Kateb Yacine - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Kateb Yacine

Littérature > Poésie








BONJOUR

Bonjour ma vie
Et vous mes désespoirs.
Me revoici aux fossés
Où naquit ma misère !
Toi mon vieux guignon,
Je te rapporte un peu de cœur
Bonjour, bonjour à tous
Bonjour mes vieux copains ;
Je vous reviens avec ma gueule
De paladin solitaire,
Et je sais que ce soir
Monteront des chants infernaux…
Voici le coin de boue
Où dormait mon front fier,
Aux hurlements des vents,
Par les cris de Décembre ;
Voici ma vie à moi,
Rassemblée en poussière…
Bonjour, toutes mes choses,
J'ai suivi l'oiseau des tropiques
Aux randonnées sublimes
Et me voici sanglant
Avec des meurtrissures
Dans mon cœur en rictus !…
Bonjour mes horizons lourds,
Mes vieilles vaches de chimères :
Ainsi fleurit l'espoir
Et mon jardin pourri !
- Ridicule tortue,
J'ai ouvert le bec
Pour tomber sur des ronces
Bonjour mes poèmes sans raison…


KATEB Yacine - Extrait de Eclats et poèmes





Toi, ma belle, en qui dort un parfum sacrilège
Tu vas me dire enfin le secret de tes rires.
Je sais ce que la nuit t'a prêté de noirceur,
Mais je ne t'ai pas vu le regard des étoiles.
Ouvre ta bouche où chante un monstre nouveau-né
Et parle-moi du jour où mon cœur s'est tué !…
Tu vas me ricaner
Ta soif de me connaître
Avant de tordre un pleur
En l'obscur de tes cils !
Et puis tu vas marcher
Vers la forêt des mythes
Parmi les fleurs expire une odeur de verveine :
Je devine un relent de plantes en malaises.
Et puis quoi que me dise ma Muse en tournée,
Je n'attendrai jamais l'avis des moissonneurs.
Lorsque ton pied muet, à force de réserve,
Se posera sur l'onde où boit le méhari,
Tu te relèveras de tes rêves sans suite
Moi, j'aurai le temps de boire à ta santé.

KATEB Yacine - Extrait de L'Oeuvre en fraguements, inédits rassemblés par Jacqueline Arnaud





C’est vivre
Fanon, Amrouche et Feraoun
Trois voix brisées qui nous surprennent
Plus proches que jamais
Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois source vives qui n’ont pas vu
La lumière du jour
Et qui faisaient entendre
Le murmure angoissé
Des luttes souterraines
Fanon, Amrouche, Feraoun
Eux qui avaient appris
A lire dans les ténèbres
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Portant à bout de bras
Leurs oeuvres et leurs racines
Mourir ainsi c’est vivre
Guerre et cancer du sang
Lente ou violente chacun sa mort
Et c’est toujours la même
Pour ceux qui ont appris
A lire dans les ténèbres,
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Mourir ainsi c’est vivre.

Kateb Yacine (Paru dans Jeune Afrique, Paris, n°107, 5-11 novembre 1962).





POUSSIERES DE JUILLET

Le  sang
Reprend  racine
Oui
Nous  avions  tout  oublié
Mais  notre  terre
En  enfance  tombée
Sa  vieille   ardeur  se  rallume
Et  même  fusillés
Les  hommes  s’arrachent  la  terre
Et  même  fusillés
Ils  tirent la  terre  à  eux
Comme  une  couverture
Et  bientôt  les  vivants  n’auront  plus  où  dormir
Et  sous  la  couverture
Aux  grands trous  étoilés
Il  y  a  tant  de  morts
Tenant  les  arbres  par  la  racine
Le  cœur  entre  les  dents
Il  y  a  tant  de  morts
Crachant  la  terre  par  la  poitrine
Pour  si  peu  de  poussière
Qui  nous  monte  à  la  gorge
Avec ce vent  de  feu
          
N’ enterrez  pas l’ancêtre
Tant  de  fois  abattu
Laissez-le renouer la trame  de  son  massacre    
      
Pareille  au  javelot  tremblant
Qui  le transperce
Nous  ramenons  à  notre  gorge
La  longue  escorte  des  assassins.




 
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