l'on ne s'en sert pas. Combien de criminels ont été, longtemps, bien longtemps après leurs forfaits, rattrapés par leur passé ? Pour des crimes commis en 1942, le tortionnaire nazi Klaus Barbie, le « boucher de Lyon », a été confondu en 1972, extradé de Bolivie vers la France en 1983, jugé en 1987 et condamné à dix ans de prison où il mourra d'ailleurs en 1991. « Le temps efface beaucoup de choses mais pas tout », avait alors dit le Président Pompidou. Paul Touvier en fit les frais : le collaborateur nazi qui avait fusillé des Français en 1944 n'a été inquiété qu'en 1973, lorsque des résistants portèrent plainte pour complicité de crime contre l'humanité, et condamné en 1992 à la réclusion criminelle à perpétuité. Même chose pour Papon, coupable de rafles en 1942 et de mortelle répression sur les Algériens en 1961 et qui fut débusqué par Le Canard enchaîné en 1981 pour être jugé et condamné en 1999. Le droit s'arroge toujours un droit d'inventaire dans le passé des criminels. Ali Benhadj et Abassi Madani doivent-ils échapper à la règle fois par le fait de notre apathie ? Faut-il être juif, victime de la Shoah, pour pouvoir accuser son bourreau de crime contre l'humanité ?

Nos juristes dévoués à la cause anti-intégriste ont un devoir d'encadrement de ces familles endeuillées par les terroristes islamistes et dont les commanditaires, Benhadj et Abassi, sont au moins aussi coupables que Papon pour la rafle du Vél'd'Hiv, que Touvier pour la fusillade de Rillieux-La-Pape ou que Klaus Barbie pour les déportés d'Auschwitz. La présidente de l'association Djazaïrouna a mille raison de brandir le recours aux juridictions internationales si la justice algérienne venait à persister dans son angélisme : il est temps que les crimes des islamistes soient traités comme des crimes contre l'humanité. Au travail, maître ! Quant aux outrages de mémoires, uvres souterraines de révisionnistes enfouis dans une littérature de la compromission, il faut bien en faire notre affaire ! Passe que des éditorialistes, sublimés par le qamis de Benhadj, le désignent sous le sobriquet, qu'ils pensent flatteur, de Savonarole : ils oublient que le prédicateur italien, adversaire des arts et des lettres, a fini excommunié puis abandonné par le peuple avant de mourir pendu puis brûlé. Mais comment accepter que fleurissent des éloges indécents sur le passé, récent et trempé de sang, du FIS à la faveur de cette libération transformée en triomphe d'une cause islamiste ? Je sais que les hommes ne s'accommodent pas longtemps de la culpabilité et qu'ils réincarneraient volontiers le bourreau pour se regarder trembler. De là à faire l'apologie de la contrevérité historique, pour reprendre J. Daniel, il y a un pas de trop, un pas sur les tombes, une profanation épouvantable de la mémoire. Alors oui, Benhadj et Abassi doivent se taire à jamais parce que c'est là le sort des vaincus : cette terre qu'ils n'ont pu brûler refleurira sans eux. Ils y couleront des jours honteux, incapables d'en comprendre la grandeur, bloqués qu'ils sont dans leurs bassesses passées, traqués par le souvenir de la mort qu'ils ont ordonnée, attendant leur nouveau jugement. C'est ce que m'inspire leur libération.


 
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