Le Regard de Mohamed Benchicou. L'opposition féconde - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Le Regard de Mohamed Benchicou. L'opposition féconde

      JEUDI 21 SEPTEMBRE 2006   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


L'OPPOSITION FECONDE



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 21 septembre 2006
Mohamed BENCHICOU


De Papon à Bousquet, tous les grands collaborateurs du régime hitlérien ont eu cette réplique dérisoire et désespérée pour atténuer les effets tragiques de leur complicité : “Oui nous avons bien livré des juifs aux nazis, mais on ne savait pas qu’ils étaient destinés aux fours crématoires.” Depuis, un débat byzantin s’est installé autour de la notion de gravité dans la connivence et dont semble habilement s’inspirer notre ami Amara Benyounès, le plus bouteflikiste des démocrates algériens, chaud partisan de la réconciliation nationale et accessoirement président de l’UDR. L’ancien lieutenant de Saïd Sadi plaidait sa propre cause le week-end dernier avec des accents touchants : “Nous avons certes soutenu la charte mais pas pour que la défaite militaire du terrorisme se transforme en victoire politique de l’islamisme et pas pour que le délai soit prolongé”.

Sur la foi d’une si candide déclaration, on peut donc conclure à l’avantage de M. Benyounès et de tous les comparses occasionnels de la réconciliation nationale qu’ils “ne savaient pas”. Ils “ne savaient pas” qu’ils avaient accompagné une marche vers l’abdication de la république, ils “ne savaient pas que les islamistes allaient revenir en force grâce à la charte, ils “ne savaient pas que Rabah Kebir allait rentrer au pays après les délais pour exiger publiquement la création d’un nouveau FIS et que le président Bouteflika, selon le propre aveu du chef islamiste, lui a déjà donné son feu vert. Ils “ne savaient pas” que le référendum du 29 septembre 2005, auquel ils ont applaudi, s’intégrait dans un plan global, machiavélique, qui leur échappait, qu’il était l’acte légal par lequel allait s’opérer la capitulation, la date de la renaissance de l’islamisme politique après quinze années de résistance, de larmes et de douleurs. “Ils ne savaient pas.” Ils n’ont fait qu’aider au transport des explosifs, ils ignoraient le sinistre usage qui en allait être fait et ils n’ont pas appuyé sur le détonateur. Faut-il alors quand même considérer qu’ils portent une grosse part de responsabilité dans le prochain retour du FIS qui devrait, selon toute vraisemblance, intervenir avant les législatives de 2007 ? Hélas oui. Ils ont failli, en tant que démocrates, dans la conduite morale de la politique, c’està- dire dans ce qui nous différencie des opportunistes et des islamistes : l’attachement à des principes républicains inoxydables. Parmi eux, le refus absolu d’apporter caution, d’acquiescer, sous quelque forme que ce soit, au projet islamoconservateur du président Bouteflika. Ces amis ont approuvé, un peu par cupidité politique et beaucoup par candeur, un plan mortel sur lequel ils n’avaient aucune prise. Ils ont brouillé la lisibilité politique de l’événement et créé l’illusion qu’un programme vichyste, capitulard, a bénéficié d’une large adhésion républicaine, en somme celle des vrais résistants à l’intégrisme. Et les voilà qui s’ébahissent des ravages qui s’accumulent sous leurs yeux et dont ils exonèrent volontiers leur propre responsabilité. “Qui lui a permis de rentrer ?”, s’interroge, à propos de Rabah Kebir, un quotidien proche du cercle présidentiel et qui ne tarissait pas d’éloges sur la réconciliation nationale pendant la campagne référendaire. Mais c’est vous, cher confrère, qui lui avez permis de rentrer ! Vous moins que d’autres, certes, mais vous entre autres ! Deux ans et demi après la réélection de Bouteflika, chacun mesure, en en payant le prix fort, ce qu’il en coûte aux hommes qui se revendiquent des idées républicaines, de se tromper de porte. Le projet de Bouteflika n’est pas le nôtre. Car enfin, comment aurait-il pu l’être tout en appartenant, en même temps, à Aboudjerra Soltani ? Le dessein démocratique a besoin de souffle et de foi solide et désintéressée. Il faut en finir avec le mythe de l’opposition féconde, c’est-à-dire cette espèce d’activité politique qui fait mine de reposer sur des idées fondatrices de la liberté et de la république, mais qui poursuit, en réalité, l’objectif beaucoup moins noble de conquérir de petites parcelles de pouvoir, même mineures, par le troc classique : ma petite nuisance contre ton strapontin. L’opposition féconde naît généralement de l’angoisse de “vieillir stérilement dans l’opposition” qui gagne subitement certains démocrates à l’âge de la ménopause politique et qui se réveillent brutalement à la perspicacité du fauteuil. Ce mythe, vieux comme le monde, a autant ses adeptes que ses théories toutes faites. L’une d’elles, très à la mode, et énoncée par des démocrates dont on ne peut pourtant douter ni du parcours ni du combat soutiendrait qu’il serait l’heure d’aider le président Bouteflika “à sortir du tête-à-tête avec les islamistes”. C’est-à-dire de justifier une convergence avec Bouteflika par des arguments tactiques d’apparence implacables, mais à la fois illusoires et, surtout, dévastateurs. Il n’a donc pas suffi de sept années et demie de démarche politique complètement inféodée aux islamistes et aux clans rentiers du pouvoir pour se convaincre qu’un démocrate ne peut partager aucun dessein politique avec le chef de l’Etat ! Il surgit, comme ça, dans le cerveau de nos amis, d’étranges formules syllogistiques qui prétendent s’appuyer sur une connaissance fine et réactualisée des “contradictions” au sein du régime et qui redessinent, à l’avenant, le nouveau catalogue du système en place, avec ses “bons” et ses “méchants”, ses “modernistes” et ses “conservateurs”. Et c’est ainsi que, par la grâce de cet inventaire des initiés, Ahmed Ouyahia a été sacré chef de file des républicains éradicateurs et que Yazid Zerhouni, sous la plume d’un éditorialiste pourtant averti, promu tête pensante du groupe anti-islamiste ! On voit d’ici à quel usage, lors de la prochaine fête foraine électorale, vont servir de tels accoutrements : nous allons être invités à choisir “notre camp” pour faire “barrage” aux islamistes. C’est de la sorte que se recyclent les systèmes, que s’entretiennent les chimères, que s’exerce l’opposition féconde et que se préparent les prochaines déceptions. Vous avez aimé Benflis et son “FLN rénové”, vous adorerez Ouyahia et ses golden boys de la politique ! Combien nous faudra-t-il de déconvenues et de déceptions pour qu’enfin on cesse de confier à des challengers enfantés par le système la mission de réaliser nos rêves démocratiques ? Reprenons-donc notre autonomie de pensée sans nous soucier de la météorologie du sérail. C’est le plus sûr moyen, pour un démocrate, de ne pas sortir sans son parapluie et d’économiser ses remords. La voie la plus efficace, même pour un républicain ambitieux, de survivre aux orages. Car à ce jeu, on est vite disqualifié. Les convictions qu’on abandonne ne sont jamais perdues pour tout le monde. Elles grandissent sans nous, et souvent contre nous, parce qu’elles sont irriguées par la dure réalité que vivent les masses et par leurs espoirs. Demandez à ceux qui ont testé l’opposition féconde ce qu’il en coûte de renoncer à son idée matricielle : elle a été reprise, au vol, par la société qui, elle, n’a pas changé d’avis et qui lui a redonné une seconde vie, vous en enlevant, pour toujours, la paternité. Cela donne, généralement, des scores de 1,5 % aux élections.


 
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