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Engagement. L'Algérie dans la chanson de Matoub Lounès

Kabylie > Matoub Lounès > 2006
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Engagement

L'ALGERIE DANS LA CHANSON DE MATOUB LOUNES


© La Dépêche de Kabylie | Mercredi 05 juillet 2006
Brahim Tazaghart

Il était une fois un chanteur rebelle. Un chanteur qui n’hésitait pas à dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. Un chanteur-combattant, un chanteur-hurlement, un chanteur-vérité qui bousculait et bouscule encore avec force et brutalité les certitudes les plus ancrées, les convictions les plus solides, les visions les plus répandues. Il était une fois, Matoub Lounès. Matoub, une personnalité complexe, un texte puissant, profond, troublant, porté par une voix plus proche du tonnerre que du murmure des petites âmes. Matoub, un baroudeur du verbe, de la parole, qui a poussé ses adversaires à leurs limites, jusqu'à user de leurs barouds assassins pour le réduire au silence.

A l’occasion du 8e anniversaire de son assassinat le 25 juin 1998, et à l’approche du 5 Juillet, date de l’Indépendance et de l’émergence de l’Algérie comme nation et Etat souverain, l’idée de porter une fugace attention sur la place de l’Algérie dans la chanson du Rebelle m’a effleuré l’esprit. Seulement, devant l’ampleur de l’entreprise qui réclame beaucoup de temps et de moyens, tant l’Algérie a traversé en profondeur la production de Matoub, je m’arrêterai à quelques extraits de son riche répertoire.

Ce 24 juin 2006, Radio Berbère a réservé un temps pour la chanson de Lounès. Debout, je savourais cette poésie et cette musique que seul Matoub avait le génie de composer et d’interpréter. Cette fois, l’écoute du dernier vers d’un morceau de sa chanson Aghuru m’a particulièrement interpellé. J’étais grandement ému par la subtilité du poète. En effet, même dans sa révolte, même quand il verse carrément dans la subversion et la provocation, il a ce génie de prémunir l’essentiel et de ne pas faire de l’accessoire son centre d’intérêt. L’essentiel c’est l’Algérie, et il fait d’elle la première et la seule bénéficiaire de sa révolte :

Ma dwa-s a-ncerreg tamurt,
A-nekker s tura,
Ahat akken, a yatma, a-tt-naqel “lezzayer”
Seg ghuru

Ces vers qui expriment un fort dépit, une singulière impatience de voir la situation évoluer et les choses changer pour le meilleur, nous renvoient l’image d’un homme d’action, un homme qui ne veut plus temporiser, attendre indéfiniment, mais qui désire provoquer les événements et les influer. «S’il faut déchirer le pays pour faire avancer les choses et permettre à l’Algérie de se débarrasser de l’ «illusion», synonyme du mensonge, il faut y aller», chantait Lounès.

«A-ncerreg = déchirer», dans cette chanson qui a tant fait de bruits, n’est pas «bettu = diviser», comme le laissent entendre certains, mais c’est plutôt bouleverser, secouer, renverser, ébranler. Incontestablement, si le sens voulu dans ce vers était celui de diviser, nous n’aurions pas l’Algérie comme une entité à laquelle la révolte permettra de rompre avec le mensonge dans les vers qui suivaient, mais une autre entité qui émanera de la division de celle-ci.

Celui qui a chanté : “A mes frères, à l’Algérie entière, des montagnes du Djurdjura jusqu’au fin fond du désert…”, ne pouvait pas prêcher autre chose que le combat pour permettre un avenir meilleur à cette Algérie chérie.

Yiwen yezdegh sraya
Wayedh ddaw n tmedlin yerka
F lzayyer aazizen.

Chantait Lounès en hommage aux prisonniers politiques arrêtés en 1985 pour leurs actions en faveur des droits de l’Homme.

D’ailleurs, dans le dernier couplet de la chanson Aghuru, Matoub revient à la charge, en mettant en avant l’honnêteté, le savoir et la raison, comme moyens privilégiés de dépassement de la crise nationale :

S tezdeg d ssfa n leâqel
S a-nnezwi Lzzayer
Seg ghuru.

