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Le chant du luth

Kabylie > Matoub Lounès > 1998
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Editorial par Michel Muller

LE CHANT DU LUTH


© l’Humanité | Vendredi 26 juin 1998
Michel MULLER


Lounès Matoub voulait que l’Algérie vive. Son chant sonnait l’espoir pour nous tous, quelles que soient notre langue ou notre culture. Le Maquisard de la chanson a été assassiné.

Hier, sur la route menant de Tizi Ouzou à sa chère montagne kabyle, Lounès Matoub est tombé sous les balles de terroristes islamistes. Quelques heures plus tôt, dix-sept habitants d’une petite localité située à des centaines de kilomètres de Tizi Ouzou ont été égorgés par des assassins se réclamant de la même terreur. L’intégrisme hait l’innocence, celle du poète, comme celle de ces villageois. Quel que soit le dieu qu’il ose invoquer, le fanatique hait tout simplement la vie.

L’intégrisme hait la parole. Lounès Matoub était le verbe. Son chant était universel. Il chantait son peuple, c’est-à-dire nous tous, quelles que soient notre langue, notre culture. Son luth sonnait l’espoir pour celles et ceux que l’obscurantisme le plus barbare veut détruire : ces femmes algériennes tuées dans un cimetière il y a trois jours par un cercueil piégé, mais aussi Ä même si elles ne l’auront jamais entendu Ä ces femmes afghanes enterrées vives. Lounès ne voulait pas laisser mourir l’Algérie. Il criait haut et fort, quelques jours seulement après les nuits et les jours qu’il avait vécus dans un bagne du GIA, qu’il chanterait afin que la liberté, la vie triomphe dans son pays.

"Nous savons qui tue. Nous les connaissons car nous vivons ici." Nordin Aït Hamouda, député du Rassemblement pour la démocratie et la culture, désigne les tueurs sans détours : le GIA. Osera-t-on, une fois de plus, poser l’odieuse question, celle qui contient déjà sa réponse tout aussi méprisable ? Osera-t-on, encore, salir ces dizaines de milliers de morts égorgés, éventrés, déchiquetés par les intégristes dont les porte-parole ou prête-nom ont micros ouverts en France, en Grande-Bretagne et ailleurs en Europe ? Combien de victimes faudra-t-il encore pour que, enfin, la solidarité du peuple de France Ä qui n’a pas attendu pour agir Ä ne soit plus recouverte par l’opprobre de ceux qui cherchent à la détourner de son chemin ? Quand viendra enfin le jour où une coopération de grande envergure sera édifiée entre la France et l’Algérie ?.

Le deuil de Lounès frappe des deux côtés de la Méditerranée. Je veux dire ici notre partage de la souffrance avec les Algériens, ceux qui vivent à nos côtés, dans nos villes, nos cités, nos villages ; ceux qui, au-delà de la mer qui nous sépare, crient leur colère et leur douleur. Puisse la force de leur voix se faire entendre pour que, enfin, l’intégrisme soit mis hors d’état de nuire. Lounès Matoub n’est pas mort : sa voix demeure comme celle de tant d’autres tombés dans le combat de la parole contre la balle et le couteau : cheb Aziz, cheb Hasni, enfants du raï, le musicien Rachid, la chanteuse Lila Amara et son époux Bachir, le dramaturge Abdelkader Aloula, et celui qui fut leur exemple, l’écrivain et journaliste Tahar Djaout.

Quelques jours avant sa mort, Tahar Djaout avait dit : "Si tu parles, tu meurs ; si tu te tais, tu meurs. Alors parle et meurs." Lounès a repris le fil de la parole inachevée : "Je veux parler et ne pas mourir, avait-il dit, je veux vivre."

 
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