Chroniques de Mohamed Benchicou. Le dernier verre - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Chroniques de Mohamed Benchicou. Le dernier verre

      MERCREDI 12 NOVEMBRE 2003  >>     2003 | 2004


[...] Mohamed Benchicou est jeté en prison, non pas pour l’histoire à dormir debout des « bons de caisse », mais pour sa hardiesse de journaliste imbu de valeurs de sa profession. Chroniqueur de talent, mais aussi directeur d’un journal qui faisait toucher du doigt l’information, et voilà ! Puis, avec son livre « Bouteflika : une imposture algérienne », Benchicou était allé encore trop loin dans sa tentation du diable. Qui mieux que lui a osé tenir tête à un Bouteflika omnipotent, ainsi qu’à ses laquais, dans un pays où on prend à présent les ombres pour des réalités ? [...] De même qu'il aurait été stupide prétendre enfermer les idées, de même il est absurde de justifier l'injustifiable. La parole est liberté. Comme on dit, on chasse le naturel, et il revient au galop. [...] Le monde change constamment au gré du souffle des vents de liberté. Et plus personne ne pourra faire infléchir ce formidable élan de conscience universel à l'épanouissement, à l'émancipation... Tous autant que nous sommes, et aujourd'hui plus que jamais, nous devons maintenir vivace la flamme de ces hommes libres qui ont su dire qu'une autre Algérie est possible. Celle des libertés, des droits humains et de la démocratie. N'en déplaise aux bien-pensants, aux guardiens du Temple qui semblent d'un autre âge. Mohamed Benchicou ressortira grandi de cette injustice dont il est victime. Et il nous aura donné une leçon magistrale de liberté de dire. Donc pas seulement d'informer, mais d'opiner aussi...

Mohamed ZIANE-KHODJA, juin 2004


       


LE DERNIER VERRE



© Le Matin | Mercredi 12 novembre 2003
Mohamed BENCHICOU


En attendant qu'elle nous donne à manger, l'OMC va peut-être nous laisser boire. Qu'ils étaient ravis, l'autre soir, que l'Organisation mondiale du commerce existât au moment précis où un illuminé du parti de Djaballah réussissait à faire interdire l'importation d'alcool ! « C'est une décision grave prise à l'encontre des engagements internationaux de l'Algérie et aux règlements de l'OMC qui se trouve ainsi fondée à refuser l'adhésion de l'Algérie », avertit le ministre Benachenhou tout heureux de s'indigner en technocrate respectueux des opinions d'autrui. Ah, renchérit l'expert, il y a pire : « Interdire l'importation d'alcool est une violation de l'accord d'association que l'Algérie a signé avec l'Union européenne à Valence » ! Et dire que l'autre irresponsable ignore à quoi s'expose son pays par la faute de son fantasque amendement ! On l'aura compris : si l'Algérie ne s'était pas mis en tête d'adhérer à l'Union européenne et à l'Organisation mondiale du commerce, l'amendement du député intégriste n'aurait suscité aucune opposition. Après tout nous sommes bien en terre musulmane dont on se féliciterait presque que l'un des fils use de ses prérogatives de parlementaire pour inciter ses compatriotes à la sobriété. Mais, voyez-vous, cher Djaballah, sur cette terre musulmane là il n'est pas toujours facile de concilier les lois de la charia avec celles de l'OMC et, croyez-nous cheikh, nous en sommes désolés autant que vous. Quelle hypocrisie !

Mais combien nous faut-il donc de militaires tués au combat pour que nous ayons enfin la virilité de dire à ce député barbu que sa mouvance n'a plus aucune condition à poser à la République ? L'interdiction d'importer de l'alcool n'est qu'accessoirement contraire aux règlements du commerce international : elle est d'abord contraire aux libertés de l'Algérien. Comment dans une telle atmosphère de bigoterie qui nous voit abdiquer nos convictions modernistes devant des mollahs en veston prétendre à l'abrogation du code de la famille ? Il est vrai que priver la femme de ses droits n'est pas motif à indignation : cette inquisition-là n'est pas interdite par les règlements de l'OMC. Fort heureusement pour nos élites embarrassées, on peut encore entrer dans l'Europe en traînant sa femme par le collier.

Un Pouvoir qui se réfugie derrière de providentiels articles de l'accord d'association avec l'Europe pour dénicher l'argument opposable aux intégristes, ce Pouvoir-là est inapte à conduire la société vers la modernité. J'entends déjà les paroles lénifiantes de ceux qui, l'air entendu, vont entreprendre de rassurer les uns sans froisser les autres : « L'amendement ne passera pas ! » Mais messieurs, il ne s'agit pas d'alcool mais d'avenir. Du whisky il y en aura toujours. Depuis Will Rogers, on sait que « la prohibition vaut mieux que pas d'alcool du tout ». L'humoriste américain avait motif à tourner en dérision une interdiction qui s'avéra grotesque dans un contexte démocratique comme celui de l'Amérique. Nous ne devrions pas autant avoir le cur à rire : il n'y a rien en Algérie qui empêche cet amendement d'El Islah d'être la première pierre tombale d'une sépulture de nos libertés. Toutes les percées intégristes dans le monde arabe ¬p; dont dernièrement au Maroc - ont débuté par la prohibition de l'alcool et la « moralisation » des murs, c'est-à-dire les deux piliers de l'éthique de Tartuffe : qui ne se féliciterait d'un monde enfin débarrassé de ses alcooliques et de ses prostituées ? Sauf que l'on commence toujours par interdire de boire pour finir par boire le calice jusqu'à la lie.

Il nous faut abandonner nos béates illusions et s'apprêter à défendre le droit acquis dans la douleur de vivre dans notre siècle. Cette affaire d'alcool prohibé nous dessoûle sur quelques désagréables vérités. Et d'abord celle-là : Djaballah n'a rien à craindre d'un Pouvoir qui confie la réélection du Président à un islamiste téléguidé par Téhéran. Bouteflika a préparé le terrain aux maîtres chanteurs. Ensuite le FLN. Qu'il soit de Benflis ou des opportunistes d'Oujda, ce FLN tout heureux d'approuver un amendement d'un autre âge, est-il lui-même amendable ? Il nous faut substituer un vrai débat à nos béates illusions. L'ex-parti unique n'a pas encore tiré de la récente expérience les leçons qui l'inclineraient à devenir un pôle du changement démocratique. Tôt ou tard, les éléments les plus éclairés de cette formation, Ali Benflis y compris, auront à poser la question de l'alternative républicaine au FLN d'aujourd'hui, chape idéologique héritée de Messaâdia. Pour changer, le FLN devra sans doute disparaître. Et renaître libre d'écouter la nouvelle société sans en rendre compte aux anciens parrains. Pendant ce temps, Abassi Madani, qui ne devait pas parler, posait hier soir sur El Jazira ses conditions pour mettre fin au terrorisme. Il dit les avoir transmises aux gouvernants. Décidément, les islamistes ont de l'aplomb !


 
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