Ici, l’Algérie est présentée comme un tissu qu’il faut agiter afin de le dépoussiérer, de le débarrasser de ce qui le salit. Dans cette chanson, controversée et polémique dans son support musical, Matoub dissocie nettement l’Algérie en tant qu’Etat et patrie, de son pouvoir, de ses gouvernants, de ses dirigeants qu’il critiquait sans aucune modération. Dans leur système de défense, ceux-ci confondaient à dessein le pays avec leurs êtres, pour n’en faire qu’un. Considéré sous cet angle, toute remise en cause de leur emprise sur le pays était synonyme d’atteinte à la sécurité de l’Etat. C’est dans le cadre de ce schéma élaboré afin de sécuriser les tenants du pouvoir qu’il faudra analyser et comprendre les tentatives de fabriquer à Matoub l’image d’un séparatiste et d’un antinational. En effet, par leur entêtement à bafouer les droits les plus élémentaires comme celui du droit à l’usage officiel de sa langue et à la reconnaissance de sa personnalité, entêtement qui se matérialisait par des situations de pourrissement politique, les gouvernants acculaient les défenseurs des libertés à un radicalisme fatal et sans lendemain. Matoub, à l’avant-garde du combat identitaire, avait le génie d’échapper à chaque fois à ce conditionnement et à placer son engagement dans celui de la lutte globale pour le redressement de l’Algérie.

Matoub aimait l’Algérie, il l’aimait à sa façon, telle qu’il la souhaitait, telle qu’il la concevait, et non pas telle que les pouvoirs successifs l’ont façonnée, froide, glaciale, insensible aux amours et aux souffrances de ses enfants. Sans cette Algérie, avec ses tourments et ses difficultés plurielles et multidimensionnelles, Lounès n’aurait jamais été Lounès que toute la jeunesse admire pour sa bravoure et son audace. Sans cette Algérie qui traverse des moments cruciaux de son histoire, Matoub aurait été un homme ordinaire, comme l’aurait été Si Mohend U Mhend sans le soulèvement de 1871, dirigé par Cheikh Aheddad et lhadj Lmokrani.

Pour Matoub, la responsabilité de la situation que vit le pays, des malheurs qui le secouent, qui l’installent dans une sorte de défaite permanente, incombe aux hommes et non pas à l’Algérie. D’ailleurs, il le dit fort bien :

Lezzayer telha,
Ur tt-ixus wara,
i-tt-ixusen d irgazen…

Ces hommes qui font défaut à ce beau pays, qui ne s’affirment pas pour relever le défi de son développement, ce sont ceux-là mêmes qui le dépouillent, le froissent, le dévalorisent avec des conduites et des actions qui ne lui font pas honneur. Les autres, ceux qui l’avaient arraché aux griffes du colonialisme, comme Abane, Krim, Ben Mhidi, l’Algérie ne leur a pas fait bonne place sur ses «plaquettes». Le Rebelle dénonçait la mésestime affichée à l’égard des symboles de la Révolution. C’est dans une chanson qui retrace l’histoire ancienne et actuelle du pays, que Lounès reproche à l’Algérie son incapacité à se redresser :

A Lzzayer hader ad tt-segmedh
Ad tekkedh nnig n tmura

Dans ce texte, l’Algérie est considérée dans son ensemble, confondue à un être qui peine à s’en sortir. C’est avec un reproche mêlé de dégoût que Matoub s’adressait à cette Algérie qui se complaisait dans l’indigence. Comme tout grand patriote, il était révolté par cet état de fait. D’ailleurs, la situation de l’Algérie le rendait malade, comme il le chantait dans sa dernière cassette. L’Algérie, c’était son point de départ et sa destination ultime. Entre eux, c’était l’histoire d’un amour contrarié, d’un amour déchirant, d’un amour aussi fort et aussi fou que celui de Roméo et de sa Juliette, à cette différence fondamentale que Juliette de Lounès est toujours en vie, et elle le restera tant qu’il y aura Arraw n lehlal *.


* Les enfants légitimes

 
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