Le Regard de Mohamed Benchicou. L'éloge du strapontin - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Le Regard de Mohamed Benchicou. L'éloge du strapontin

      JEUDI 22 FEVRIER 2007   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


L'ELOGE DU STRAPONTIN



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 22 février 2007
Mohamed BENCHICOU


Il est enfin là, regardons bien, ce très grand moment de lucidité politique où de brillants esprits contestataires vont irrésistiblement se prêter, sous nos yeux, à la comédie du pouvoir. Ah que les coulisses tremblent sous leur impatience ! Nous les imaginons, fébriles, se préparer à l'éloge du strapontin, cette magnifique mélodie qui annonce, comme le muguet, le joli mois de mai.

Mai, mois de Marie, de l'iris, du géranium et des élections législatives. S'enivrer d'une fleur pour sa belle, sous le chant des hirondelles ; s'enivrer d'un siège pour soi-même, sous les mensonges des députés du FLN. C'est que, rétorquera-t-on, mai autorise tous les nombrilismes : c'est aussi le mois de la narcisse. Et pas n'importe laquelle : la narcisse du poète, cadeau de nos montagnes et dont notre ami Saïd Zyad aimait à décrire ses corolles d'un blanc pur et sa collerette jaune ornée de rouge. Oui, comment résister à la narcisse du poète et bouder les législatives de Yazid Zerhouni ? Toute la question est là. Car il est bien là l'appel de la muse : “Puisque mai tout en fleurs dans les prés nous réclame / Viens ! ne te lasse pas de mêler à ton âme / La campagne, les bois, les ombrages charmants.” Qu'importe si Victor Hugo parlait de la campagne landaise, en mai toutes les campagnes se ressemblent, et puisque mai nous réclame, chacun est libre de mêler son âme à la campagne qu'il veut, fût-elle électorale. Alors de Louisa Hanoune à Aït-Ahmed, en passant par Saïd Sadi, on se réjouira que la déraison soit le grand privilège du mois de mai. Et qu'à défaut d'épousailles définitives avec le régime de Bouteflika, on y a quand même droit au concubinage politique. En cela, il faut le souligner, nos postulants obéissent, à leur corps défendant, à une superstition encore vivace : “Il ne faut pas se marier en mai, la femme serait stérile.” Bien des opposants ambitieux ont payé, n'est-ce pas, de leur réputation ce manquement impardonnable à la sagesse des anciens. Leur union n'a enfanté d'aucun bonheur et, pire, on peut passer, en un tour de main, de la posture d'une Algérienne debout à celle d'une assistante prostrée. C'est pour cela, raconte-t-on, que la narcisse de Kabylie ne résiste jamais aux premiers vents. Depuis, nos subtils opposants, tirant la morale de l'histoire, ont fini, momentanément je suppose, par s'inspirer des Romains qui évitaient de se marier en mai car, pensaient- ils, c'était le mois des esprits malins. Après tout, qui veut aujourd'hui de ces épousailles avec un pouvoir mafieux, célébré sous la bénédiction de vrais parrains et de faux dévots, où l'on apporte en dot son honneur et ses années de prison ? Et tout cela sous le regard du public ! Trop cher, trop risqué. Alors va pour le simple concubinage avec le régime, le temps d'une législature. On apportera toujours en dot son honneur et ses années de prison, mais on gardera le privilège de l'union libre. Chacun trouvera son compte : le pouvoir gagne une respectabilité et l'opposant une photo de famille. En plus de l'écharpe du député, bien entendu. Tout cela, convenons-en, vaut bien qu'on fasse l'éloge du strapontin. Car enfin, n'y a-t-il pas de la magie dans ce tabouret placé au milieu de trois cents députés opportunistes, dans cet escabeau qui donne sur la gloire et sur le pot de confiture ? On y monte, et nous voilà grandis, prêts à terroriser les moulins à vent et, assure- t-on, même à dire son mot ! Il y en a même qui découvrent les charmes de la limousine. L'éloge du strapontin se décline, selon l'humeur et la saison, en plusieurs mélodies. La plus célèbre, rappelons-nous, porte un titre indémodable : “Accompagner les réformes”. Elle fut notamment interprétée, magistralement du reste, par le RCD dans ses heures d'œcuménisme politique, entre 2000 et 2001, quand il fallait trouver des vertus à Bouteflika. La plus cocasse a servi, en octobre 2002, à justifier la participation grotesque du FFS aux