Le Regard de Mohamed Benchicou. Le bunker virtuel de Bouteflika - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Le Regard de Mohamed Benchicou. Le bunker virtuel de Bouteflika

      JEUDI 05 OCTOBRE 2006   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


LE BUNKER VIRTUEL DE BOUTEFLIKA



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 05 octobre 2006
Mohamed BENCHICOU


Nos dirigeants sont de grands enfants. Ils adorent les contes fantasques dont ils sont les héros et détestent, cela va de soi, la réalité beaucoup moins douce qui leur rappelle les devoirs pas faits, les obligations pas toujours honorées ou pire, les échecs qu'on a voulu cacher mais que finit toujours par dévoiler ce maudit carnet de notes.

Alors, plutôt que de s'épuiser à compter ses incorrigibles défaillances, à mesurer ses modestes dimensions de cancre à l'échelle d'une planète trop rapide pour lui, plutôt que de se réveiller à l'océanique fossé qui le sépare de sa propre société, le pouvoir algérien a opté pour le plus mauvais choix, celui de prolonger le rêve. N'est-ce pas, après tout, une vieille recette éprouvée avec bonheur par tant de monarchies dans l'histoire et même, vous rétorquera-t-on, par de brillants esprits, comme Guy de Maupassant dont on sait qu'il a dit, parlant de l'Orient justement, que "la réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me permettait d'attendre" ? Et qui souhaiterait le suicide à nos gouvernants ? La meilleure façon de prolonger le rêve, même pour des dirigeants politiques, consiste, on l'a deviné, à se fabriquer un univers virtuel. Un monde enfin parfait, peuplé exclusivement de laudateurs, où personne ne vous juge, où l'échec est aboli, où vous ne comptabilisez que les succès et où l'on s'entend, la nuit, rougir de fierté. C'est ce monde irréel mais rassurant qu'a entrepris de s'offrir le pouvoir de Bouteflika. Tout s'y conquiert comme par enchantement, tout y devient victoire, même le plus fou fantasme politique. Dans ce bunker virtuel, le prix Nobel de la paix 2006 se met à la portée d'un homme dont le seul palmarès en la matière est d'avoir emprisonné sept journalistes et libéré cinq mille terroristes; l'islamisme armé, sommé de revenir à la raison avant le 28 août, acquiesce spontanément et déserte les maquis ; l'économie algérienne est tellement relancée qu'on en vient à refuser des visas aux investisseurs étrangers; le pacte social, sorti tout droit du génie de son concepteur, a radicalement mis fin au mécontentement syndical et l'Algérie devient ainsi le premier pays à avoir abrogé la grève de manière pacifique. Qui dit mieux ? N'essayez surtout pas de porter la contradiction à cette société chimérique, ni encore moins de la raisonner. Le bunker virtuel a ses codes d'accès, connu des seuls initiés et des gorilles vigilants empêchent toute fâcheuse information vraie venue de la réalité de contaminer l'atmosphère fictive qui y règne ou, pire, de se propager au sein de la population. C'est au brio de ces vigiles censeurs que le bunker doit d'avoir terrassé, la semaine dernière, deux nouvelles particulièrement déplaisantes pour la tranquillité mystique du souverain. La première, venue du Forum économique de Davos, c'est-à-dire d'une communauté très fiable, situe l'Algérie à la 76e place dans le classement mondial 2006 de la compétitivité de 125 pays, loin derrière le Maroc, la Tunisie, l'Egypte, l'Afrique du Sud, Bahrein, Quatar ou le Koweït. De quoi faire écrouler toute la légende du plan de relance économique ! La seconde information, tout aussi désagréable, est perfidement envoyée par une vénérable institution, la Banque mondiale en l'occurrence. Dans son rapport 2006 sur le climat des affaires dans le monde, la Banque place l'Algérie à la 169e place, c'est-à-dire derrière tout le monde ! Après sept ans et demi d'intenses consultations au plus haut niveau, le pouvoir de Bouteflika a finalement réalisé la tâche complexe de faire régresser le pays. Mais le bunker comme l'opinion publique ne sauront rien de ce regrettable carnet de notes. Le rideau sanitaire, animé par de compétents médias censeurs, les a préservés de cette double attaque virale. Car le bunker a ses propres journaux publics ou privés équipés de rédacteurs et d'ordinateurs, ses chaînes de télévision et de radio et même son agence de presse moderne, une noria médiatique imposante qui informe chaque jour le bon peuple, et le plus sérieusement du monde, des derniers délires à la mode au bunker. Ce travail ingrat, dont on ne souligne jamais assez la contribution à la mythologie algérienne contemporaine, fait appel aux plus récents procédés technologiques et se traduit, aussi grotesque que cela puisse paraître, par de vrais journaux télévisés, d'authentiques dépêches d'agence correctement siglées et de véritables éditoriaux que les auteurs, ajoutant au côté loufoque de la situation, semblent avoir rédigés avec une insoupçonnable gravité. Rapporter des hallucinations du palais n'a, cela dit, rien d'une sinécure. L'élucubration, à défaut d'être crédible, doit au moins paraître vraisemblable, avoir l'allure du "mensonge le plus détestable" qu'André Gide définit comme étant "celui qui se rapproche le plus de la vérité". Et qu'importe si l'opinion réplique par une moue entendue ou qu'elle réponde, dans cette bataille des faux semblants, par un autre mensonge, le "mensonge fructueux" dont Sacha Guitry dit qu'il "consiste à faire croire à quelqu'un qui vous ment qu'on le croit". Mais pour des raisons liées à une lucidité malvenue de la population, la confrérie des propagandistes n'arrive pas toujours à faire passer les vessies du bunker pour d'heureuses lanternes et s'expose, ce faisant, aux redoutables remontrances du maître. La dernière d'entre elles date de deux jours. Elle est tombée sur la tête de la confrérie bienveillante sous la forme d'une directive adressée à tous les directeurs des médias publics par Abdelaziz Bouteflika, et dans laquelle le président, de très mauvaise humeur, somme ses dociles subordonnés de se secouer et d'en finir avec "leurs méthodes et leur organisation de travail obsolètes et contre-productives." Les temps sont décidément durs pour tout le monde ! Nos amis vont devoir inventer des bonnes nouvelles dans ce climat morose. Fions-nous à leur instinct de survie : ils trouveront la formule. L'autre inconvénient avec le monde virtuel c'est qu'il fait chavirer les cerveaux les plus faibles. Ces âmes vulnérables, pour avoir approché de trop près la chimère et y avoir investi quelque secret espoir de promotion, se persuadent, mordicus, de son existence réelle et deviennent sujets à d'inquiétantes divagations. L'un de ces fragiles esprits s'appelle Mohamed Tchoulak. Il est haut responsable à la Centrale syndicale UGTA, proche du bunker, et se revendique lieutenant de Abdelmadjid Sidi-Saïd, ce qui fait de lui un de ces habiles syndicalistes lâchés par ses apôtres mais judicieusement accrochés à la barbichette du messie. Réagissant à l'annonce de la prochaine grève des P et T prévue pour le 14 octobre, M. Tchoulak s'en indigne avec sincérité et rappelle, sans rire, que "personne n'a le droit de faire la grève après la signature du pacte social". Succomber à ce point à la virtualité est une performance émouvante mais dommageable pour les neurones. Voilà ce que coûte de n'avoir jamais manipulé une Nintendo !


 
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