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Khaled Bourayou, l’avocat de plusieurs titres de la presse indépendante : «On condamne un journaliste, pas son écrit»

      MARDI 14 JUIN 2005  >>     2005


       


Khaled Bourayou


" ON CONDAMNE UN JOURNALISTE, PAS SON ECRIT "



© Le Soir d’Algérie | Mardi 14 juin 2005
Entretien réalisé par Kamel AMARN
I


Maître Khaled Bourayou est l’avocat de plusieurs titres de la presse indépendante. A ce titre, il a plaidé plusieurs affaires dites de diffamation et connaît donc parfaitement la nature de l’acharnement contre la presse et les journalistes…

Le Soir d’Algérie :
Vous êtes l’avocat attitré de la presse indépendante et, à ce titre, vous pouvez nous dresser un bref constat quant à la situation de la presse et de la liberté d’expression, aujourd’hui.


Khaled Bourayou
: La première année du deuxième mandat présidentiel aura été une année extrêmement dure pour la presse. Après l’été chaud de 2003 et les derniers six mois précédant l’élection présidentielle, rappelez-vous de la vague d’arrestations des journalistes par la police judiciaire. L’année en cours aura été l’aboutissement des procédures de même qu’elle voit la vague de sanctions et de procès des journalistes. Cela a commencé avec le procès de Hafnaoui Ghoul. Rappelez-vous d’ailleurs les conditions de déroulement de ce procès. Un correspondant qui se retrouve avec une dizaine de plaintes ! Certes, il est aujourd’hui en liberté et c’est une bonne chose. Pour lui comme pour nous. S’en est suivi le procès de Benchicou puis les dernières condamnations à l’encontre du collectif rédactionnel du Soir d’Algérie, notamment Fouad Boughanem, Hakim Laâlam et Kamel Amarni.


L. S :
Parlons du cas Benchicou, justement. Outre l’emprisonnement, le pouvoir et ses relais tentent de l’humilier en maintenant qu’il ne se trouve pas en prison pour ses écrits, mais pour une sordide histoire de bons de caisse.


K. B :
Le cas Benchicou ? Il faut dire le procès Benchicou car il s’agit bien du procès d’un homme avant d’être celui d’une infraction. Une infraction du reste montée de toutes pièces. Cet homme qui est un journaliste a exprimé, comme tout autre journaliste, ses opinions et ses idées. Le tort de ses idées est le fait qu’il a critiqué et combattu une forme de gouvernance. Certains ont trouvé cela de l’excès ; d’autres en ont profité pour régler des comptes avec lui. Ceci dit, si Benchicou avait soutenu la ligne du président avec excès, il ne serait pas dans la situation qui est la sienne aujourd’hui. Il aurait fait entrer mille bons de caisse que personne n’aurait trouvé à redire. Il ne faut donc pas se leurrer. En Benchicou, c’est le journaliste qu’on a condamné ; c’est le directeur d’un journal qu’on a mis en prison. Pour l’anecdote, il faut savoir que lors du procès de Ghoul, l’avocat de la wilaya avait soutenu, tenez-vous bien, que le correspondant n’est pas un journaliste. D’ailleurs cette tendance qui consiste à faire du journaliste un délinquant de droit commun est consacrée par la législation actuelle. Le code pénal et ses amendements de 2001 considèrent que le délit de presse relève du droit commun, attentatoire à l’ordre public et qu’il faut, par conséquent, le sanctionner en tant que tel. C’est vous dire que c’est beaucoup plus la qualité de journaliste qu’on sanctionne que la personne poursuivie. Il suffit d’être journaliste pour être sanctionné.


L. S. :
Pourquoi à votre avis ?


K. B. :
De nos jours, le journaliste constitue un trouble à l’ordre public. Certains magistrats ont peur des pesanteurs politiques que comporte le délit de presse. Même lorsqu’il apporte la preuve du fait diffamatoire, il est quand même sanctionné ! Donc, on juge beaucoup plus le journaliste que son écrit. Autrefois, on connaissait le délit de faciès, aujourd’hui on découvre celui d’être journaliste ! C’est un propos excessif peut-être mais c’est, hélas, la vérité. Les journalistes ont payé un lourd tribut durant la période du terrorisme, aujourd’hui ils continuent à payer pour leurs opinions. Ceci m’amène à dire que l’Algérie a régressé, je dirai à la fois d’une manière affligeante et dangereuse. Le Maroc connaît aujourd’hui une ouverture vers la liberté d’expression au moment où celle de l’Algérie se referme. Le pouvoir ne peut plus se prévaloir de cet alibi de liberté d’expression en Algérie qui n’est malheureusement qu’une façade. Comme il ne peut pas se faire une légitimité sans les libertés. Il est vrai que la légitimité sort des urnes tous les cinq ans. Mais pour qu’elle soit entretenue, il importe fort de la concilier avec l’écoute, le respect de l’autre ainsi que d’admettre la critique. C’est à ces valeurs primordiales de l’homme, combien instructive pour nos gouvernants, qu’il faille désormais s’atteler.


L .S
: En la matière, l’Algérie a définitivement perdu toute crédibilité et les pressions internationales sont là. Après les Américains à deux reprises, c’est au tour du Parlement européen d’interpeller le pouvoir algérien à propos de la liberté de la presse et de l’emprisonnement des journalistes.


K. B. :
La mobilisation de la communauté internationale contredit sérieusement toute la volonté du pouvoir d’améliorer l’image de l’Algérie à l’étranger. Il n’y a pas meilleure vitrine à offrir que celle des libertés et du droit. Mais encore, il ne peut pas y avoir un développement juste équitable et égalitaire sans le respect de la liberté et des droits. C’est à ces conditions que nous pourrons espérer avoir, demain, une justice indépendante. Qui doit préserver les libertés et les droits. Or, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, notre justice reste en retrait.


L. S. :
Cela est-il possible pour une justice dont le premier magistrat, le chef de l’Etat en l’occurrence, avait publiquement traité les journalistes de terroristes, de "tayabate el hammam", etc. ?


K. B. :
Je vous renvoie à la résolution du dixième sommet de la francophonie sur la liberté de la presse. Bouteflika l’avait ratifiée. Et en tant que chef d’Etat, il a engagé l’Algérie dans cette résolution. Les dispositions de cette même résolution sont-elles, pour autant, prises en charge en Algérie ? Je répondrai que non ! Non car le pays dispose d’un outil normatif qui sanctionne le journaliste au lieu de le protéger. Par exemple, le journaliste ne peut pas bénéficier de l’exception de vérité. Car il ne peut pas se prévaloir de la bonne foi. Ces notions sont d’ailleurs étrangères à la législation algérienne. A cela s’ajoute un discours qui n’est pas de nature à préserver la liberté d’expression. En conclusion, je peux dire que l’Algérie qui a toujours été une terre de liberté et d’hommes libres est un pays qui a payé un lourd tribut à la liberté. Que nos gouvernants sachent qu’il n’y a pas d’avenir pour cette Algérie ni pour d’ailleurs ceux qui la gouvernent sans liberté et droit. Les défis de ce nouveau siècle sont ceux des vertus de l’homme, de sa dignité et de sa liberté.


 
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