communales boycottées par tout le monde : “Renouer la Kabylie avec la vraie politique”. Pour les législatives de mai 2007, les grands chansonniers n'ont pas encore dévoilé leurs nouveaux tubes mais, dans certains radio-crochets, de jeunes prétendants à la gloire de l'escabeau, parmi lesquels de braves amis du MDS et même, dit-on, des arouch, ont fredonné une rengaine fort amusante : “Briser le tête-à-tête entre Bouteflika et les islamistes”. C'est par ces possibilités infinies de légitimer le concubinage politique que l'éloge du strapontin est indispensable à la comédie du pouvoir. Il lui donne les figurants providentiels qui valident son hégémonie. Les députés de l'opposition sont exhibés comme les preuves vivantes d'une “vraie démocratie parlementaire”. Le reste, c'est-à- dire tous les autres attributs du vrai théâtre, la comédie du pouvoir les avait déjà : les metteurs en scène, les comédiens et même les souffleurs, ceux qui, rappelez-vous, nous avaient chuchoté à l'oreille la défaite de Bouteflika en 2004 et dont les portables ne répondaient plus dès le 9 avril. C'est tellement parfait qu'avec le temps, c'est même le théâtre qui en est venu à copier le pouvoir. Voilà pourquoi, et nos postulants au strapontin devraient le savoir, la rue algérienne se gausse déjà des prochaines parodies électorales : elle se croit au théâtre. C'est le théâtre qui, toujours, depuis Electre et Sophocle, s'inspire de la comédie du pouvoir pour créer ses plus belles tragédies. Ou ses satires les plus caustiques. Cela a donné Phèdre chez Racine et Boualem Zid El Guedam chez Slimane Benaïssa. Et s'ils revoyaient, avant les législatives, cette pièce bien de chez nous où les poissons votent avec les hommes pour remplir les urnes ? Oui, voilà pourquoi la rue algérienne se gausse déjà des prochaines parodies électorales : elle a appris à en rire avec Abdelkader Alloula et Kateb Yacine, génies algériens qui redonnaient une seconde vie à la façon qu'avait Bertolt Brecht de pourfendre les impostures. Et que préconisait, avec dérision, le dramaturge allemand ? “Puisque le peuple vote contre le gouvernement, alors il faut dissoudre le peuple.” Alors réservez vos places. Le spectacle, avec ses figurants et ses acteurs principaux, a déjà commencé. Où ? Dans la salle des fêtes de l’hôtel El Djazaïr. C'était dimanche dernier et le Rassemblement démocratique national, le parti des “souffleurs”, celui qui supervise et accompagne les jeunes loups dans l'éloge du strapontin, le RND donc organisait une cérémonie à la mémoire des journalistes assassinés ces quinze dernières années. “Cette initiative est dépourvue d’arrière-pensées politiques”, a cru utile de préciser, dans son message, Ahmed Ouyahia, ancien Premier ministre et futur candidat à un destin national, c'est-à-dire un personnage qui a toutes les raisons de se découvrir une affection subite pour la presse. Qui en doutait mis à part Ouyahia lui-même ? “Nous avons tenu à rendre hommage à une corporation qui a beaucoup donné à ce pays durant la guerre de Libération et au cœur de la lutte contre le terrorisme.” On peut, décidément, prononcer d'une même voix, un vrai éloge du strapontin et un faux éloge funèbre. M. Ouyahia devrait se méfier des vertus du lifting politique. S'il repose, certes, sur l'amnésie collective, il lui faut, en revanche, un peu plus de temps pour faire oublier le vrai visage du RND de M. Ouyahia. C'est-à-dire celui-là même qui a fait voter les amendements au code pénal alourdissant les peines contre les journalistes. Un certain 16 juin 2001. Deux jours après la mort des deux journalistes, tués en mission lors de la marche des arouch. Comment un homme peut-il se rappeler d'une “corporation qui a beaucoup donné à ce pays durant la guerre de Libération” quand il l'a poignardée en plein deuil ? Bonne question à l'attention des jeunes prétendants à la gloire de l'escabeau. Quitte à écouter un ancien chef de gouvernement, choisissons un qui nous avertit sur l'illusion du strapontin : “Une dictature est un pays dans lequel on a pas besoin de passer toute une nuit devant son poste pour apprendre le résultat des élections.” Il s'appelle Georges Clémenceau et, à ma connaissance, il n'a jamais fait voter les poissons.


 
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